Disruption fatale

« Moi quand on m’en fait trop … j’dissous. J’dynamite. J’disperse. Et j’ventile »

A bout de nerfs, Macron vient de faire exploser la Droite avant d’autodétruire sa majorité le 7 juillet prochain. Son deuxième quinquennat va finir prématurément (1) mais en apothéose, avec le probable avènement du deuxième « Etat Français » en guise de VIe République.

Son règne aura été un condensé de suffisance, d’amateurisme et de cynisme.

A l’étranger, son parcours sinusoïdal a fait l’étonnement de ses pairs. Macron s’est spécialisé dans la promotion de gadgets géopolitiques, de la coalition anti-Hamas à l’envoi de troupes au sol en Ukraine.

En France, il a provoqué deux crises majeures par son inconséquence : la révolte des « gilets jaunes » et les émeutes en Nouvelle Calédonie. Il s’est acharné à imposer des réformes mal ficelées et mal conduites, au mieux absurdes (celle de la taxe d’habitation), au pire profondément injustes (celle des retraites). En définitive, Macron a surtout réussi à user la patience de « (ses) compatriotes des territoires ».

Il est devenu en quelques années le symbole du technocrate arrogant et hors sol. Cet homme est paradoxal : héraut de la modernité, il s’est réclamé d’un dogme économique éculé, la théorie du ruissellement ; chantre de la concertation, il a gouverné à coup de flash ball et de 49.3.

Seule la peur l’a fait changer – temporairement – de politique : peur de l’explosion sociale lors de la crise des gilets jaunes et peur de l’effondrement du système de santé lors de l’épidémie de covid.

Soyons honnêtes : Macron n’est pas totalement mauvais. Il a quand même présenté les condoléances de la République à la veuve de Maurice Audin (2) et a fait entrer le couple Manouchian au Panthéon. Il a aussi pris deux décisions laissées en suspens par Hollande le Procrastinateur : l’abandon du projet d’aéroport de Notre Dame des Landes et la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim. Mais c’est quand même assez maigre pour un homme qui prétendait vouloir « révolutionner » la France.


(1) L’intéressé a déclaré à la presse qu’il resterait à l’Elysée jusqu’en 2027 quoi qu’il advienne, raison de plus pour se préparer à une élection présidentielle anticipée.


(2) Jeune mathématicien communiste assassiné par les parachutistes de Massu lors de la bataille d’Alger en 1957.

Délit de blasphème à France Inter

Netanyahou … une sorte de nazi, mais sans prépuce.

Cette « plaisanterie » a valu à Guillaume Meurice un avertissement de Sibyle Veil, la patronne de Radio France, et une poursuite devant le tribunal de Nanterre par l’Organisation Juive Européenne pour « provocation à la violence et à la haine antisémite ».

Le 18 avril, la plainte a été classée sans suite par le parquet. Fin avril, Guillaume Meurice a réitéré son propos, considérant que la Justice l’autorisait à le faire. Mal lui en a pris ! La direction de Radio France l’a exclu de l’antenne le 2 mai et l’a convoqué devant une commission disciplinaire en vue de son licenciement.

La phrase incriminée n’est pas en soi antisémite. Guillaume Meurice ne parle pas des juifs en général, mais de l’homme qui depuis six mois accumule les morts à Gaza. Il dit simplement en filigrane que la Shoah ne peut servir à légitimer les crimes d’Israël.

Le propos est polémique, mais n’a rien à voir avec les « boutades » d’un Le Pen ou d’un Dieudonné. Il n’est pas si excessif que ça d’ailleurs : le 20 mai, le procureur de la Cour pénale internationale a demandé un mandat d’arrêt contre Benyamin Netanyahou : mais quand l’humoriste montre le crime, l’imbécile regarde le doigt …

Le seul reproche que l’on puisse faire à Guillaume Meurice, ainsi qu’à sa complice Charline Vanhoenacker, c’est le caractère partisan de leur humour : considérer qu’il n’y a de bêtise qu’à droite, c’est aussi une forme de bêtise. Personne cependant n’est obligé d’assister à leur meeting hebdomadaire le dimanche sur France Inter.

Il n’y a pas de problème Meurice à Radio France : il y a un problème Veil. Quand on confie une émission « d’humour » à Charline Vanhoenacker, pour des raisons d’audimat ou pour avoir une caution de gauche, on assume les conséquences de son choix. Au-delà du psychodrame médiatique, l’affaire Meurice montre combien les responsables de l’audiovisuel public sont conformistes et … lâches.



Fin du sketch …

Guillaume Meurice a été licencié par Radio France le 11 juin … Il l’a annoncé lui-même sur X (ex Twitter) en adressant le message « Cette victoire, c’est avant tout la vôtre ! » à plusieurs personnalités d’extrême-droite (Marine Le Pen, Eric Zemmour, Pascal Praud…), ainsi qu’à la rabbine Delphine Horvilleur. Pourquoi elle ? Parce qu’elle est juive ? Il est temps que Guillaume Meurice passe à autre chose.

Antisémitisme d’atmosphère

Le 3 mars dernier s’est tenu à Pantin une grande messe autour de Judith Butler (1), figure emblématique du féminisme nord-américain. Y participaient des membres de la garde rapprochée de Mélenchon (Danièle Obono), la « féministe musulmane » (dixit J. Butler) Houria Bouteldja (2), les « décoloniaux » de Paroles d’honneur, des membres des mouvements juifs « antisionistes », des représentants des différentes chapelles trotskistes, et, last but not the least, les « résistants » d’Action antifasciste Paris-Banlieue (il ne manquait qu’Annie Ernaux, mais elle a communié à distance).

Judith Butler s’est longuement exprimée sur la situation au Moyen-orient. « Le Monde » a publié un petit florilège de ses propos dans son numéro du 14 mars. Judith Butler a vu dans l’attaque du Hamas du 7 octobre un « soulèvement », qui ne saurait être assimilé à un « acte terroriste » ou à une « attaque antisémite ». Concernant les viols commis par les militants du Hamas, elle a affirmé que « si ces allégations sont documentées, nous déplorons » ces actes, mais « nous insistons pour voir cette documentation ».

Elle a bien sûr reçu une standing ovation des participants.

Les wokes américains ont au moins l’avantage sur leurs homologues français de s’exprimer sans fard ni fausse pudeur. Faire du Hamas un mouvement de résistance, comme le fut le Fatah de Yasser Arafat, c’est une imposture. Judith Butler à l’instar de l’extrême gauche française, projette ses fantasmes sur une organisation fascisante et raciste. Le Hamas est le pendant de l’extrême droite au pouvoir en Israël ; il est le co-organisateur du martyr du peuple palestinien.

La froide réalité du « soulèvement » du 7 octobre, ce sont des dizaines de femmes dénudées, violées, poignardées, certaines démembrées. Ces faits ont été largement documentés, souvent par leurs auteurs eux-mêmes. Les mettre en doute relève du pur négationnisme. Apparemment, les femmes juives (« sionistes », dans le jargon de l’extrême gauche) sont moins femmes que les autres et ne méritent pas en tout cas la compassion de Judith Butler.

Il y a quelque chose de fascinant dans la propension des idéologues de tout poil, et de leurs adeptes, à déshumaniser « l’Autre », le Juif en l’occurrence. L’extrême gauche est incapable de dénoncer les crimes d’Israël sans patauger dans l’antisémitisme. Elle est antisémite par bêtise, quand elle reprend le slogan islamiste « la Palestine, du Jourdain à la mer » qui appelle implicitement à l’élimination des juifs d’Israël. Elle l’est par complaisance, quand elle tolère les jeux de mots à la Le Pen du rappeur Médine, dont l’antiracisme s’arrête à la porte des synagogues ; elle l’est par lâcheté quand elle refuse de voir l’antisémitisme qui fleurit dans les banlieues (il ne fait pas bon d’être juif dans un collège public du 9-3). L’antisémitisme de gauche a ceci de particulier qu’il est allusif, insidieux, hypocrite … Serait-il donc honteux ?


(1) Professeur émérite à l’université de Californie à Berkeley, auteur de Trouble dans le genre (paru aux USA en 1990), ouvrage qui fait référence dans les milieux féministes radicaux.


(2) Cofondatrice du Parti des indigènes de la République, auteur de Les Blancs, les Juifs et nous (paru en 2016).



« contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France. Il est en tout cas totalement absent des rassemblements populaires » (Jean-Luc Melenchon le Blog – 2 juin 2024)

Crimes de guerre : Bibi joue dans la cour des grands

Entre 40 000 et 50 000 morts et disparus (dont 70% de femmes et d’enfants), les hôpitaux pris pour cible, la population privée d’eau, de soins et de nourriture, de nombreux humanitaires et journalistes tués : Benyamin Netanyahou (« Bibi » pour ses admirateurs) accumule les crimes de guerre à Gaza.

Plus personne, même en Israël, ne croit qu’il veut sauver les otages israéliens encore en vie ; aucun expert militaire, même en Israël, ne pense que Tsahal peut liquider le Hamas en bombardant massivement Gaza. Alors pourquoi Benyamin Netanyahou s’acharne-t-il ?

D’abord, par vengeance et calcul personnel. Il veut faire payer collectivement aux palestiniens l’humiliation qu’il a subie le 7 octobre et faire oublier aux israéliens sa responsabilité dans le massacre commis par le Hamas. Il a intérêt par ailleurs à prolonger la guerre pour retarder le moment où il devra comparaître devant les juges.

Mais la principale raison de la poursuite de la guerre n’est pas là. En réalité, Netanyahou et ses alliés suprémacistes se sont engagés dans une guerre totale : ils ont entrepris de raser les infrastructures de Gaza pour rendre l’enclave inhabitable et en chasser définitivement les palestiniens. Ils veulent profiter de la lutte contre le Hamas pour mettre en œuvre leur projet de « Grand Israël ».

Les dirigeants occidentaux ne font rien pour s’opposer à ce plan, comme ils évitent soigneusement de parler de crimes de guerre. Ils préfèrent faire étalage de leur impuissance dans les médias …

Les États-Unis pourraient pourtant faire cesser les bombardements israéliens en menaçant Netanyahou d’arrêter de lui fournir des armes. Le double jeu de Biden est pathétique : tout en livrant à Tsahal les bombes qui écrasent Gaza, il feint de venir au secours de la population palestinienne en faisant construire une jetée maritime pour acheminer l’aide humanitaire qu’Israël refuse de laisser passer.

Notre Président de son côté, bien qu’adepte des « disruptions », s’interdit tout geste fort, comme par exemple rappeler son ambassadeur.

Cette complicité avec Israël, l’Occident va la payer très cher. Nos dirigeants n’imaginent pas la haine qu’ils suscitent au sein des peuples du « Sud global ». Cette haine se manifestera demain sur des terrains ou pour des enjeux bien plus vitaux que le maintien d’un escroc au pouvoir à Jérusalem.

Chaque jour qui passe, israéliens et palestiniens s’enfoncent dans l’abîme. Les israéliens sont aussi victimes de cette fuite en avant. Comment vont-ils pouvoir vivre demain avec les morts de Gaza sur la conscience ? Quelle légitimité aura Israël à l’avenir, en particulier auprès des opinions publiques occidentales ? Mis au ban des nations, l’état hébreu va se retrouver seul face à un ennemi toujours plus virulent, toujours plus puissant, et toujours aussi déterminé.

N’en déplaise au Hamas et aux suprémacistes juifs, le sort des israéliens et des palestiniens est intimement lié. Aucun de ces deux peuples ne pourra vivre en paix tant que l’autre ne sera pas en sécurité.

Pour arrêter le massacre, il faudrait instaurer un cessez le feu en contrepartie du désarmement du Hamas et de l’ouverture de négociations, avec engagement des occidentaux de créer un état palestinien souverain en Cisjordanie et à Gaza. Il incombe aux États-Unis et leurs alliés arabes de mettre en œuvre un plan de ce type : eux seuls sont en mesure de faire plier Israël et le Hamas.

Le défi est immense, mais c’est dans ce genre de situation qu’on mesure l’étoffe d’un chef d’état : le premier dégât collatéral de la guerre de Gaza risque d’être l’échec politique de Biden.

Les occidentaux n’ont pas fini de mesurer le pouvoir de nuisance de Netanyahou.



Assassinats 2.0

Le journal « Haaretz » et les médias israéliens en ligne « +972 » et « Local call » ont publié plusieurs articles sur l’automatisation de la traque du Hamas par Israël.

Tsahal utilise un logiciel nommé « Lavender » pour générer des cibles. En s’appuyant sur les données recueillies sur plusieurs centaines de militants avérés du Hamas, le logiciel identifie les personnes présentant un profil similaire et les désigne aux pilotes de chasse ou de drones, ceux-ci ne disposant que de quelques secondes pour valider le choix du logiciel.

Le spectre des personnes désignées par « Lavender » est très large et peut inclure des individus n’ayant qu’un lointain rapports avec le Hamas : fonctionnaires, policiers  … (jusqu’à 37 000 cibles ont ainsi été identifiées).

Tsahal utilise un autre logiciel appelé « Évangile » pour cibler les bâtiments, en particulier le domicile des militants du Hamas, sans égard pour leurs proches.

Les règles d’engagement de l’armée israélienne sont très souples : Tsahal admet 20 à 30 victimes collatérales pour une cible de bas niveau et jusqu’à 300 pour un cadre important du Hamas.

L’armée israélienne aurait défini par ailleurs des « kill zones » dans tout le territoire palestinien : des secteurs aux frontières invisibles à proximité des lieux de déploiement des troupes, dans lesquels les hommes en age de combattre sont systématiquement abattus.

Terrorisme mode d’emploi

En Occident, les dirigeants politiques mentent parfois, sur un peu tout : l’état des hôpitaux, le déficit budgétaire, les violences policières … Mais pas en Russie. En Russie, il n’y a pas de divergence entre la parole officielle et la réalité, car la parole officielle EST la réalité.

L’attentat du Crocus City Hall à Moscou a été revendiqué par L’Etat islamique au Khorassan (EI-K). Poutine a reconnu qu’il était l’œuvre d’islamistes mais affirme contre toute évidence que l’Ukraine en est l’instigateur. Et l’Occident de s’interroger : comment peut-on mentir à ce point ? Mais Poutine ne ment pas ! Il décrit la réalité russe : les nazis sont au pouvoir à Kiev, les troupes de l’OTAN combattent dans le Donbass, les ukrainiens se sont bombardés eux-mêmes à Marioupol et les charniers de Boutcha ne sont qu’une mise en scène orchestrée par les médias occidentaux.

