Hubert Védrine

Si un jour on doit ériger une statue de la bonne conscience, il faudra qu’elle ait les traits d’Hubert Védrine.

En 1994, en tant que secrétaire général de l’Elysée, il était au carrefour de tous les pouvoirs. Il savait. Il savait et il a laissé faire. Il a laissé faire et il a fait (1).

Hubert Védrine est un des acteurs du génocide rwandais.

Il n’en continue pas moins à pérorer sur la politique internationale et à promener sa suffisance dans les rédactions pour faire la promotion de ses livres.

Aujourd’hui, où la vérité sur le génocide rwandais commence à se faire jour (2), on parle timidement d’excuses de l’état français. Ce n’est pas d’excuses dont a besoin le Rwanda, mais de la vérité : la seule qui vaille, celle établie par un tribunal. Il faut juger les complices français du génocide : les Védrine, Juppé, Léotard… et faire de la place dans la tombe de François Mitterrand pour y loger 800 000 tutsis assassinés.

(1) cf le livre de Guillaume ANSEL : Ruanda, la fin du silence – témoignage d’un officier français

(2) Publication du rapport Duclert le 26 mars 2021 sur le rôle de la France dans le génocide rwandais. Consulter le document.

UNEF : le sketch des réunions non mixtes

Mélanie Luce, présidente de l’UNEF, est sortie de l’anonymat le 17 mars 2021 pour justifier sur Europe 1 l’organisation par son syndicat de réunions non mixtes « pour permettre aux personnes touchées par le racisme de pouvoir exprimer ce qu’elles subissent ».

Cette pratique n’est pas nouvelle : SUD-Education avait organisé en 2017 des ateliers non mixtes en Seine-Saint-Denis et les militants d’extrême gauche organisent régulièrement des réunions de ce type dans les facultés de sciences sociales en application des théories intersectionnelles.

Sans vouloir polémiquer, on peut s’étonner que des mouvements « progressistes » veuillent ainsi empêcher les victimes du racisme de témoigner devant leurs condisciples « blancs ».

A gauche, les tenants du clientélisme ethnique ont bien sûr pris la défense de l’UNEF : Eric Coquerel et Jean-Luc Mélenchon (FI), Julien Bayou et David Cormand (EELV) … certains avec des arguments réjouissants : Yannick Jadot (EELV) admet les réunions non-mixtes si elles ne sont pas décisionnaires (autrement dit, si elles ne servent à rien, comme les assemblées d’EELV). Audrey Pulvar (adjointe à la mairie de Paris) veut bien, elle, les ouvrir aux « blancs » à condition qu’ils se taisent (*).

La droite (gouvernementale et d’opposition) ne s’est pas contentée de regarder la gauche s’enliser une fois de plus dans la promotion du communautarisme. Elle a dénoncé les pratiques de l’UNEF avec une virulence qu’on ne lui connaissait pas en matière d’antiracisme, au point de réclamer la dissolution du syndicat étudiant.

Il n’y a pas lieu de dissoudre l’UNEF pour si peu. Depuis des décennies, ce que dit ou fait cette organisation n’intéresse plus personne sur les campus. Elle n’a aujourd’hui qu’une seule utilité : permettre aux futurs apparatchiks des syndicats et partis de gauche de se faire les dents sur les étudiants.

Le 22 mars, 250 anciens responsables de l’UNEF ont d’ailleurs publié une tribune émouvante dans le Monde pour dire tout ce qu’ils devaient à cette institution de la gauche française.

(*) déclaration faite sur BFM TV le 27 mars 2021 : « pas question de jeter dehors (l’homme blanc, la femme blanche), en revanche on peut lui demander de se taire, d’être spectatrice ou spectateur silencieux ».

L’imposture intersectionnelle

Cet article a été modifié depuis sa publication.

Un spectre hante la sphère politico-médiatique française : « l’islamo-gauchisme ».

Ce terme fabriqué par la droite à partir de ses deux démons favoris vise en fait l’intersectionnalité, une idéologie venue des Etats-Unis qui s’est implantée dans les universités de sciences sociales et qui inspire une partie de la gauche.

Le fait d’être stigmatisé par la droite ne constitue pas pour autant un certificat de progressisme ; l’intersectionnalité a enfanté des monstres politiques : des féministes qui défendent le port du voile islamique (1), des anti-racistes qui déboulonnent les statues de Victor Schœlcher, une journaliste qui fait de Voltaire un inspirateur d’Hitler (2) et des étudiants qui veulent interdire la représentation des suppliantes d’Eschyle sous prétexte que les acteurs ont le visage peint en noir.

Comment en est-on arrivé là ?

Le concept d’intersectionnalité a été inventé par des féministes afro-américaines (3) pour rendre compte des discriminations spécifiques que subissent les femmes noires aux Etats-Unis, victimes à la fois du racisme et du sexisme. Les chercheurs en sciences sociales se sont emparés du concept pour identifier les situations de discriminations multiples, en croisant les discriminations de race, de classe et de genre. Popularisée par les universitaires, l’intersectionnalité est devenue l’idéologie de la gauche américaine woke (conscientisée), décoloniale et néo-féministe.

Appliquée à la société française, elle ne pouvait avoir que des effets ravageurs.

Elle a conduit à réactiver le concept sulfureux de race, banni en France du champ socio-politique depuis les années 40.

Les intersectionnalistes ont cherché à redéfinir ce concept sans se référer directement à des critères biologiques – on se doute pourquoi. Pour eux, les races sont des constructions sociales conçues par les sociétés occidentales à des fins de discrimination.

Afin de manipuler ce concept sans trop y mettre les doigts, ils ont créé la notion de « racisés », pour désigner ceux qu’ils estiment discriminés en raison de leur origine ethnique : en pratique, les non-blancs.

Définir les races par opposition à la « blanchité » peut paraître astucieux : car la race blanche étant celle des dominants (ceux qui ont reçu des privilèges à la naissance dans un sac à dos invisible), elle doit pouvoir être citée sans que l’on soit suspecté de racisme.

Il n’en demeure pas moins que la notion de race revisitée par les intersectionnalistes reste fondée sur la couleur de la peau.

Cela appelle deux questions :

– à partir de quel degré de pigmentation passe-t-on de la catégorie des oppresseurs, les blancs, à celle des opprimés, les « racisés » ?

– les juifs : que fait-on des juifs ? Comme on le sait, la question juive préoccupe beaucoup les racistes, elle tourmente aussi apparemment les « anti-racistes » intersectionnels (4).

Les « racisés » de leur côté peuvent trouver réducteur d’être tous mis dans la même case – si l’on peut dire, sous prétexte de « non-blanchitude ».

C’est sur ce concept de race éminemment flou, pour ne pas dire fou, que les intersectionnalistes fondent aujourd’hui l’essentiel de leur praxis (5) : ils ont inventé le racisme 2.0 en miroir au racisme traditionnel.

En prenant la race comme grille d’analyse, ils présupposent que les sociétés occidentales sont structurellement racistes – leurs « recherches » consistant essentiellement à essayer de vérifier cet axiome. Ils vont ainsi à rebours d’une démarche sociologique qui voudrait que l’on parte de l’observation des faits pour déduire la nature éventuellement raciste de la société. Prétendre que l’intersectionnalité relève d’une approche scientifique est une imposture : c’est une idéologie dont le seul caractère scientifique est le statut professionnel de ses adeptes.

Autant le postulat de racisme structurel peut paraitre pertinent concernant la société américaine, compte tenu de son origine coloniale, autant il parait grotesque appliqué à la France. La société française s’est constituée bien avant le XVIIIe siècle, même si les préjugés racistes qu’elle véhicule résulte essentiellement de l’époque coloniale. Prétendre que la société française est structurellement raciste dénote une inculture historique crasse.

L’intersectionnalité a un autre effet pervers : sous prétexte d’isoler les situations spécifiques de discrimination, elle présente la société comme une juxtaposition de communautés. Cette approche est admissible concernant les Etats-Unis, où le sentiment communautaire est puissant, mais elle est aberrante appliquée à la France, modelée par trois siècles d’universalisme républicain.

L’intersectionnalité substitue une identité collective, communautaire, en grande partie fantasmée, à l’identité individuelle construite à partir de l’histoire familiale et du vécu de chacun. Son rejet de l’universalisme est motivé par sa volonté d’enfermer chaque individu dans sa communauté (celle en tout cas qu’elle lui assigne).

Sur le plan politique, elle encourage la constitution de sectes identitaires dont les membres mettent toute leur énergie à réécrire l’Histoire et à traquer les propos déviants sur internet, dans les médias, dans le monde universitaire et culturel (6).

Ce phénomène est particulièrement sensible dans l’univers LGBT, où le croisement du sexe, du genre et des préférences sexuelles produit un nombre considérable de combinaisons à l’origine d’autant de micro-communautés (7).

L’intersectionnalité est le cheval de Troie (« l’idiot utile ») des idéologies communautaristes : communautarismes LGBT, indigénisme et bien sûr islamisme.