Quand Poutine parle, y compris à la presse internationale, il ne s’adresse qu’aux russes. Peu importe si ses propos sont absurdes : il n’a que faire de l’opinion publique internationale, occidentale en particulier. Son seul souci, c’est d’inscrire son action dans le grand roman national qu’il déroule depuis son arrivée au pouvoir.

Il faut prendre ce récit fictionnel au sérieux, car il nous éclaire sur les intentions du maître du Kremlin. Écoutons donc ce que dit Poutine sur l’attentat du Crocus City Hall. Il ne s’attarde pas sur les exécutants, ceux-ci n’étant pas ukrainiens ; il préfère dénoncer le commanditaire, situé bien sûr à Kiev (d’où la relocalisation officiellement de l’interception du commando à la frontière ukrainienne).

Sa présentation de l’attentat, bien qu’incohérente, s’inscrit dans le prolongement de l’assassinat de Navalny, de son auto réélection triomphale et de l’officialisation de l’état de guerre (le même jour que l’attentat …). Elle alimente la fable de la « monstruosité » du pouvoir de Kiev ; elle annonce tout simplement l’intensification de la guerre. Loin d’affaiblir Poutine, l’attentat le conforte dans son discours.

Les responsables occidentaux continuent à considérer Poutine comme un chef d’état « normal », malgré ses crimes et les menaces de guerre nucléaire qu’il brandit régulièrement. Macron lui a même proposé «une coopération accrue» pour lutter contre le terrorisme islamiste : comme si Poutine se préoccupait de la sécurité des russes, lui qui en a déjà sacrifiés 150 000 en Ukraine !

Un petit retour sur le passé s’impose. La Russie a subi une vingtaine d’attentats « islamistes » depuis 2000. Les deux plus meurtriers sont la prise d’otage au théâtre Doubrouska à Moscou en octobre 2002 et celle de l’école de Beslam en Ossetie du Nord en septembre 2004. Dans les deux cas, la plupart des victimes ont été tuées par la police. A Beslam, elle a même utilisé des chars pour « libérer » les otages : l’important, c’était de liquider les assaillants.

L’arrivée au pouvoir de Poutine a été précédée par cinq attentats, entre le 31 août et le 16 septembre 1999. Les plus meurtriers visaient de simples immeubles d’habitation à Moscou. Ils ont fait en tout plus de 300 morts. Leurs auteurs se sont officiellement enfuis en Tchétchénie, désignant ainsi (déjà) le commanditaire. Ces attentats ont servi de prétexte au déclenchement de la deuxième guerre de Tchétchénie, à la faveur de laquelle Poutine a été élu Président.

Pour la petite histoire, la vigilance d’un habitant a permis de déjouer un sixième attentat le 23 septembre 1999 à Riazan  : ses auteurs étaient membres du FSB !

Concernant l’attentat du Crocus City Hall, plus le gouvernement russe accumulera de preuves contre l’Ukraine, plus la probabilité que l’attentat ait été piloté par le FSB sera forte.

Ukraine : l’enfumage macronien

A l’issue d’un sommet réunissant une vingtaine de chefs d’état à Paris le 26 février dernier, Emmanuel Macron a évoqué la possibilité d’envoyer des soldats occidentaux en Ukraine (1).

Pourtant, s’il y a un scénario exclu par les alliés de l’Ukraine, c’est bien celui-là !

Participer directement au conflit, ce serait prendre le risque de déclencher une guerre mondiale. Zelensky d’ailleurs n’a jamais demandé à l’OTAN d’envoyer des troupes sur le terrain.

Pourquoi donc Macron a-t-il fait cette déclaration, qui plus est sans l’aval de ses pairs ?

Selon ses proches, ce serait à des fins dissuasives, pour signifier à Poutine que les occidentaux n’avaient pas de ligne rouge. L’argument prête à rire, concernant un homme qui déclarait il y a quelques mois que la France ne bougerait pas si la Russie utilisait des armes atomiques tactiques sur le champ de bataille : russes et ukrainiens savent à quoi s’en tenir sur la détermination de Macron.

Quelques chiffres permettent d’apprécier tout le sel des propos macroniens : les russes utilisent quotidiennement entre 15 000 et 20 000 obus (les ukrainiens 10 fois moins). La France produit actuellement 30 000 obus par an, soit la consommation de deux jours de combat intensif ; de quoi effectivement effrayer le maître du Kremlin …

Une autre interprétation a été avancée par certains commentateurs politiques. Emmanuel Macron aurait voulu obliger le RN et LFI à « sortir du bois », à se disqualifier en affichant leur soutien à la Russie (on connaît la complaisance de ces partis pour la Russie de Poutine). Si c’est le cas, utiliser la guerre en Ukraine à des fins politiciennes est assez misérable.

Connaissant le goût de notre Président pour les provocations verbales, on pourrait ne voir dans sa déclaration qu’une énième disruption à destination des médias … Mais en l’occurrence il s’agit d’autre chose : l’extrémisme verbal de Macron vise à faire diversion ; c’est un rideau de fumée destiné à masquer la faiblesse de l’engagement français.

En valeur absolue, la France n’arrive qu’au 15ème rang des donateurs de l’Ukraine, derrière la Finlande (2). Les seuls armements modernes qu’elle lui a livrés sont des missiles à longue portée « Scalp » et les fameux canons « Caesar » que les ukrainiens ne peuvent pas utiliser faute de munitions.

L’Europe n’a fourni à Zelensky jusqu’à présent qu’un tiers des munitions qu’elle lui a promises. Lors de la réunion du 26 février, les chefs d’états européens devaient débattre du projet tchèque d’acheter 800 000 obus à divers pays, dont l’Afrique du Sud, sur des fonds européens. La France s’y est opposée, sous prétexte semble-t-il que ces obus n’étaient pas produits en Europe (3) …

En résumé, Macron propose à Zelensky une aide qu’il ne demande pas pour mieux lui refuser celle qu’il réclame.

La déclaration de Macron a eu des effets désastreux. Elle a suscité un débat qui n’a pas lieu d’être ; elle a divisé les alliés de l’Ukraine et semé le trouble dans les opinions publiques occidentales. Elle a surtout conforté le discours de Poutine en donnant corps à ses accusations : ne prétend-il pas combattre en Ukraine  les soldats de l’OTAN ?

Plutôt que de s’interroger sur une intervention qui n’aura jamais lieu, les dirigeants occidentaux devraient se préoccuper aujourd’hui de fournir à l’Ukraine les armes dont elle a besoin : des avions (4), des moyens antiaériens pour sanctuariser son territoire, des drones et des missiles à longue portée pour frapper la Russie en profondeur et bien sûr des munitions en quantité suffisante.

Malgré toutes leurs déclarations, ils ne semblent pas avoir bien compris les enjeux de la guerre : il s’y joue bien sûr la survie de l’Ukraine en tant que nation, mais aussi celle de l’Europe. Poutine a engagé une lutte à mort, « civilisationnelle », contre l’Occident. Ce ne sont pas les « va-t-en-guerre » de Bruxelles qui l’affirment, mais Poutine lui-même. Depuis un an, la Russie a basculé en économie de guerre. La guerre est devenue la raison d’être de ses dirigeants, leur seul objectif.

La probable victoire de Trump à l’élection présidentielle américaine va laisser les européens seuls face aux russes à partir de 2025 : il serait temps que Macron s’occupe de réarmement, lui qui affectionne tant ce mot.


(1) « Il n’y a pas de consensus aujourd’hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée des troupes au sol. Mais en dynamique, rien ne doit être exclu ».


(2) Au 19 février 2024, selon l’Institut Kiel qui fait référence en la matière, la France aurait fourni 1,98 milliard d’euros d’aide à l’Ukraine (880 millions d’aide financière, 700 millions d’aide militaire et 400 millions d’aide humanitaire). A titre de comparaison : les États-Unis 74,3 milliards et l’Allemagne  19,4 milliards. Si l’on considère l’aide en pourcentage de PIB, la France arrive au 27ème rang (0,07%), derrière la Grèce (0,09%) (source : « Le Monde ») . Le gouvernement français affirme de son côté avoir fourni pour 2,615 milliards d’euros de matériel militaire à l’Ukraine entre le 24 février 2022 et le 31 décembre 2023. Quel que soit le montant exact de son aide, la France arrive très loin derrière les grandes puissances occidentales.


(3) La France a rallié en définitive la coalition constituée autour de la république tchèque pour acquérir ces obus.


(4) Les ukrainiens sont mis en difficulté sur le front par l’utilisation massive par l’aviation russe de bombes planantes, peu couteuses à fabriquer et aux effets dévastateurs. La seule façon pour les ukrainiens de s’en prémunir serait de disposer eux-mêmes d’avions pour repousser les bombardiers russes, mais les F16 promis ne seront opérationnels que fin 2024. Cela montre une fois de plus l’absurdité de la distinction entre armes offensives et défensives.



Perseverare diabolicum …

Le 2 mai, dans un entretien publié par « The Economist » Macron a réaffirmé « qu’on devait légitimement se poser la question » de l’envoi de troupes en Ukraine (si les russes perçaient le front et si Kiev en faisait la demande) .

Macron est si peu crédible au niveau international qu’il lui faut répéter sans cesse sa proposition pour qu’on la prenne un tant soit peu au sérieux : chacun sait que les occidentaux n’interviendront jamais directement en Ukraine et que la France est bien incapable de déployer des moyens militaires importants sur le terrain …

Hamassacre

le 7 octobre, Israël a connu le même jour son 11 septembre, son Bataclan et le progrom le plus meurtrier de l’Histoire depuis la deuxième guerre mondiale.

L’attaque du Hamas a profondément traumatisé Israël ; elle a interrompu le rapprochement en cours entre l’état hébreu et l’Arabie Saoudite et a provoqué en retour un bain de sang à Gaza : le Hamas a atteint ses objectifs au delà de toutes ses espérances.

Évacuons tout de suite le débat sur la nature de cette organisation. Il est clair que l’attaque du 7 octobre est une action terroriste ; qualifier pour autant son auteur de « terroriste » n’a pas beaucoup de sens : le terrorisme est un mode d’action, pas une fin en soi.

Beaucoup de dirigeants dans le Monde ont tendance par ailleurs à qualifier leurs opposants de « terroristes », jusqu’à notre ministre de l’intérieur qui a traité « d’éco-terroristes » les opposants aux méga bassines ; le terme est galvaudé. Qui plus est, l’appliquer à ses ennemis peut s’avérer contre-productif quand on doit ensuite négocier avec eux.

Une chose est sûre, en tout cas : le Hamas n’est pas un mouvement de résistance. Si c’était le cas, le 7 octobre, il se serait borné à attaquer des cibles militaires : il aurait alors remporté une victoire éclatante (près de 200 soldats israéliens tués) tout en épargnant la vie de ses combattants (ceux-ci se seraient moins attardés sur les lieux du crime).

Si le Hamas avait mené une action purement militaire, il aurait provoqué un séisme politique en Israël ; il aurait acquis une stature et une légitimité internationales ; in fine, il aurait remis le règlement du conflit israélo-palestinien en tête des agendas arabes et occidentaux ; il aurait réussi un coup de maître. Mais voilà : il a préféré tuer des juifs …

Le Hamas n’a que faire de la création d’un état palestinien viable, indépendant et démocratique. Depuis les accords d’Oslo en 93, il n’a de cesse de s’opposer à toute solution politique en Palestine.

Le Hamas n’est pas un mouvement de résistance : c’est une organisation islamiste dont l’objectif est d’établir la charia « du Jourdain à la mer », d’où sa volonté de détruire Israël et de chasser les juifs de Palestine. Il n’a d’ailleurs jamais fait mystère de cet objectif : sa charte est un tissu de délires antisémites.

Le 7 octobre, le Hamas s’est livré sciemment à des atrocités pour provoquer un massacre en retour ; avec Netanyahou au pouvoir, il savait pertinemment quelle serait la réponse d’Israël … Il a enclenché une spirale de terreur en Palestine pour ériger un mur de haine entre israéliens et palestiniens ; il s’inscrit dans une logique de guerre de civilisation : arabes contre juifs, islam contre Occident.

Déjà 1 500 morts ou disparus du côté israélien, 15 000 à 20 000 du côté palestinien. Certes, le Hamas est à l’origine de ce massacre, mais il n’en est pas le seul responsable.

Il n’a pas agi seul.

Sauf à considérer que Netanyahou s’est fait refiler un grillage à poules en guise de barrière sécurisée (ce qui constituerait l’arnaque du siècle), il est évident que le Hamas a bénéficié de l’aide matérielle, technique, de ses principaux soutiens internationaux, l’Iran et la Russie.

Il suffit d’ailleurs de regarder à qui profite le crime : en torpillant les accords d’Abraham, le Hamas a brisé l’encerclement qui menaçait l’Iran. En ouvrant un nouveau front au Moyen-Orient, il a détourné l’attention des occidentaux du conflit ukrainien et, en provoquant une réaction bestiale d’Israël, il a contribué à alimenter l’hostilité du « Sud Global » contre les occidentaux perçus comme les alliés de l’état hébreu.

Bref : le Hamas est « l’idiot utile » des ayatollahs et de Poutine.

Cependant, les principaux responsables du désastre sont à chercher ailleurs : il s’agit de la droite israélienne au pouvoir à Jérusalem depuis trente ans et de l’extrême droite religieuse et suprémaciste qui l’a rejointe au gouvernement en 2022.

Rappelons en préambule que l’extrême droite israélienne n’a jamais accepté les accords d’Oslo (au point de faire assassiner Yitzhak Rabin) ; elle a tout fait pour rendre ces accords inapplicables, en particulier en multipliant les colonies dans les territoires occupés. Son projet politique de « grand Israël », qui ne laisse aucune place aux palestiniens, est le pendant juif du projet du Hamas. L’extrême droite israélienne fonctionne en miroir de celui-ci.

Depuis son retour au pouvoir en 2009, Netanyahou « joue » le Hamas contre l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas, avec deux objectifs :

– affaiblir l’Autorité Palestinienne pour faciliter la colonisation de la Cisjordanie et rendre inaudible les palestiniens au niveau international,

– disposer à Gaza d’un ennemi avec lequel aucun dialogue n’est possible, pour justifier en retour sa propre intransigeance. Netanyahou est allé jusqu’à aider le Hamas en sous-main : ce sont les services secrets israéliens qui réceptionnaient et convoyaient jusqu’à Gaza les 30 millions de dollars que versait le Qatar tous les mois au Hamas pour financer son administration.

Cette politique a contribué à jeter les palestiniens dans les bras du Hamas.

Elle a conduit en outre Netanyahou à faire une erreur stratégique monumentale : il a cru que le Hamas se contenterait de gérer Gaza. Le 7 octobre, il a reçu un démenti sanglant.

Netanyahou a commis par ailleurs plusieurs fautes politiques impardonnables :

– Il n’a pas tenu compte des alertes que remontaient régulièrement les services secrets israéliens ni de l’avertissement que lui ont fait parvenir les autorités égyptiennes quelques jours avant l’attaque du Hamas. Il a même poussé l’impudence jusqu’à prétendre que les services secrets ne l’avaient pas informé (son nouvel allié Benny Gantz a du démentir ses propos dans la foulée).

– Pour complaire à ses amis suprémacistes, Netanyahou a envoyé les militaires qui surveillaient la frontière sud d’Israël en Cisjordanie pour épauler les colons juifs (considérant que sa fameuse « barrière sécurisée » suffirait à contenir le Hamas).

– Il a enfin contribué à désorganiser l’armée israélienne en cherchant à réduire le pouvoir de la Cour Suprême (tout cela pour que ses amis politiques condamnés par la justice puissent rester au gouvernement, lui-même étant par ailleurs mis en cause dans plusieurs affaires de corruption). Depuis plusieurs mois, des centaines de réservistes de Tsahal refusaient d’effectuer leur période militaire pour protester contre le projet de réforme du gouvernement.

Les israéliens ont payé très cher le fait d’avoir confié leur destin à un escroc.

Les occidentaux ont eux aussi une lourde responsabilité dans la catastrophe du 7 octobre.

Ils ont beau jeu aujourd’hui de brandir la solution à deux états : pendant des années, ils ont laissé Israël détruire la continuité territoriale d’un possible état palestinien en multipliant les colonies dans les territoires occupés ; ils l’ont laissé s’y livrer à une épuration ethnique à bas bruit (expulsions, expropriations, destruction de logements, harcèlement de la population …) (1).

– A cet égard, la responsabilité des États-Unis est écrasante : ils avaient les moyens de ramener Israël à la raison, car ils financent et équipent massivement son armée (3,8 milliards de dollars par an). Israël ne peut pas faire la guerre sans leur aide matérielle.

– L’Europe de son côté est restée passive face à la dégradation de la situation en Cisjordanie alors qu’elle est le principal bailleur de fonds de l’Autorité Palestinienne. Elle a même soutenu le pseudo plan de paix pour le Moyen-Orient de Trump en 2020.

– La France enfin est hors jeu depuis 2020 suite aux rodomontades de Macron après l’explosion du port de Beyrouth (2). La proposition grotesque du Président français le 24 octobre de constituer une coalition internationale contre le Hamas, puis son récent appel à un cesser le feu inconditionnel ont fini par le déconsidérer définitivement. Au Moyen-Orient, Macron fait rire.

Aujourd’hui, Israël est dans une impasse, malgré sa puissance militaire, ou plutôt à cause d’elle. Il pilonne Gaza sans plan précis, en affichant deux objectifs antinomiques : détruire le Hamas et sauver les otages. Il n’atteindra ni l’un ni l’autre (3).

Tsahal poursuit des fantômes dans les tunnels de Gaza. Le Hamas n’est pas une armée conventionnelle : il n’a ni centre logistique, ni poste de commandement, ni artillerie, ni blindés … Rien qui puisse constituer une cible. Ses militants agissent en petits groupes autonomes ; ils sont équipés d’armes légères et se fondent dans la population après chaque action.

Israël se moque du monde quand il prétend détruire les infrastructures du Hamas : il ne fait que réduire des immeubles de Gaza en poussière en tuant leurs habitants. Il tue dix civils pour un combattant, et quand il en tue un, il en fabrique deux par la haine qu’il suscite. Israël a surtout réussi jusqu’à présent à dresser l’opinion internationale contre lui, au point de faire oublier l’horreur des crimes du Hamas.

L’urgence aujourd’hui est d’arrêter les combats et de sauver les otages encore en vie. On pourrait imaginer ensuite un désarmement du Hamas en contrepartie du placement des palestiniens sous protection internationale. Les véritables négociations pour la création d’un état palestinien pourraient alors commencer : il existe en Israël, à Gaza et en Cisjordanie des gens lucides (4) qui sont convaincus que la solution à deux états est la seule permettant de résoudre le conflit.

Pour cela, Israël devra discuter avec toutes les factions palestiniennes, y compris avec le Hamas ; il devra accepter de démanteler ses colonies en Cisjordanie, quitte à affronter ses colons les plus extrémistes. Ce sera le prix à payer pour que les palestiniens acceptent de leur côté un compromis territorial.

Pour qu’un tel plan ait une chance d’aboutir, il faudra qu’il soit porté par les États-Unis et les pays arabes qui soutiennent financièrement les palestiniens (dont l’incontournable Qatar).

Ces conditions semblent irréalistes aujourd’hui, faute d’avoir été posées à temps. La voie de la négociation est longue et périlleuse, mais c’est la seule issue possible au conflit israélo-palestinien.


(1) Les colons suprémacistes juifs profitent de la guerre à Gaza pour multiplier leurs exactions : plus de 250 palestiniens ont été tués en Cisjordanie depuis le 7 octobre.


(2) Lors de sa visite du 6 août 2020 à Beyrouth, Macron avait fustigé la classe politique libanaise et exigé des changements politiques radicaux au Liban, avec le succès que l’on sait.


(3) Netanyahou est le dernier à pouvoir conduire la guerre contre le Hamas : il va accumuler les morts à Gaza pour faire oublier sa responsabilité dans la débâcle du 7 octobre et il va chercher à prolonger indéfiniment la guerre pour échapper à la commission d’enquête qui l’attend à la fin du conflit.


(4) Parmi les « justes », côté israélien, on peut citer Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France (cf tribune publiée le 8 octobre dans le Monde : « L’attaque du Hamas résulte de la conjonction d’une organisation islamiste fanatique et d’une politique israélienne imbécile » (article accessible dans son intégralité uniquement aux abonnés) / interview sur France Inter le 21 novembre 2023), et du côté palestinien : Elias Sanbar, ancien Ambassadeur de la Palestine auprès de l’UNESCO (cf interview sur France Inter le 15 décembre 2023)

Quand Historia déconstruit l’Histoire …

Malheureux cathares : traqués par l’Inquisition, spoliés, jetés en prison et, pour les plus récalcitrants d’entre eux, brûlés vifs, ils n’auraient même pas existé !

Historia l’affirme dans un dossier essentiellement à charge (1) réalisé par des historiens non « traditionalistes » pratiquant « une approche critique des sources » (comme si les historiens « traditionalistes » – comprenez : non négationnistes – ne la pratiquaient pas).

La thèse défendue par Historia repose sur un constat : dans ces fameuses sources, pour l’essentiel les registres de l’Inquisition dans lesquels étaient consignés les interrogatoires des présumés hérétiques, le mot « cathare » n’apparaît pas … Et pour cause : les cathares occitans ne se considéraient pas comme tels. Ils se qualifiaient simplement de « croyants » et, quand ils avaient reçu le consolament (2), de « parfaits », de  » bons-hommes » ou de « bonnes-femmes » . Ils ont été qualifiés de cathares ultérieurement, par assimilation aux cathares – marque déposée – qui vécurent en Rhénanie au XIIe siècle.

Du coup, Historia s’interroge : étaient-ils vraiment hérétiques, ces pseudo-cathares ? Si ça se trouve, les clercs qui les ont tant vilipendés n’ont fait que recopier les diatribes anti-hérétiques de Saint Augustin : « les cathares médiévaux sont le fruit d’un plagiat ». En plus, les rares écrits qu’on leur prête sont « suspectés d’être des faux ». Regardez enfin toutes les âneries qu’ils ont inspirées, des délires mystiques d’un Maurice Magre aux théories anticoloniales des occitanistes, en passant par la marque « pays cathare » créée à des fins touristiques : Vous trouvez ça sérieux ? Autant de preuves – selon Historia – du caractère hypothétique de l’existence des cathares.

Après avoir ainsi brillamment déconstruit le mythe, Historia rétablit la vérité historique :

Les pseudos hérétiques occitans n’était en fait que des pauvres bougres « fabriqués et instrumentalisés » par les puissants pour justifier leurs visées sur le sud de la France (enfin, de la future France) ; des constructions sociales, en quelque sorte.

Selon Historia, la croisade des albigeois ne répondait pas à un objectif religieux : elle a été «le  fruit d’une convergence d’intérêts d’acteurs différents : les Cisterciens qui souhaitent s’implanter dans le Midi ; le pape Innocent III, qui veut imposer l’autorité de Rome dans cette région ; les rois capétiens, qui œuvrent à la construction d’un Etat français centralisé ». Il est étonnant que les francs-maçons n’aient pas été de la partie …

Cette analyse géo-politique est séduisante, mais pourquoi diable (si on peut dire) Saint Dominique a-t-il passé plus de dix ans de sa vie à prêcher dans le Lauragais, si aucune hérésie n’y menaçait l’Eglise catholique ?

Les cisterciens, eux, étaient déjà largement présents dans la région. S’ils sont intervenus, c’est à la demande du pape, parce qu’ils incarnaient le renouveau spirituel de l’Eglise et semblaient du coup les mieux placés pour défendre l’orthodoxie en terre occitane.

Quant aux rois de France … Philippe Auguste a refusé de s’associer à la croisade à ses débuts en 1209 : il désapprouvait la mise en proie des terres de ses vassaux du midi et son hostilité au pape Innocent III était notoire. Son fils Louis VIII ne s’est intéressé à la croisade qu’en 1226. Tous deux n’avaient pas lu Duby ni Braudel : ils avaient d’autres préoccupations que de bâtir une nation centralisée, des Ardennes aux Pyrénées.

Au delà de la manipulation des faits, Historia fait fi dans sa présentation de la prégnance de la religion et de l’importance des liens féodaux au Moyen Age. La revue nous propose l’histoire des « Visiteurs » inversée : le récit de néo-historiens projetés au XIIe siècle.

Que recherche Historia en piétinant ainsi les cendres froides du catharisme ? Faire le buzz ? Explorer la piste des réalités alternatives ? Sacrifier à la mode de la déconstruction ?

La France a décidément du mal à digérer l’histoire de ses provinces du sud : qui sait que Marseille fut dans l’antiquité une république indépendante alliée de Rome ? Qui connaît l’existence du royaume wisigoth établi au début du Moyen Age de part et d’autre des Pyrénées, et dont Toulouse fut un temps la capitale ? Combien de chercheurs français s’intéressent à la civilisation occitane (3) ?

Comme disait Nietzsche, le diable se cache dans les détails : c’est dans les détails de l’Histoire que se nichent les mensonges du roman national.


(1) Numéro 915 de mars 2023


(2) Chez les cathares, le consolament est une cérémonie qui marque le renoncement du croyant au monde et son engagement à respecter les règles de vie des parfaits.


(3) Il est commun aujourd’hui de confondre l’histoire de l’Occitanie avec celle des cathares, comme si l’une se résumait à l’autre. Concernant la civilisation occitane, un passage d’Historia est particulièrement savoureux : « En fait, cette civilisation idyllique appartient au domaine du rêve. Le « brillant » XIIe siècle occitan connaît un état de guerre permanent ; le comte de Toulouse bataille contre ses voisins, notamment les Trencavel, vicomtes d’Albi, Carcassonne et Béziers. Les chants des troubadours sont réservés aux cours des châtelains ; peu de terres échappent à l’emprise seigneuriale ; les villes sont gouvernées par une étroite oligarchie; l’économie reste médiocre et les écoles embryonnaires. Force est de constater qu’au début du XIIIe siècle la France du Nord est, dans bien des domaines, beaucoup plus avancée que l’Occitanie et concentre alors la richesse et la puissance. »

Peur, Paix, Poutine

La proposition d’Anne Hidalgo d’exclure les athlètes russes des jeux olympiques a été très mal accueillie en France. Manifestement, nos dirigeants n’ont pas envie de mécontenter Poutine. Que craignent-ils ? Si l’on en croit le maître du Kremlin, la Russie est déjà en guerre contre l’Occident : l’Europe n’a pas été atomisée pour autant.

Notre Président, en particulier, se montre très conciliant avec l’autocrate russe :

Déjà en juin 2022, il appelait « à ne pas humilier la Russie » quand les autres chefs d’état occidentaux dénonçaient les massacres de Boutcha et de Marioupol.

Le 12 octobre 2022, il déclarait que la France ne considèrerait pas une frappe atomique tactique de la Russie en Ukraine comme une attaque nucléaire. C’est quasiment une invitation au crime (heureusement pour les ukrainiens, les États-Unis sont autrement plus dissuasifs).

Emmanuel Macron affirme aujourd’hui qu’il souhaite la défaite de la Russie, mais pas son écrasement : les exégètes de la pensée élyséenne prétendent qu’il veut ménager Poutine par peur de l’arrivée au pouvoir d’un Prigojine (1). De fait, cela revient à interdire aux ukrainiens de gagner la guerre.

La peur de la Russie apparait aussi en filigrane dans les commentaires de nos médias quand ils qualifient « d’escalade » chaque fourniture d’armes nouvelles à l’Ukraine : ce faisant, les occidentaux ne font pourtant que répondre (souvent avec retard) aux demandes de Kiev. Les seules escalades dans ce conflit sont le fait des russes, qui ont franchi en un an toutes les étapes qui les mènent au crime contre l’humanité.

Depuis février 2022, les occidentaux n’ont de cesse de s’inventer des lignes rouges.

Ainsi celle concernant la fourniture d’armes « offensives ». La distinction entre armes offensives et défensives est absurde : un char est une arme offensive quand il avance et défensive quand il recule.

Une autre ligne rouge concerne l’utilisation par les ukrainiens d’armes occidentales pour frapper des cibles en Russie. Pourquoi les ukrainiens s’interdiraient-ils d’être efficaces, alors que la Russie, elle, se permet tout ? Comment peut-on à la fois affirmer que les ukrainiens défendent notre liberté et leur refuser les armes pour le faire ?

En droit international, livrer des armes à un belligérant – quelle que soit la nature de ces armes – n’a jamais constitué un acte de cobelligérance. Poutine peut dire ce qu’il veut : de toute façon, il n’a que faire du droit international …

La seule ligne rouge qui vaille, c’est la participation directe des occidentaux aux combats, qui déclencherait un conflit mondial.