Concrètement, elle n’apporte rien à la lutte contre les discriminations, quand elle ne la détourne pas vers de faux combats (débaptiser les collèges « Colbert » par exemple). Nul besoin d’être intersectionnaliste pour dénoncer les comportements racistes de certains policiers ou l’abandon des quartiers périphériques (dont l’état de déshérence n’est pas dû à une politique raciste mais est à l’absence de politique d’intégration).

Il peut paraître surprenant que cette idéologie séduise autant à gauche, alors qu’elle remet en cause le principe d’universalisme.

La gauche aujourd’hui est en pleine déconfiture. l’effondrement du bloc communiste – en brouillant les repères idéologiques – et la mondialisation – en dévoyant l’idéal internationaliste – l’ont profondément déstabilisée. Elle n’a pas vu venir la crise écologique et ne sait pas comment l’intégrer dans son système de pensée.

Beaucoup de ses militants (souvent passés par les universités de sciences sociales) ont renoncé à comprendre le monde et donc à le changer. L’intersectionnalité leur a donné une nouvelle raison d’être en leur taillant des niches idéologiques sur mesure (d’où leur propension à mordre dès que l’on parle de communautarisme).

L‘intersectionnalité, c’est l’antichambre du tribalisme.

(1) Rokhaya Diallo en mars 2018 : »Je ne vois pas pourquoi marquer la féminité par un voile serait plus sexiste que de porter des talons aiguilles ou des mini-jupes. … Je suis autant solidaire de celles qui se battent contre le port du voile forcé dans des pays autoritaires que de celles qui veulent librement porter le voile dans un pays où il n’est pas obligatoire ». Rokhaya Diallo semble oublier les pressions que subissent les femmes musulmanes dans certains milieux en France pour adopter une tenue « islamique ». Je serais curieux par ailleurs de connaître ses interventions en faveur des iraniennes emprisonnées pour avoir refusé de porter le voile.

(2) Nabila Ramdani, dans un article publié en août 2020 dans Foreign Policy. Lire l’article (en anglais)

(3) L’universitaire Kimberlé Williams Crenshaw a inventé le terme d’intersectionnalité en 1989 pour décrire la situation spécifique des femmes noires. Dans une interview en 2020, elle a pris ses distances avec l’utilisation qui en est faite aujourd’hui :  » ce n’est pas une machine à faire des mâles blancs les nouveaux parias ».

(4) c.f. le livre d’Houria Bouteldja (porte-parole des Indigènes de la République) : Les Blancs, les Juifs et nous … (La Fabrique, 2016)

(5) Fatiha Boudjahlat a souligné très justement la prééminence donnée à la race sur le genre par les adeptes de l’intersectionnalité : « l’intersectionnalité fonctionne comme une intersection routière : il y a toujours une priorité et un « cédez le passage ». Avec l’intersectionnalité, ce sont toujours les femmes qui cèdent le passage aux intérêts du groupe ethnique et religieux auquel on les assigne » . 

(6) Ces nouveaux tchékistes adeptes de la cancel culture traquent tout particulièrement les délits « d’appropriation culturelle » et de « blackface« , importés directement des Etats-Unis.

(7) Les universités américaines ont dressé une cartographie minutieuse de la galaxie LGBT dans leurs « codes de langage » à destination des étudiants.

Côté non-masculin, on distingue : les AFAB (Assigned Female At Birth), les femmes qui n’ont pas encore changé de sexe – les FTM (Female To Male), celles sont en train de prendre une identité d’homme [les MTW étant les hommes qui suivent le chemin inverse].

Mais il existe aussi « des personnes non binaires », qui refusent d’être assignées à un genre précis et bien sûr des XTX, des personnes qui sont en transit d’un genre vers un autre mais qui ne veulent pas préciser lesquels.

Ces communautés peuvent être plus ou moins inclusives : il y a par exemple des féministes qui n’acceptent pas dans leurs rangs les femmes venues du camp opposé : les TERF (Trans Exclusionary Radical Feminist)…

Je vous fais grâce du versant masculin.

Pour aller plus loin …

L’intersectionnalité a fait l’objet de la part de ses partisans de manifestes assez indigestes (pas seulement à cause de l’usage systématique de l’écriture inclusive). En voici deux parmi les plus accessibles :

« L’universel lave-t-il plus blanc ? « Race », racisme et système de privilèges ». Texte publié par Horia Kebabza dans les Cahiers du CIDREF en 2006. Lire le texte.

« Cartographie du surplomb ». Texte publié par Eléonore Lépinard et Sarah Mazouz dans la revue Mouvements en février 2019. Lire le texte.

Je renvoie les amateurs de ce type de prose à la revue Mouvements qui a publié de nombreuses contributions du même tonneau. Accéder au site.