La peur de la Russie, sur laquelle joue bien sûr Poutine, motive les appels à la négociation qui fleurissent ici et là en Occident, souvent d’ailleurs à l’initiative des amis du Kremlin (2).

Que signifierait l’ouverture de négociations aujourd’hui ? Imagine-t-on Poutine restituer spontanément les territoires qu’il a conquis alors qu’il a sacrifié plusieurs dizaines de milliers d’hommes pour s’en emparer ?

Demander aux ukrainiens de négocier maintenant, c’est leur demander d’accepter les exigences de Poutine : la perte définitive des territoires annexés par les russes, la renonciation à intégrer l’Europe et l’OTAN et la vassalisation de leur pays. Le comble serait de partir des accords de Minsk, comme le suggèrent certains à gauche. Ce serait une honte absolue, connaissant le contenu de ses accords (3).

Allons jusqu’au bout de ce scénario « pacifiste » : imaginons l’Ukraine devenue raisonnable et Poutine conforté à la tête d’une Russie « non humiliée ». Quelle crédibilité aurait l’Europe, et quel avenir, après s’être soumise aux diktats du maître du Kremlin ? Et pour quelle paix, avec une Russie prête à repartir à l’offensive dès qu’elle aurait reconstitué ses forces ?

Poutine a échoué dans sa tentative de conquête de l’Ukraine. Son seul objectif aujourd’hui est de rester au pouvoir : il n’y parviendra qu’en maintenant la Russie dans un état de guerre permanent. Il s’y emploie en mettant l’économie et la population (4) au service de la machine de guerre russe.

La seule façon de rétablir la paix en Europe, c’est d’aider les ukrainiens à remporter une bataille décisive pour provoquer l’implosion du régime russe et l’élimination de Poutine. Avec le risque que la Russie sombre dans le chaos.

Face à tout cela, que pèsent les jeux olympiques ?


(1) Ancien délinquant devenu oligarque, Prigojine s’est enrichi en tant que restaurateur au service du Kremlin, d’où son surnom de « cuisinier de Poutine ». Il est aujourd’hui l’exécuteur des basses œuvres du régime : il contrôle plus d’une centaine de médias russes et dirige la milice privée Wagner dont environ 40 000 hommes combattent dans le Donbass. Malgré ses critiques de l’armée russe, il reste très utile à Poutine : il lui sert d’épouvantail vis-à-vis des occidentaux et lui permet de « tenir » les ultra nationalistes.


(2) Dernière initiative en date : la publication le 20 mars 2023 d’une tribune dans le Monde signée par 300 universitaires appelant à un « compromis supportable » sous l’égide de l’ONU. Supportable pour qui ? Poutine ?


(3) Les accords de Minsk 1 et 2 ont été imposés à l’Ukraine par la Russie en 2014 suite à sa défaite face aux séparatistes du Donbass épaulés par plusieurs milliers de soldats russes. Ces accords prévoyaient le gel du front, l’échange des prisonniers et le départ des combattants étrangers (c’est-à-dire des russes). A terme, ils prévoyaient le retour des territoires dissidents dans le giron ukrainien après transformation de l’Ukraine en état fédéral. Dans ce cadre, les provinces pro-russes auraient disposé de leur propre administration et aurait eu un droit de veto au niveau fédéral pour les décisions importantes (par exemple, l’adhésion à l’Union Européenne). Ces accords n’ont été respectés par aucun des deux partis ; ils  sont aujourd’hui caducs suite à l’annexion du Donbass par la Russie.


(4) Une simple comparaison entre les guerres d’Afghanistan et d’Ukraine en dit long sur l’ état de « zombification » de la société russe. Dans les années 1980, les pertes soviétiques en Afghanistan  (15 000 hommes en 9 ans) ont puissamment contribué au discrédit du régime soviétique et à la chute de l’URSS. Aujourd’hui la Russie a déjà perdu entre 60 000 et 70 000 soldats en Ukraine sans que cela suscite de réaction notable dans la population : hormis ceux qui ont fui à l’étranger pour échapper à la mobilisation, les russes semblent accepter les sacrifices imposés par la nouvelle « grande guerre patriotique » menée par le régime. Pire : ils assument les crimes commis par leur armée.

Rirette Maitrejean, l’insoumise

France Culture a consacré une émission passionnante en décembre 2020 à une figure attachante de l’anarchisme parisien de la Belle Epoque : Rirette Maitrejean.

Rirette Maitrejean, de son nom de jeune fille Anna Henriette Estorges, est née à Saint Mexan en Corrèze en 1887. Fille d’un artisan maçon, elle se destine à être institutrice mais doit renoncer à ses études à la mort de son père.

A 16 ans, elle rejoint Paris pour échapper à un mariage forcé. Elle vit difficilement en tant que couturière tout en fréquentant les universités et causeries populaires qui fleurissent à l’époque dans le milieu ouvrier. Elle y rencontre des anarchistes individualistes (1) avec qui elle sympathise. Elle épouse l’un d’eux, Louis Maîtrejean, sellier de son métier, dont elle a rapidement deux filles.

Désireuse d’une vie plus épanouissante, elle se sépare de son mari en 1908 et rejoint la communauté des anarchistes individualistes constituée autour de Libertad et d’Anna Mahé (2) au siège du journal l’anarchie, rue du-Chevalier-de-la-Barre à Montmartre.

Elle s’investit dans le journal, participe activement aux causeries tout en s’efforçant de mettre en pratique les principes professés par le groupe : union libre, vie en communauté, partage des tâches, hospitalité, solidarité avec le monde ouvrier. Après la mort de Libertad et le déménagement de la communauté à Romainville, elle prend la responsabilité du journal en 1909 avec son compagnon du moment, Victor Serge.

Le refus du salariat conduit certains anarchistes individualistes à prendre le chemin de l’illégalisme : chapardage, vol à la tire, cambriolage et faux-monnayage. Une voie que Rirette Maitrejean désapprouve et qui prend une tournure dramatique avec l’arrivée de Jules Bonnot. Il entraine plusieurs individualistes dans des hold-up sanglants, provocant en retour l’éclatement de la communauté : Rirette Maitrejean et Victor Serge sont poursuivis pour complicité et emprisonnés en mars 1912. Rirette ressort libre du procès des survivants de la bande à Bonnot en février 1913, mais Victor Serge est condamné à 5 ans de prison.

Après le procès, Rirette Maitrejean prend ses distances avec les individualistes dont elle critique l’illégalisme dans une série d’articles (« souvenirs d’anarchie ») publiée dans le journal Le matin.

Elle épouse Victor Serge en 1915, mais le couple se sépare en 1917 après la libération du militant révolutionnaire (3).

Rirette Maitrejean se met dès lors en retrait de l’action militante tout en conservant ses convictions libertaires. Elle travaille comme typographe, puis comme correctrice de presse à Paris Soir, Libération et enfin aux Editions Flammarion.

Elle s’éteint le 11 juin 1968, au moment où – ironie de l’Histoire – ressurgissent en force les idées de sa jeunesse.

(Sources : Wikipedia, France Culture)


(1) Les anarchistes individualistes sont attachés à préserver l’indépendance de l’individu vis à vis du pouvoir, quelle que soit sa nature. Ils considèrent que la transformation du monde commence par soi-même, que chaque geste a un sens politique ; il n’est pas question pour eux d’attendre la révolution pour mettre en oeuvre les principes qu’ils défendent.


(2) Libertad et sa compagne Anna Mahé sont deux figures emblématiques du milieu libertaire parisien du début du XXe siècle. Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier Le Maitron consacre à chacun une fiche détaillée : Libertad (1875 – 1908) / Anna Mahé (1882 – 1960)


(3) Après un séjour à Barcelone en 1917, puis un nouvel emprisonnement en France, Victor Serge rejoint les révolutionnaires russes en 1919. Membre de l’opposition de gauche animée par Léon Trotski, il est en butte au harcèlement du pouvoir stalinien. Condamné à trois ans de déportation en 1933, il doit sa libération en 1936 à une campagne internationale à laquelle participent de nombreux intellectuels français. Vilipendé par les communistes en raison de ses engagements, il part pour le Mexique en 1940 où il meurt en 1947 dans le plus grand dénuement.

Victor Serge a beaucoup écrit tout au long de sa vie : articles de journaux, essais, romans (L’affaire Toulaev, S’il est minuit dans le siècle, Mémoires d’un révolutionnaire …).

Pour en savoir plus : consulter l’article de Wikipédia


« J’ai fait comme tout le monde, j’ai pris l’habitude de faire de la contradiction. Je me rappelle qu’un jour j’ai fait une causerie sur ce titre « le préjugé de l’anti-préjugé » parce que j’avais découvert que les anarchistes étaient plein de préjugés anarchistes. Alors, j’ai fait une causerie sur ce titre qui a mis beaucoup de gens en fureur bien entendu. » Rirette Maîtrejean

Ecouter l’émission de France culture

Il s’agit de l’émission « Une histoire particulière » diffusée en deux parties les 5 et 6 décembre 2020.

Première partie : une anarchiste de la belle époque

Deuxième partie : Dans la tourmente de la « bande à Bonnot »

Par-delà l’androcène

Essai d’Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau
2022
(Editeur : SeuilLibelle)

Les auteurs

Adélaïde Bon est comédienne. Elle est l’auteur de La petite fille sur la banquise, livre dans lequel elle décrit les ravages causés par le viol qu’elle a subi à l’âge de neuf ans.

Sandrine Roudaut est perspectiviste, conférencière et cofondatrice des éditions La Mer Salée.

Sandrine Rousseau est la députée EELV / NUPES de la neuvième circonscription de Paris.

Le livre

L’anthropocène désigne la période géologique où l’homme a commencé à modifier la nature en profondeur. L’androcène, c’est l’anthropocène genré, l’empire du mal(e). L’humanité se divise en deux : d’un côté, les mâles, les hommes blancs hétérosexuels ; de l’autre, leurs victimes : les femmes, les enfants, les racisés et la classe ouvrière (prolétaires mâles y compris, à condition qu’ils ne gagnent pas plus que le SMIC). Tous les maux de la planète résultent de la domination des mâles sur le restant de l’humanité.

Depuis l’avènement de l’androcène (à partir de Descartes, semble-t-il), la Terre est une vallée de larmes. Le comble de l’horreur : le génocide des sorcières, motivé par la privatisation des communs (espaces villageois cultivés par les femmes).

Par delà l’androcène est une longue plainte victimaire, heureusement limitée à 50 pages par l’éditeur. C’est un manifeste doloriste, quasiment un catéchisme cathare qui – Dieu merci – ne propose pas de sortir de l’enfer terrestre par une endura (1) collective, mais par une grande réconciliation (avec la nature, pas avec les méchants) : tous unis, tournons sept fois autour de Wall Street en chantant et le capitalisme s’effondrera …


(1) Endura : suicide par le jeûne préconisé par les cathares.

Commentaire

Par-delà l’androcène est une pochade indigente, comme en témoigne sa présentation des notions de nature et de culture (2) ; mais ce livre n’a pas l’ambition de révolutionner la pensée contemporaine : il est destiné à servir la stratégie marketing de Sandrine Rousseau.

Faut-il le rappeler ? Sandrine Rousseau est un pur produit de l’appareil d’EELV. A la différence d’Eric Jadot, son principal ennemi au sein du parti, elle n’a jamais participé à quelque combat écologiste que ce soit ; son seul terrain de lutte, ce sont les réseaux sociaux, les studios télé et les coulisses du pouvoir.

L’idéologie dont elle se réclame depuis son retour en politique, l’éco-féminisme, qui a inspiré Par-delà l’androcène, est un des avatars les plus grotesques du wokisme. C’est un mélange de religiosité écologiste et de nombrilisme parisien (3). L’éco-féminisme, c’est la phase terminale de l’écologie politique : on ne voit pas ce qui pourrait venir après …


(2) c.f. page 14 : « La distinction entre culture et nature a été construite pour donner un sens à la soif de puissance, d’hégémonie et de suprématie de quelques-uns. Elle a marqué au fer rouge l’élaboration des sociétés, usant de la terreur comme arme de discipline massive. »


(3) Le désintérêt des éco-féministes pour la révolte des femmes en Iran montre les limites – en particulier géographiques – de leur « radicalité ».

Français : le formatage inclusif

L’écriture inclusive fait débat en France depuis une dizaine d’années : elle est sensée « assurer l’égalité de représentation des femmes et des hommes », car la langue française « véhiculerait une vision masculine du monde » …

Tout est dans la formule : comment une langue (mot féminin qui plus est !) peut-elle être « masculiniste » ? Les partisans de l’écriture inclusive justifient leur théorie par un tour de passe-passe : l’assimilation du genre grammatical au genre biologique.

Dans la fameuse règle stipulant que « le masculin l’emporte sur le féminin », « masculin » et « féminin » renvoient aux genres grammaticaux, et non aux sexes ; la règle ne dit pas que l’homme est supérieur à la femme, mais seulement que le genre grammatical masculin prime sur le genre féminin dans les accords.

Le français ne dispose pas du genre neutre : les substantifs sont donc aléatoirement masculins ou féminins. le mot « chaise » est féminin, le mot « tabouret » est masculin : le français ne considère pas pour autant que le tabouret est plus noble que la chaise.

Un substantif utilisé sans plus de précision est générique au singulier et inclusif au pluriel. Les mots « girafe » (féminin) et « lion » (masculin) désignent respectivement, au singulier l’ espèce « girafe » et l’espèce « lion », et au pluriel l’ensemble des girafes et des lions, mâles et femelles confondus ( du coup les girafes mâles sont désignés par un nom féminin – ce qui ne les dérange d’ailleurs pas plus que ça).

En français, si l’on veut préciser le sexe, il faut le citer explicitement (« girafe mâle » ou « girafe femelle » dans notre exemple). Quand le générique est masculin, le français propose cependant un substantif spécifique pour désigner la population féminine (exemple : lionne). Dans ce cas, effectivement, le genre grammatical correspond au genre biologique.

Tout ceci pour dire que genre grammatical et genre biologique sont deux notions distinctes, même si elles se recoupent en partie. Je veux bien que « la déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789 soit sexiste, mais en raison de son contenu, pas parce qu’elle utilise le masculin générique dans son titre.

Les partisans de l’écriture inclusive oublient par ailleurs qu’une langue ne se pilote pas à partir de l’écrit. C’est l’oral qui dicte les évolutions des langues, en allant toujours vers plus de simplicité … or en matière de simplicité, l’écriture inclusive se pose un peu là !

Pour imposer la parité sexuelle dans les expressions, ou pour neutraliser les termes « masculinisés », l’écriture inclusive préconise une série de procédés qui s’avèrent très lourds à l’usage.

On a déjà beaucoup glosé sur le point médian : utilisé systématiquement, il rend vite les textes illisibles (les salarié.e.s français.e.s sont moins bien payé.e.s que leurs collègues allemand.e.s) : on imagine l’ahurissement des étrangers qui découvrent le français.

Les adeptes du point médian déconseillent d’ailleurs son utilisation quand le résultat est particulièrement rébarbatif (les agriculteurs.trices). Ils préconisent dans ce cas de recourir à d’autres procédés, comme la double flexion, qui consiste à citer explicitement les deux sexes (le fameux « françaises, français … » des discours présidentiels). Mais ce procédé ne peut pas non plus être utilisé de façon systématique, compte tenu de sa lourdeur (ah, heureux roi des belges !).

A défaut, ils préconisent de rechercher la neutralité sexuelle :

– en utilisant des mots ou des expressions épicènes (dont la forme ne varie pas selon le genre). Plutôt que d’employer la formule « les agriculteurs.trices » on parlera des « personnes travaillant dans l’agriculture »,

– en adoptant une approche globalisante (« le monde agricole … ») ou en recourant à la forme indirecte (« dans l’agriculture … »).

Ces procédés utilisés par pur formalisme peuvent dénaturer le propos (le terme « monde agricole » n’englobe pas que les seuls agriculteurs), et le recours massif aux périphrases relève de la langue de bois : ainsi traité, n’importe quel texte ressemble à une motion de synthèse du Parti Socialiste.

L’écriture inclusive fait bien sûr le délice des bureaucrates. Ce n’est pas un hasard si elle est tant prisée par les apparatchiks des partis et syndicats de gauche : elle leur parle !

En brouillant leur discours, elle leur permet de masquer leur impuissance. Ce faisant, personne n’est dupe : avant, on ne les écoutait pas ; aujourd’hui on ne les lit même plus.

L’écriture inclusive part du principe qu’il suffit de rééduquer le langage pour changer la société. Eliane Viennot (1), la papesse du genre, l’affirme dans une tribune publiée dans le Monde le 27 avril 2021 : « on ne peut d’un côté accepter l’écriture inclusive et de l’autre tolérer les agissements sexistes ».

Du coup, dans l’esprit de nombreux militants de gauche, écrire en inclusif constitue un gage de féminisme (mais cela semble ne pas avoir suffit dans le cas de Julien Bayou).

En définitive, l’écriture inclusive n’est qu’un marqueur de bien-pensance. Elle relève du Spectacle, au sens situationniste du terme : à défaut de pouvoir / vouloir changer le Monde, les incluseurs.euses se contentent d’en corriger la représentation.


(1) professeur émérite de littérature française de la Renaissance à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne (abusivement qualifiée de « linguiste » dans « Le Monde »).


« La langue française est un système qui n’est pas plus sexiste que l’allemand, l’anglais, l’arabe ou le coréen … Alors que, partout, l’oppression des femmes est une réalité à laquelle s’affrontent des milliers de luttes, il y aurait des langues plus « féministes » que d’autres ? C’est le sort fait aux femmes et l’usage de la langue qui peuvent être sexistes, et non les langues en elles-mêmes » (Danièle Manesse, interview au « Monde », 31 mai 2019).

Les Le Pen vont-ils (enfin) vivre honnêtement ?

La Macronie est généreuse : elle vient d’offrir 89 députés au Rassemblement National, au prix de 37 000 euros le député. Chaque voix rapportant par ailleurs 1,64 euros, le RN va toucher au total 10,3 millions d’euros par an : les Le Pen devraient donc pouvoir vivre confortablement sans avoir à escroquer la République …

… Nous sommes bien loin de ce mois d’octobre 72 où Jean-Marie fonde le Front National avec quelques comparses. Il s’agit surtout à l’époque d’offrir un refuge aux amateurs de ratonnade : même si l’argent est le nerf de la guerre, c’est le nerf de boeuf qui motive ce petit monde. Tout juste se soucie-t-on dans ce cénacle du trésor perdu de l’OAS (1) : ah, folle jeunesse !

En 1976, Jean-Marie découvre qu’il peut gagner de l’argent grâce à la politique : il hérite du cimentier Hubert Lambert – un admirateur inconditionnel du leader d’extrême-droite – et se retrouve à la tête de plusieurs millions d’euros (2). Dorénavant à l’abri du besoin, il peut faire de la politique comme il l’entend : il transforme le FN en PME familiale et installe le siège du parti dans son château de Montretout.

En 1988, la loi sur le financement des partis politiques change la donne : la politique devient une activité rentable. Jean-Marie s’emploie à faire prospérer le cheptel des électeurs d’extrême droite, non sans risque : en 2002, il est contraint de participer au deuxième tour de l’élection présidentielle suite à la défaillance de Jospin.

En 2011, il lève le pied : sa fille Marine lui succède à la tête de l’entreprise familiale, bien décidée à changer de méthodes : il est vrai, le FN se livre alors à des arnaques assez indigentes, comme faire financer par l’Europe des permanents déguisés en assistants parlementaires (cela vaudra à Marine une mise en examen en 2017 pour abus de confiance et détournements de fonds publics).

Dès 2012, Marine passe à la vitesse supérieure : à l’occasion des élections législatives, elle met en place un montage financier audacieux avec l’aide de son ami Chatillon, ex gudard rencontré sur les bancs de la fac d’Assas et fondateur de la société de communication « Riwal ». Marine oblige les candidats du FN à acheter leur kit de campagne à son micro parti « Jeanne », distinct du FN. Ces kits sont fournis à « Jeanne » par « Riwal » au prix (largement surévalué) de 16 650 euros. Afin d’aider les candidats à acquérir ces kits, « Jeanne » leur consent un prêt à 6,5%. Le tout (kit + intérêts) est payé au final par l’Etat dans le cadre du remboursement des frais de campagne. Ce petit montage très sarkozien permet à Marine de se constituer un trésor de guerre et à Chatillon de rouler en Harley aux frais de « Riwal », ce que les juges qualifient mesquinement en 2020 d’abus de biens sociaux. Le RN écope pour sa part d’une amende de 250 000 euros et « Jeanne » d’un redressement fiscal de 1,8 million d’euros (pour non paiement de la TVA et de l’impôt sur les sociétés : condamnation prononcée en appel en mars 2023).

Vivre de la politique n’est pas une sinécure. Tout au long de leur carrière, les Le Pen ont dû neutraliser (3) nombre de malfaisants tentés de s’emparer de leur fond de commerce : Mégret en 1998, le quarteron Martinez / Lang / Lehideux / Bild en 2008, Philippot en 2017, Zemmour en 2022.

La principale motivation des Le Pen, c’est le grisbi (4). Aujourd’hui, le salaire d’opposant n°1 ne leur suffit pas. Ils veulent refaire le coup de « la casa de papel » : investir l’Etat pour mettre la main sur la planche à billets.


(1) La volatilisation du trésor de guerre de l’OAS semble être à l’origine de celle de l’ex trésorier de l’organisation – Raymond Gorel – en 1963 : à l’extrême droite, on ne plaisante pas avec la responsabilité personnelle des comptables … Jean-Jacques Susini (ancien dirigeant de l’OAS) a été accusé en 1972 d’avoir commandité la disparition de Gorel ; il a été acquitté en 1974.


(2) L’héritage Lambert est constitué d’avoirs financiers et bancaires et de biens immobiliers, comprenant le fameux château de Montretout à Saint Cloud et une maison de famille.

En 2016, dans leur déclaration patrimoniale, les Le Pen ont évalué leur château à 1,8 million d’euros (ce montant a été réévalué à 3,6 millions par le fisc). Ils s’en partagent la propriété via une société immobilière dont Jean-Marie détient 75% des parts.

Côté financier, le montant de l’héritable Lambert dépasserait les 4,5 millions d’euros. Le Monde a publié en 2016 une enquête dans le cadre de l’affaire des Panama Pepers révélant l’existence de comptes offshore détenus par des proches des Le Pen dans les iles Vierges britanniques, à Guernesey et en Suisse de plusieurs millions d’euros.


(3) le mot « neutraliser » ne doit pas être pris ici dans son acception militaire : Dieu merci, nous ne sommes plus à l’époque de Duprat ( c.f. Wikipedia : « Le samedi 18 mars 1978, à 8 heures 40, François Duprat meurt dans l’explosion de sa Citroën GS piégée, près de Caudebec-en-Caux. Il achevait un livre sur le financement des partis politiques de droite et d’extrême droite intitulé Argent et politique … » )

Pour mémoire : François Duprat, ancien dirigeant d’Ordre Nouveau, était membre du bureau politique du FN. Son assassinat n’a jamais été élucidé : il n’est pas dû forcément à sa connaissance fine des réseaux de financement de l’extrême droite : Duprat cumulait les pathologies : antisémite, antisioniste virulent, en contact avec le Fatah et le FPLP, il était soupçonné d’entretenir des relations avec des services secrets, voire même d’être un indicateur de police.


(4) c.f. Lorrain de Saint Affrique (proche conseiller de Jean-Marie Le Pen) : « Ne jamais oublier que le fil rouge de (Jean-Marie) Le Pen, c’est l’argent » (propos rapporté par Pascale Nivelle dans l’article « Elle n’a rien d’une blonde » publié dans Libération le 15 janvier 2011).

La gauche burkini

Quand la gauche nage en eau trouble …

Le 16 mai, Eric Piolle, maire écologiste de Grenoble, a fait voter par son conseil municipal – à majorité de gauche – l’autorisation du port du burkini dans les piscines de sa ville, arguant qu’ « il n’y a aucune raison qu’on impose des injonctions vestimentaires aux femmes ».

On en impose bien aux hommes, puisqu’on leur interdit le port du caleçon de bain ! On le fait pour des raisons sanitaires : le même argument devrait justifier l’interdiction du port du burkini, sans plus de débat.

Il ne s’agit donc pas pour Eric Piolle d’une affaire de tissu, mais d’une question politique. Il veut « confessionnaliser » l’espace municipal, évidemment pour capter le vote musulman (ou supposé tel, car les musulmans ont peut-être d’autres soucis que vestimentaires). Le comble, c’est qu’il le fait au nom des droits des femmes.

Ce petit fait divers en dit long sur le confusionnisme idéologique qui règne à gauche.

La gauche a renoncé à changer le monde. Elle n’aspire plus aujourd’hui qu’à gérer des clientèles politiques. Elle a abandonné le combat universaliste pour une stratégie marketing de niches.


Autre évènement du même acabit, l’affaire Bouhafs.

Taha Bouhafs est un journaliste/activiste franco-algérien né en 1997. Il s’est fait connaître en 2018 en filmant Benalla en pleine action place de la Contrescarpe à Paris et en diffusant des fake news sur les violences policières à la fac de Tolbiac (« Les CRS épongent le sang des étudiants à l’intérieur de la fac pour ne laisser aucune trace »). Proche des milieux indigénistes, il a milité au comité Adama et a participé à la marche contre l’islamophobie. Il fait partie aujourd’hui de la nébuleuse qui gravite autour de Mélenchon.

Les insoumis ont essayé de l’imposer comme candidat de la NUPES dans la 14eme circonscription du Rhône. Ils l’ont écarté en catastrophe le 9 mai après avoir reçu plusieurs signalements le concernant pour violences sexuelles.

Le problème n’est pas que Bouhafs soit suspecté de viol : cela arrive aussi à des ministres, et LFI n’est pas responsable des agissements de ses adhérents dans leur vie privée. Le problème, c’est que les insoumis aient voulu faire de ce personnage un député, malgré ses nombreux dérapages publics. Bouhafs a été récemment condamné en première instance pour « injure publique en raison de l’origine » (il a qualifié la syndicaliste policière Linda Kebbab d’«arabe de service » – le jugement est en appel). Il est coutumier de propos limites sur twitter (il a ainsi traité de « pute blanche » une prostituée qui se comparait à Rosa Parks). Il s’est spécialisé dans la traque sur internet des personnalités de culture musulmane – femmes de préférence – qui manifestent trop vivement leur attachement à la laïcité.

Pour les insoumis, ces excès verbaux ne sont que « des propos mal calibrés » tenus par un jeune « issu des quartiers populaires » (Alexis Corbière). A LFI, le patriarcat est à géométrie variable. Crime quand il est le fait d’un « mâle hétérosexuel blanc », il devient simple débordement chez un « racisé ». On peut mesurer là, concrètement, les effets des thèses intersectionnalistes (1) dont se prévaut la gauche woke.

Peu importe en définitive que la NUPES arrive un jour au pouvoir, ou qu’elle permette seulement à Mélenchon de couler des jours heureux à la tête de l’opposition : d’un point de vue de gauche, la NUPES, c’est déjà un échec.


(1) Comme le dit très justement Fatiha Agag-Boudjahlat : « (l’intersectionnalité) fonctionne (…) comme une intersection routière : il y a toujours une priorité et un « cédez le passage ». Avec l’intersectionnalité, ce sont toujours les femmes qui cèdent le passage aux intérêts du groupe ethnique et religieux auquel on les assigne. »

Le mythe de la 6ème République

Analyse du volet institutionnel du programme de Jean-Luc Mélenchon (chapitre 1 de son livre-programme « L’avenir en commun »)


En préambule de son programme, Jean-Luc Mélenchon fait un bilan sévère – mais fondé – de l’état de la démocratie en France : abstention massive aux élections, perte de confiance des français dans les institutions, exercice solitaire du pouvoir par un président-monarque, poids des lobbys, impuissance du Parlement … (ce à quoi il aurait pu ajouter : incapacité de la classe politique à réformer le pays en profondeur).

Il impute tous ces maux au caractère présidentiel de la 5ème République et à l’usage pervers que fait Emmanuel Macron des institutions. La panacée selon lui : changer de république pour mettre en place un régime parlementaire.

Son projet de 6ème République appelle trois remarques :

– Un changement de régime « à froid » ne peut pas être réalisé sans un fort consensus politique. On voit mal un parti aussi clivant et controversé que LFI mener à bien une modification radicale de nos institutions. D’ailleurs, Jean-Luc Mélenchon qui se pique d’histoire le sait parfaitement : les changements de constitution se sont toujours faits en France sous la contrainte, suite à un drame national : la défaite de 1870, l’Occupation, la guerre d’Algérie. Il n’est pas sûr que l’arrivée de LFI au pouvoir soit une catastrophe suffisante à cet égard.

– Le processus imaginé par Jean-Luc Mélenchon est long et incertain (enchaînement d’un référendum, d’une élection constituante, puis d’élections législatives, le tout sur plus de deux ans) ; il engagerait le pays dans une campagne électorale interminable. Compte tenu du contexte international (guerre en Ukraine ; crise économique et écologique) La France a peut-être mieux à faire.

– Ce scénario n’est pas réalisable, sauf à faire un coup d’état juridique. Jean-Luc Mélenchon veut organiser son referendum constitutionnel en s’appuyant sur l’article 11 de la Constitution, qui n’est pas applicable dans ce cas précis. Il faudrait passer par l’article 89, qui exige l’accord des deux chambres. Même si demain la gauche était majoritaire à l’Assemblée, elle aurait le Sénat contre elle (1).

En conséquence, la 6eme République de Mélenchon, c’est du vent.

Dans son programme, Jean-Luc Mélenchon propose des mesures démagogiques (le droit de vote à 16 ans) ou carrément irréalistes (la révocation des élus par referendum – un phantasme datant de la Commune), mais il fait aussi des propositions pertinentes :

– élection des députés au scrutin proportionnel départemental,

– reconnaissance du vote blanc,

– recours à des assemblées de citoyens pour élaborer la loi dans certains domaines avec l’aide d’experts (cf la convention citoyenne pour le climat) – ces projets de lois étant bien sûr ensuite repris et votés par le Parlement,

– instauration d’une procédure de parrainages citoyens pour l’élection présidentielle,

– instauration du RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) (2).

La plupart de ces mesures ne nécessiteraient pas de modifier la constitution ou pourraient être réalisées avec l’appui d’autres forces politiques ; nul besoin donc de se lancer dans un projet pharaonique de changement de république pour restaurer la démocratie en France (3).


(1) Comme par hasard, Marine Le Pen veut elle aussi passer par l’article 11 pour inscrire ses dispositifs anti-immigrés dans la constitution.


(2) Un « petit » bémol concernant le RIC : comme le RN, LFI voudrait pouvoir modifier directement la constitution par ce moyen. Chez Marine Le Pen, il s’agit d’une stratégie subtile pour contourner les garde-fous constitutionnels afin de faire évoluer le régime vers un système à la hongroise. Mélenchon lui bien sûr ne fait pas ce genre de calcul …


(3) Deux mesures – non citées par Jean-Luc Mélenchon – pourraient contribuer aussi à re-dynamiser la vie politique tout en restant dans le cadre de la 5ème République :

– le retour à un mandat présidentiel de 7 ans – non renouvelable, qui permettrait au président de conduire des projets dans la durée sans se préoccuper de sa réélection.

– l’inversion du calendrier des élections législatives et présidentielle : cela éviterait que le seul enjeu des législatives soit de fournir une majorité parlementaire au Président.

Jeu de NUPES


La création de la NUPES (Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale) constitue l’apothéose de la carrière de Jean-Luc Mélenchon : elle officialise la défaite du parti socialiste (l’assouvissement d’une haine vieille de 13 ans) et l’allégeance des leaders de la gauche à Sa Personne (le rêve de toute une vie).

Hormis cela, c’est une arnaque.

Il faut être gonflé comme seul peut l’être Mélenchon pour prétendre gagner les élections législatives à la tête d’une gauche qui n’a recueilli que 32% des voix à la présidentielle. Ses 22% obtenus au premier tour ne valent pas mieux que les 58% de Macron au deuxième : ils incluent beaucoup de votes « utiles » que le grand illusionniste de LFI s’est empressé de convertir en votes d’adhésion.

Cela lui a suffi pour obtenir le ralliement d’Olivier Faure et de Julien Bayou : faut-il que les apparatchiks du PS et de EELV aient peur de leurs électeurs pour accepter ainsi de se soumettre !

Dans un réflexe d’auto-légitimisation, les signataires de l’accord se présentent comme l’incarnation de la gauche, renvoyant dans le camp macronien tous ceux qui ne sont pas NUPES (ce n’est pas ainsi qu’ils vont élargir leur base électorale).

La gauche – marque déposée – a mobilisé tout ce qu’elle compte de trolls et d’affidés dans les médias pour accréditer l’idée que les opposants à l’accord étaient « de droite » (comme si un Vincini (1) était de gauche). Ainsi, par la vertu d’un seul scrutin, la gauche française serait devenue communautarise et poutinienne …

L’esbroufe est vite apparue comme telle du côté des élus et des militants du PS : en témoigne la multiplication des candidatures dissidentes (certaines bénéficiant d’ailleurs du soutien du parti). Mélenchon n’aurait peut-être pas dû ouvrir son « union populaire » aux socialistes : ils vont y mettre le souk.

Nous verrons le 12 juin si l’esbroufe tient du côté des électeurs. Certes, le peuple de gauche réclame depuis longtemps un programme commun (il l’attend depuis cinq ans), mais peut-être pas un programme bricolé sur un coin de table.

Ce programme, un grossier copié-collé de celui de Mélenchon pour la présidentielle, mériterait une petite analyse, pour le fun.

Comme ses différentes propositions n’ont pas été réellement débattues, elles font souvent l’objet d’une formulation alambiquée, pour ménager toutes les susceptibilités : du coup ce programme perd une des rares qualités du document originel : la clarté.

Lorsque les négociateurs n’ont pas pu mettre leurs différends sous le tapis, ils les ont listés dans leur programme. Ces points de désaccord sont particulièrement impressionnants en ce qui concerne l’Europe et la politique internationale. Rêvons un peu : imaginons que Mélenchon soit « élu » premier ministre le soir du 19 juin. Le spectacle du char de l’Etat tiré par l’attelage mélenchonnien sera savoureux.

En toute logique, la baudruche « nupesienne » devrait se dégonfler rapidement.

Elle aura au moins eu le mérite de clarifier les choses, en permettant de faire le tri à gauche entre les communautaristes, les opportunistes et les tenants d’une gauche universaliste. Ces derniers sont minoritaires au PS ? Qu’ils abandonnent les décombres de leur parti à Mélenchon, pour qu’il en fasse sa datcha …


(1) Président du Conseil Départemental de la Haute-Garonne.

Le syndicat des perdants


La réélection de Macron une fois acquise, les partis de gauche (LFI, EELV, PS, PC) ont mis moins d’un mois pour s’unir, avec les législatives en ligne de mire. Il est vrai, ces élections sont beaucoup plus importantes que l’élection présidentielle : elles permettent aux partis politiques de caser leurs responsables à l’Assemblée et d’assurer leur financement pendant cinq ans (1).

Compte tenu du taux d’abstention prévisible, le ticket d’entrée pour le 2ème tour des législatives se situe à 20 – 25% des voix au premier tour. Vu leur poids électoral, les partis de gauche ne peuvent pas se permettre de s’affronter : pour survivre, il leur faut se répartir les circonscriptions.

C’est surtout de cela dont ont discuté les signataires de la « nouvelle union de la gauche », le contenu du « programme commun » de gouvernement restant secondaire. Tout le monde est convaincu d’ailleurs que Mélenchon ne sera jamais premier ministre (tout au plus peut-il prétendre au titre de fou du Roi). Si les partis de gauche voulaient réellement exercer le pouvoir, ils se seraient alliés avant l’élection présidentielle, pas après.

La « nouvelle union de la gauche », c’est juste une alliance à vocation alimentaire.


(1) Le financement des partis politiques comprend deux parties :

– une partie calculée sur la base du nombre de voix recueillies aux législatives, pour les partis qui ont obtenu au moins 1 % des suffrages exprimés dans au moins 50 circonscriptions,

– une partie calculée au prorata du nombre de parlementaires (députés et sénateurs).

L’Ukraine selon Mélenchon


Jean-Luc Mélenchon a appelé « chaque conscience de gauche progressiste, humaniste » à le soutenir : c’est audacieux, considérant son alignement sur Moscou dans le conflit ukrainien.

Déjà en 2014, il traitait les manifestants pro-européens de la place Maïdan de fascistes (c.f. son Blog du 25 février 2014) ; Poutine ne fait rien d’autre aujourd’hui quand il parle de « dénazifier » l’Ukraine.

La révolution de 2014 (qualifiée de « coup d’état » par Mélenchon) s’est traduite par l’éviction du président pro-russe Ianoukovytch, provoquant en retour l’occupation de la Crimée par la Russie. Ce n’est pas un problème pour Mélenchon, car « la Crimée est russe » (il l’a réaffirmé récemment dans un entretien avec le Monde le 17 janvier 2022) : propos étonnant pour un adepte de la gouvernance mondiale, sachant que l’intangibilité des frontières est un des principes fondamentaux de l’ONU.

Fin 2021 – début 2022, les Russes mobilisent à la frontière ukrainienne : « qui ne ferait pas la même chose avec un voisin pareil (l’Ukraine), un pays lié à une puissance qui les menace continuellement ? » déclare Jean-Luc Mélenchon au Monde le 17 janvier 2022.

Manque de chance, ce sont les russes qui attaquent. Mais si Mélenchon s’est trompé, ce n’est pas de sa faute : « Je me suis référé à ce que disaient les plus hautes autorités de mon pays. J’ai eu tort de les croire » (samedi 26 février, meeting à Saint Denis de la Réunion) : pour une fois qu’il fait confiance à Macron ….

Dans un premier temps, il ne parle que « d’escalade insupportable » on l’a connu plus virulent pour dénoncer une agression impérialiste. Il demande « un cessez-le-feu immédiat et un retrait de toutes les troupes étrangères d’Ukraine », comme s’il y avait en Ukraine d’autres troupes que russes … (le 24 février, à la Réunion).

Mélenchon ne dénonce clairement l’agression russe que début mars : « quelles que soient les causes de l’invasion de l’Ukraine, rien ne peut l’excuser ni la relativiser » (déclaration à l’Assemblée Nationale, le 1er mars 2022) ; « stop à la guerre, stop à l’invasion de l’Ukraine, à bas l’armée qui envahit l’Ukraine » (meeting du 6 mars à Lyon).

Paradoxalement, il regrette que l’Europe soit « hors jeu » et il la qualifie de « ridicule, nulle et qui ne vaut rien » (Jeudi 10 mars sur RMC) alors qu’elle a fait preuve (pour une fois) d’unité et de fermeté. Il n’a pas non plus de mot assez dur pour Emmanuel Macron (« un garçon avec ses arcs et ses flèches » – La Réunion, samedi 26 fevrier), alors que celui ci semble « faire le job » du propre point de vue de Mélenchon, en maintenant ouvert un canal de communication avec Poutine.

Que propose-t-il donc, pour obtenir un cessez-le-feu ?

« Frapper au centre du processus », c’est à dire sur les oligarques russes. S’il était président, il aurait pris l’initiative « de réquisitionner les villas et les yachts des milliardaires russes » (déclaration le jeudi 10 mars sur RMC) : on imagine Poutine arrêtant de bombarder Marioupol pour sauver les vacances de ses amis sur la Côte d’Azur ….

Jean-Luc Mélenchon prône une solution diplomatique dans le cadre de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), car « notre plus grande force c’est la politique, la capacité des ukrainiens à résister et la capacité du peuple russe à s’opposer à la guerre » (Jeudi 10 mars sur RMC).

« Notre force », c’est surtout la volonté de résistance des ukrainiens ; les russes sont sous le contrôle étroit du pouvoir et ceux qui manifestent le font à leurs risques et périls.

Mais pas question pour autant d’aider les ukrainiens : « Au lieu d’envoyer du matériel de guerre, vous ne croyez pas que le plus urgent est le cessez-le-feu et les négociations ? » (La Réunion, samedi 26 fevrier). Mélenchon s’oppose aussi aux sanctions économiques contre la Russie : « l’embargo sur le gaz russe, ce serait une aberration ». « Les seuls qui seraient frappés par ça, c’est nous » (marche pour le climat, le 12 mars).

En clair, Mélenchon propose d’organiser une grande négociation internationale … après avoir laissé Poutine gagner la guerre.

A aucun moment depuis le 24 février, il n’a eu un mot de soutien ou de sympathie pour le président ukrainien Volodymyr Zelensky (attend-il sa liquidation par Poutine pour se manifester ?)

Concernant la sécurité de la France, Mélenchon a livré sa pensée le 26 février à la Réunion :

Il prône un « non-alignement » sur les Américains et les Russes et une sortie de l’Otan : « nous n’avons rien à faire dans un équipage pareil », car « l’Otan abandonne les gens en cours de route »… C’est la raison pour laquelle la Suède et la Finlande se préparent à y adhérer.

Mélenchon préfère s’adresser directement aux Russes pour leur demander « le retrait de tous les matériels offensifs en état de frapper la France, s’ils les installaient sur les territoires conquis ». Poutine doit être ému par autant de candeur.

Le maître du Kremlin traverse aujourd’hui des moments difficiles : son armée piétine devant Kiev. Espérons que son service de presse lui traduit régulièrement les discours du leader des insoumis, pour mettre un peu de gaité dans sa vie.

Arrêter Poutine

L’invasion de l’Ukraine par la Russie nous ramène 85 ans en arrière.

Russes et ukrainiens sont proches culturellement. Ils ont une longue histoire commune : ils ont subi ensemble la répression stalinienne et les massacres nazis. Beaucoup ont de la famille, des amis, de part et d’autre de la frontière.

La guerre déclenchée par Poutine est monstrueuse et absurde.

Il est temps que l’Occident regarde le régime russe en face. On prête à Poutine une enfance de délinquant ; il a mis très tôt son âme de voyou au service du KGB, puis du FSB, dont il a gravi tous les échelons. Il s’est fait élire président en 2000 à la faveur de la deuxième guerre de Tchétchénie qu’il a déclenchée après une campagne d’attentats orchestrée par le FSB.

Il n’a pas lâché le pouvoir depuis, en usant de méthodes apprises dans les services secrets : manipulation de l’information, liquidation des journalistes indépendants (assassinat d’Anna Politkovskaïa en 2006) et des opposants les plus virulents (assassinat de Boris Nemtsov en 2015, tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny en 2020), musèlement des médias et des organismes non gouvernementaux (dissolution de Mémorial), criminalisation de l’opposition démocratique (qualifiée de « terroriste »), truquage des élections.

Poutine est à la tête d’une clique d’oligarques qui a fait main basse sur la rente gazière et qui rackette l’économie russe. Malgré ses richesses naturelles et le haut niveau d’instruction de sa population, la Russie (146 millions d’habitants) a le PIB de l’Espagne.

La Russie est un état maffieux, une cleptocratie.

En politique étrangère, Poutine ne connait que la force et n’hésite pas à recourir à la guerre chaque fois qu’elle sert ses intérêts : en Tchétchénie (2000), Géorgie (2008), Syrie (2017) ; aujourd’hui en Ukraine. Il combat des génocides imaginaires en commettant des crimes de guerre bien réels (bombardement massif de la population, ciblage des hôpitaux et des infrastructures civiles à Grozny, Alep, Marioupol ; utilisation d’armes chimiques en Syrie, de bombes à sous-munitions à Kharkiv…).

Dans son discours halluciné du 23 février, il a laissé tomber le masque : il veut détruire l’Ukraine en tant que nation.

Le risque d’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine apparait du coup pour ce qu’il est : un prétexte. Il serait bon d’ailleurs de s’interroger pourquoi tous les anciens états de l’URSS souhaitent entrer dans l’OTAN …

Au delà du rêve fou de reconstituer l’empire de Pierre le Grand, Poutine reproche surtout à l’Ukraine d’être un état démocratique. Il veut effacer le souvenir de Maïdan. Il craint que les russes suivent l’exemple des ukrainiens et qu’une « révolution de couleur » le chasse un jour du pouvoir.

Il faut bien sûr soutenir les ukrainiens par la fourniture d’armes et une aide économique et humanitaire massive ; il faut faire pression sur la Russie par des sanctions économiques draconiennes pour l’obliger à stopper son offensive.

Aucun pays limitrophe de la Russie comportant une minorité russophone (la Géorgie, la Biélorussie, la Moldavie, les trois états baltes) ne sera en sécurité tant que Poutine sera au pouvoir. Il a engagé une lutte à mort contre l’Occident, ne lui laissant d’autre choix en retour que de provoquer l’effondrement de son régime.

In fine, l’issue de ce conflit est entre les mains des russes eux-mêmes : ils sont les seuls à pouvoir chasser Poutine du pouvoir, d’où l’importance pour les occidentaux de les dissocier de leurs dirigeants.

Pour l’instant l’opinion publique russe semble soutenir le régime. Elle changera peut-être d’avis devant les restrictions économiques et l’accumulation des morts en Ukraine …

Emmanuel Macron l’a évoqué à demi mots : la crise qui s’ouvre sera longue et douloureuse ; nous n’en percevons pas encore toutes les conséquences : sécuritaires, économiques, politiques. En 1940, Churchill promettait aux anglais « du sang, du labeur, des larmes ». Il est à craindre que cette prédiction soit de nouveau d’actualité.

Autodafé


Le conseil scolaire catholique Providence, qui gère une trentaine d’écoles francophones dans le sud-ouest de la province de l’Ontario (Canada), a procédé en 2019 à une cérémonie « de purification par le feu », en brûlant plusieurs centaines de livres de jeunesse (dont des albums d’Astérix, de Tintin et de Lucky Luke) accusés de véhiculer des stéréotypes négatifs sur les amérindiens. Les cendres ont servi d’engrais à la plantation d’un arbre.

Les catholiques ont la fâcheuse habitude de brûler ce qui les dérange : hier les cathares, huguenots, sorcières, libres-penseurs, aujourd’hui des bandes-dessinées.

Ce dernier autodafé (à la limite du rituel satanique) était certainement destiné, dans l’esprit de ses auteurs, à racheter (faire oublier ?) la responsabilité de l’Eglise Catholique dans l’ethnocide des peuples autochtones canadiens.

L’Eglise a géré pendant plus d’un siècle 139 pensionnats disséminés dans tout le pays dans lesquels ont été déportés 150 000 enfants amérindiens, métis et inuits arrachés à leur parents, coupés de leur langue et de leur culture. Ils y ont subi de nombreux sévices, dont sexuels. Plus de 4 000 y ont trouvé la mort, selon une commission d’enquête officielle qui a qualifié cette entreprise de « génocide culturel ». Ce crime a été perpétué jusque dans les années 1990.

Les catholiques canadiens ne sont donc pas les mieux placés pour parler au nom des amérindiens. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas besoin des curetons wokes pour se défendre ; ils se mobilisent actuellement contre des scandales bien plus graves que des images de bandes dessinées.

Depuis 1980, plus de 3000 femmes autochtones ont été assassinées au Canada. Ce nombre est effarant : il représente un quart des homicides de femmes, alors que seulement 5 % des canadiennes sont d’origine amérindienne. La plupart de ces crimes n’ont pas été élucidés. Il a fallu plusieurs rapports d’ONG pour que la police s’y intéresse.

Il existe un autre scandale que le Canada a longtemps ignoré : la spoliation des peuples indigènes, qui a réduit les autochtones à la misère et les prive aujourd’hui des ressources présentes dans le sous-sol de leurs terres.

Réappropriation de leur histoire, combat contre les discriminations, défense de leurs droits : les « premières nations » ont pris leur destin en main.

Vive la lutte des peuples amérindiens, par Toutatis !


Deux ouvrages constituent des témoignages de premier plan sur la situation des amérindiens canadiens :

– Un livre bouleversant réalisé par la journaliste française Emmanuelle Walter, installée à Montréal, sur les meurtres de femmes autochtones : « Sœurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada » (éd. Lux, 2014).

– Un reportage graphique, rigoureux et documenté, réalisé par le dessinateur américain Joe Sacco sur la vie des autochtones canadiens : « Payer la terre » (éd. Futuropolis, 2020).

Lettre à Eric Zemmour

Eric,

Au lieu de te contenter d’escroquer tes lecteurs, comme je te le suggérais amicalement dans un précédent article, tu as jugé bon de participer à l’élection présidentielle pour de vrai.

Pourquoi t’être ainsi mis en danger ? Pas physiquement bien sûr (la Macronie veille sur toi, tu lui es trop utile), mais psychologiquement. Falsifier l’Histoire, à la longue, altère le jugement.

J’ai visionné ta vidéo de candidature. Tu souffres manifestement du complexe de Naboléon : tu te prends pour de Gaulle. Eric, les habits du Général sont trop grands pour toi, tu ne vas pas sauver la France ! Tout le monde le sait : en juin 1940, tu serais allé à Canossa, pas à Londres.

Tu veux empêcher le grand remplacement ? Mais il a déjà eu lieu ! Ce sont des noirs qui vident tes poubelles et des arabes qui remplissent ton caddy. Ne te mets pas (Charles) Martel en tête, tu n’es pas Isabelle la Catholique, tu n’es qu’Eric le Cathodique.

Tu as fondé ton parti, comme naguère ce pauvre Henriot. Malheureux ! Tu vas attirer tous les tordus qui veulent reconstituer la LVF. Ils vont effrayer le bourgeois et énerver les juges (comme si tu n’avais déjà pas assez de soucis avec eux).

Sais-tu à quel point la politique est ennuyeuse ?

Tu vas devoir faire le tour de tes électeurs : ingurgiter des tielles à Sète, des sardines à Saint Jean de Luz, des kouign amann à Douarnenez, des rollmops à Strasbourg …

Tu devras connaître par cœur le prix de la chocolatine et du kilo de gariguettes.

Tu vas devoir côtoyer le peuple (pas celui de Michelet, celui du faubourg Saint Denis).

Tu vas vivre dans la hantise que le Canard Enchaîné titre sur tes mains baladeuses ou tes amnésies fiscales.

Eric, tu a commis l’erreur grossière que doit éviter tout charlatan : tu a pris tes rodomontades au sérieux.


La liberté est dans le hijab

Nasrin Sotoudeh est une avocate iranienne.

Elle est en prison depuis 2018. Elle a été condamnée à 33 ans de prison et à 148 coups de fouet pour avoir défendu des femmes qui avait ôté leur voile en public.

Elle a été relâchée brièvement en janvier 2021 en raison de son état de santé (suite à une grève de la faim). Elle a de nouveau été emprisonnée le 20 janvier 2021.

Elle avait déjà été emprisonnée entre 2010 et 2013 pour avoir défendu des opposants au régime (elle a reçu le Prix Sakharov – décerné par le Parlement Européen – en 2012 pendant sa détention).

« La beauté est dans la diversité comme la liberté est dans le hijab » est le slogan d’une campagne lancée par le Conseil de l’Europe début novembre (elle a été suspendue à la demande du gouvernement français).

Le Conseil de l’Europe (à ne pas confondre avec le Conseil européen) est une organisation intergouvernementale qui regroupe 47 états (dont la Russie et la Turquie) et qui s’est donnée pour mission … « de défendre les droits de l’homme » .

Comment soutenir Nasrin Sotoudeh ?

Le Conseil national des barreaux a mis en ligne une pétition pour exiger sa libération. Signer la pétition.

Zemmour affole la bête

Eric Zemmour serait-il le dernier situationniste ? Il est en train de ridiculiser la « démocratie bourgeoise » en détournant l’élection présidentielle à des fins crapuleuses, pour fourguer un manifeste nationaliste écrit à la va-vite (1).

C’est en tout cas un sacré performeur : Il monopolise la scène politique depuis deux mois avec seulement l’aide d’une poignée de militants identitaires et quelques millions d’euros avancés par de discrets philanthropes. Depuis son entrée en non-campagne, il dicte son agenda à la classe politique française, alors qu’il n’est même pas candidat à la présidentielle.

Mais sa vraie fausse candidature ne relève pas du seul marketing : elle s’inscrit dans une démarche politique murement réfléchie.

Beaucoup, à l’extrême droite, ne croient pas dans les chances de Marine Le Pen. Ils pensent que le Rassemblement National ne pourra jamais arriver au pouvoir seul. Ils rêvent de constituer une grande coalition « populiste » regroupant conservateurs, anti-européens, identitaires et souverainistes.

Cette stratégie n’est pas absurde. La droite illibérale est au pouvoir en Pologne, en Hongrie, en Slovénie. Alors, pourquoi pas en France ? L’extrême droite et la droite « dure » font largement jeu égal avec les tenants du libéralisme, d’autant plus que la gauche est définitivement hors jeu, avec moins de 30% de l’électorat.

Pour mettre en oeuvre cette stratégie d’alliance, il faut renvoyer Marine Le Pen à ses chats, faire sauter les derniers verrous moraux à droite et donner aux électeurs « patriotes » un socle idéologique commun. Eric Zemmour s’y emploie en orchestrant une grande catharsis identitaire. Il prépare la mise à feu du troisième étage de la fusée Le Pen, la mise sur orbite de Marion Maréchal Pétain.


(1) A peine entré en politique, Zemmour innove : c’est le premier politicien à vendre ses tracts.

Une torpille dans le potage


L’annulation par l’Australie du contrat d’achat de 12 sous-marins français a beaucoup fait couiner en France. Le gouvernement y a vu un coup bas des américains, chose qui ne se fait pas entre alliés.

S’il ne s’agissait que de cela …

Face aux visées impérialistes chinoises (sous le couvert des « nouvelles routes de la soie »), l’Australie a décidé de se placer sous la protection des États-Unis. Sa rupture du contrat d’armement avec la France est la conséquence de ce choix stratégique.

Le fait que l’Australie ait opté pour des sous-marins américains à propulsion nucléaire est significatif à cet égard : sa marine ne maîtrise pas cette technologie et devra l’utiliser sous le contrôle et avec l’assistance des États-Unis : l’Australie va intégrer le dispositif militaire américain en Asie.

Cette situation devrait inquiéter au premier chef les australiens. De nombreux analystes politiques considèrent comme probable un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine dans les prochaines années. Le contour des camps en présence se dessine clairement dans les alliances qui se nouent : Chine et Pakistan d’un côté ; Inde, États-Unis, Japon, Grande-Bretagne et Australie de l’autre. Les australiens sont assurés aujourd’hui de se retrouver en première ligne du prochain conflit mondial.

Vu sous cet angle, la fierté du président Macron et la pérennité de quelques milliers d’emplois dans les arsenaux de Cherbourg pèsent peu. La France devrait plutôt profiter du camouflet commercial qu’elle a subi pour se dégager du piège asiatique et prendre ses distances avec la politique américaine dans le Pacifique.

La vente d’armes n’est pas une activité commerciale comme les autres. Au delà des problèmes moraux qu’elle pose (sauf à avoir le cynisme des israéliens), elle engage le fournisseur aux côtés de ses clients dans les conflits auxquels ils sont susceptibles de participer.

La situation de la Grèce est symptomatique à cet égard, et en totale symétrie avec celle de l’Australie. En achetant des avions « Rafale » et des navires français, la Grèce a surtout cherché à obtenir la protection de la France : les deux pays viennent d’ailleurs de signer un accord militaire de défense (1).

La France volera-t-elle pour autant au secours de la Grèce en cas d’attaque de la Turquie ? Rien n’est moins sûr : ce serait la seule à le faire en Europe (2), et l’opinion publique française n’acceptera jamais le coût humain d’un engagement militaire en Méditerranée orientale.

Pour éviter de se retrouver dans une situation inextricable, la France devrait renoncer au mercantilisme : le commerce des armes doit venir en appui de la politique étrangère, et non l’inverse.


(1) Cet accord – évoqué très discrètement par les médias français – a été ratifié par le parlement grec le 7 octobre 2021.


(2) L’Allemagne en particulier ne s’opposera jamais à la Turquie, et ce pour trois raisons :

par crainte de la réaction du 1,5 million de turcs présents sur son territoire,

parce qu’elle a passé un accord avec la Turquie pour qu’elle retienne sur son sol les réfugiés du moyen-orient.

pour des raisons économiques : l’Allemagne est le premier partenaire commercial de la Turquie.

    Rappelons par ailleurs que l’Allemagne a équipé la Turquie en chars « Tigre » (utilisés contre les kurdes syriens en 2018) et cherche à lui vendre des sous-marins (susceptibles du coup de servir contre la France).


    Eric Zemmour, le troll de la République

    D’une intelligence moyenne (il a raté deux fois le concours d’entrée à l’ENA), dépourvu de tout sens moral et doté d’une méchanceté hors du commun, Eric Zemmour ne pouvait être que chroniqueur vedette sur CNEWS.

    Est-ce pour obéir au marché ou par simple penchant naturel ? Il s’est spécialisé dans le nationalisme rance et l’apologie de la guerre civile (de comptoir).

    Il n’est pas le seul à rouler pour ces nobles causes, et en côte, il a parfois du mal à doubler le gros cul concurrent (Bigard, vins et spiritueux : 120 à jeun – 20 chargé).

    Car il manque de reprise : il n’a pas dans l’insulte la fulgurance de Céline. Quand il traite les mineurs étrangers de «voleurs, assassins, … violeurs, c’est tout ce qu’ils sont», on le sent déjà au taquet. Eric Zemmour, c’est plutôt le polémiste du dernier kilomètre, le petit épicier de la haine ordinaire.

    Tout ceci l’amène à prendre des risques inconsidérés : il a déjà franchi plusieurs fois la ligne rouge sous le nez des juges.

    Certes, il a un business plan solide (une émission quotidienne à « télé mille collines » et un bouquin tous les deux ans), mais il n’est pas assuré de la pérennité médiatique pour autant …

    … Sauf à participer au cirque électoral.

    Prevert l’esclavagiste

    Pour toi mon amour

    Je suis allé au marché aux oiseaux
    Et j’ai acheté des oiseaux
    Pour toi
    mon amour
    Je suis allé au marché aux fleurs
    Et j’ai acheté des fleurs
    Pour toi
    mon amour
    Je suis allé au marché à la ferraille
    Et j’ai acheté des chaînes
    De lourdes chaînes
    Pour toi
    mon amour
    Et puis je suis allé au marché aux esclaves
    Et je t’ai cherchée
    Mais je ne t’ai pas trouvée
    mon amour.

    (Paroles, Jacques Prévert)

    En février 2021, Nadine Couvreux, enseignante à Toronto, a été traduite en conseil de discipline par le rectorat local, le TDSB (Toronto District School Board) suite à la plainte d’un de ses élèves. Son crime ? Avoir fait « l’apologie de l’esclavage » en présentant en cours le petit poème ci-dessus …

    Cette affaire est symptomatique de la bêtise woke et de la lâcheté des autorités universitaires outre-atlantique.

    Je vous invite vivement à envoyer un petit mail de félicitation aux censeurs du TDSB pour leur contribution majeure à la lutte anti-raciste. Accéder au site du TDSB

    Le TDSB a récidivé depuis : il a interdit à ses élèves de participer à un comité de lecture consacré au livre de Nadia Murad, dans lequel cette jeune femme yézidie raconte sa captivité chez Daech comme esclave sexuelle (« the last girl : my story of captivity, and my fight against the islamic state »).

    Motif invoqué par les responsables du TDSB : l’autobiographie de Nadia Murad risque « d’offenser les élèves » et « d’encourager l’islamophobie ». Les wokes confondraient-ils « musulman » et « islamiste » ?

    (Nadia Murad a reçu le prix Nobel de la paix en 2018 pour son action contre le viol utilisé comme arme de guerre).


    Lynchage à Sciences Po

    Le 4 mars 2021, Deux professeurs de l’IEP (Institut d’Etudes Politiques) de Grenoble, Klaus Kinzler et Vincent Tournier, ont été mis en cause dans des affiches apposées sur les murs de leur école (« Des fascistes dans nos amphis »). Ces accusations ont été reprises sur les réseaux sociaux, ce qui a valu aux deux enseignants d’être placés sous protection policière.

    Leur crime ? Ils ont refusé que le terme « d’islamophobie » soit accolé aux mots « racisme » et « antisémitisme » dans l’intitulé d’un débat organisé par l’IEP : chacun sait que ce terme, très prisé par les islamistes et leurs supplétifs wokes, sert à assimiler les critiques de l’islam et des idéologies qui s’en réclament à du racisme. Outre la dénonciation des flicaillons de l’UNEF, les deux enseignants ont dû subir les foudres de leurs collègues dans la presse (1).

    Cette affaire a mis en lumière tous les aspects de l’imposture woke : le caractère pseudo scientifique de cette idéologie (2), l’impudence et l’hypocrisie de ses adeptes (qui qualifient de censure la moindre mise en question) et leurs méthodes staliniennes pour quadriller l’Université (intimidation, insultes et délation).

    Certains étudiants de l’IEP se sont crus obligés de surenchérir sur leurs maîtres à penser. Ils ont relayé sur internet les accusations d’islamophobie portées contre les deux enseignants. Connaissant le sort de Samuel Paty, c’est en faire volontairement des cibles. Ces gens là ont une âme de tchékiste.


    (1) Tribune publiée par le Monde le 17 mars 2021.


    (2) Dans la polémique engagée avec Klaus Kinzler, une enseignante en histoire de l’IEP de Grenoble a qualifié l’islamophobie de « concept heuristique utilisé dans les sciences sociales » ou comment donner une dimension scientifique à un concept politique douteux …


    Les suites de l’affaire (22 décembre 2021) :

    Les 17 étudiants-délateurs poursuivis devant une instance disciplinaire de l’IEP Grenoble ont été relaxés. Par contre fin décembre, la direction de l’école a suspendu Klaus Kinzler pour 4 mois pour « propos diffamatoires » (3).

    En rétorsion, Laurent Wauquiez a annoncé qu’il supprimait la subvention de 100 000 € attribuée à l’école par la région Auvergne-Rhône-Alpes.

    Que les soubresauts de Sciences Po Grenoble soient instrumentalisés par la droite et l’extrême-droite n’enlève rien au caractère stalinien du comportement des responsables de l’école. Ils utilisent leur pouvoir institutionnel pour faire taire les voix dissidentes, tout en prétendant que « la liberté d’expression est au cœur de leur projet académique ».

    Ils ont beau jeu de taxer la décision de Wauquiez de « politique » : comme si eux-même n’avaient pas pris une décision politique en sanctionnant Klaus Kinzler !


    (3) Dans un entretien accordé début décembre à plusieurs médias, dont Marianne, Klaus Kinzler a déclaré que Sciences Po Grenoble était un « institut de rééducation politique » et il a accusé un noyau d’enseignants woke d’endoctriner les élèves.


    UNEF : le sketch des réunions non mixtes

    Mélanie Luce, présidente de l’UNEF, est sortie de l’anonymat le 17 mars 2021 pour justifier sur Europe 1 l’organisation par son syndicat de réunions non mixtes « pour permettre aux personnes touchées par le racisme de pouvoir exprimer ce qu’elles subissent ».

    Cette pratique n’est pas nouvelle : SUD-Education avait organisé des réunions de ce type en Seine-Saint-Denis en 2017 et les militants d’extrême gauche en font régulièrement dans les universités de sciences sociales en application des thèses intersectionnalistes.

    Sans ironie aucune, on pourrait s’étonner que des mouvements dits « progressistes » veuillent ainsi empêcher les victimes du racisme de témoigner devant leurs condisciples « blancs ».

    A gauche, les tenants du clientélisme ethnique ont bien sûr pris la défense de l’UNEF : Eric Coquerel et Jean-Luc Mélenchon (LFI), Julien Bayou et David Cormand (EELV) … certains avec des arguments hilarants : Yannick Jadot (EELV) admet les réunions non-mixtes si elles ne sont pas décisionnaires (autrement dit, si elles ne servent à rien, comme les assemblées d’EELV). Audrey Pulvar (adjointe à la mairie de Paris) veut bien, elle, les ouvrir aux « blancs » à condition qu’ils se taisent (1).

    La droite (gouvernementale et d’opposition) ne s’est pas contentée de regarder la gauche s’enliser dans la promotion du communautarisme. Elle a dénoncé les pratiques de l’UNEF avec une virulence qu’on ne lui connaissait pas en matière d’antiracisme, au point de réclamer la dissolution du syndicat étudiant.

    Il n’y a pas lieu de dissoudre l’UNEF pour si peu. Depuis des décennies, ce que dit ou fait cette organisation n’intéresse plus personne sur les campus. Elle n’a aujourd’hui qu’une seule utilité : permettre aux futurs apparatchiks des syndicats et partis de gauche de se faire les dents sur les étudiants (2).


    (1) déclaration faite sur BFM TV le 27 mars 2021 : « pas question de jeter dehors (l’homme blanc, la femme blanche), en revanche on peut lui demander de se taire, d’être spectatrice ou spectateur silencieux ».


    (2) Le 22 mars, 250 anciens responsables de l’UNEF ont publié une tribune émouvante dans le Monde pour dire tout ce qu’ils devaient à cette institution de la gauche française.


    Réseaux sociaux : le bal des tartuffes

    Après l’envahissement du Capitole le 6 janvier, Facebook et Twitter ont pris une décision qui a sidéré le monde : ils ont exclu le président des Etats-Unis de leurs plates-formes numériques, comme un vulgaire trublion.

    Ce geste spectaculaire a mis en lumière un paradoxe : les réseaux sociaux sont perçus comme des services publics, du fait de leur universalité et de leur gratuité, alors qu’ils n’ont qu’une vocation commerciale et qu’ils n’offrent aucune garantie en matière de liberté d’expression.

    Les responsables de cette situation sont les pouvoirs publics qui ont livré internet à des sociétés privées sans contre-partie, au nom du libéralisme économique, considérant que l’information n’était qu’une simple marchandise. Ils ont beau jeu aujourd’hui d’exiger des GAFA qu’ils respectent une éthique dont ils ne se sont jamais souciés jusqu’à présent.

    Au delà du discours, vouloir réguler les réseaux sociaux existants relève du vœu pieux.

    Matériellement, il est impossible de modérer les échanges en temps réel sur les plates-formes numériques, compte tenu du volume d’informations à traiter. Cela reviendrait par ailleurs à instaurer une censure, ce qui est inacceptable dans les pays démocratiques.

    Les réseaux sociaux ne peuvent être régulés qu’a posteriori, sur la base des conditions générales d’utilisation (CGU) soumises à leurs utilisateurs.

    On peut demander aux exploitants d’édicter toutes les règles de bonne conduite que l’on veut : ils ne les feront pas respecter, en raison de la complexité des procédures à mettre en oeuvre et du coût que cela représente.

    Hormis les Etats-Unis, les états disposent par ailleurs de peu de moyens de pression sur les GAFA, car ceux-ci n’ont de compte à rendre qu’à la justice américaine.

    Enfin, même quand les exploitants des réseaux sociaux jouent le jeu, les contrevenants sont difficilement sanctionnables en raison de l’anonymat d’internet.


    La régulation des échanges n’est pas le seul problème posé par les réseaux sociaux. Les GAFA collectent et commercialisent les données de leurs utilisateurs en contrepartie de la gratuité de leurs services. Cette exploitation des données personnelles constitue une violation de la vie privée des internautes. Il est impossible d’interdire cette pratique, car cela reviendrait à exiger des GAFA qu’ils changent de modèle économique.


    Dans ces conditions, il serait plus efficace, pour instaurer un véritable espace de liberté sur internet, de créer de nouvelles plates-formes numériques alternatives, non marchandes.

    Ces plates-formes devraient être financées et contrôlées par les pouvoirs publics pour offrir toutes les garanties en matière de liberté d’expression et de protection des données. Il va de soi que l’anonymat devrait être levé sur ces réseaux, au moins lors de l’inscription, afin d’en permettre un contrôle efficace.

    L’Union Européenne serait légitime pour porter un tel projet. Elle en a les moyens financiers et juridiques. Elle pourrait ainsi conforter son pouvoir d’influence dans le Monde (soft power) et s’imposer comme un acteur majeur du numérique ; mais il faudrait pour cela que ses dirigeants acceptent de défendre les valeurs qu’ils professent.


    Le terme GAFA est un acronyme construit à partir du nom des 4 géants du net : Google, Apple, Facebook, Amazon. Il est souvent utilisé dans un sens plus large, pour désigner les acteurs majeurs du numérique (outre les 4 déjà cités : Microsoft, Netflix, Airbnb, Tesla, Uber, Twitter, Alibaba … ). Dans cet article, il désigne plus particulièrement les sociétés exploitant des réseaux sociaux.


    Meurtres à Albi

    C’est l’accent qu’on assassine !

    Le 23 janvier 2021, France 3 a diffusé un téléfilm tourné à Albi et dans ses environs.

    Le cahier des charges de la série « Meurtres à  » a été scrupuleusement respecté : on voit beaucoup les lieux emblématiques d’Albi : la cathédrale, le Tarn, le lycée Lapérouse, et on fait un petit saut au château de Penne (pourquoi Penne ? parce qu’il fallait un lieu élevé d’où l’on puisse se suicider).

    Le scénario est peu crédible, même s’il s’inspire d’une affaire réelle, la déportation d’orphelins réunionnais dans des départements du sud de la France dans les années 70.

    Le film met en scène un couple d’enquêteurs improbable, tant les personnages incarnent des stéréotypes opposés. Elle, c’est la chef. Elle représente la diversité (oui, une jeune femme racisée peut devenir commissaire !). Elle arrive de Paris. Elle est sérieuse, rationnelle, bosseuse et un peu psychorigide. Lui, c’est le vieux briscard qui vient du terrain. Il est cool, distancié, intuitif, s’habille chez Manufrance et est un peu macho.

    L’audace du réalisateur s’arrête au couple vedette (il ne faut quand même pas trop déstabiliser le téléspectateur). Leurs acolytes sont plus conformes aux standards genrés traditionnels. La policière de service est nunuche, son collègue masculin (racisé, tout de même) est viril, discret et efficace.

    Sous leur carapace, nos deux héros sont des tendres. Ils vont s’épauler pour gérer leurs blessures intimes (ah les trahisons familiales …) et vont bien sûr résoudre ensemble les deux meurtres inscrits au programme.

    Si je vous parle de ce téléfilm, ce n’est pas pour ses qualités cinématographiques, mais pour son intérêt sociologique. Quelque chose m’a interpelé lors de son visionnage : il se déroule à Albi, et pourtant aucun acteur, y compris les faire-valoir et les seconds rôles, n’a une once d’accent, cet accent qui dérange tant Jean-Luc Mélenchon : « et alors, kaisseuh keu ça veu direuh » ? (1) Le Tarn vu par France 3 (la télé des régions), c’est un peu le Xinjiang tel que le rêve le pouvoir chinois : des natives aseptisés dans un décor de carte postale.

    La télévision française fait de gros efforts pour représenter la diversité, mais il lui reste encore une petite marge de progrès.


    (1) Réponse faite par Jean-Luc Mélenchon à une journaliste de France 3 Toulouse, le 17 octobre 2018 à l’Assemblée Nationale.


    Jean Zay

    Jean Zay est peu connu du grand public et rarement évoqué par la classe politique. Et pour cause : il renvoie l’extrême-droite à ses crimes ; il prouve à la droite qu’un ministre de gauche peut être efficace et à la gauche, que l’on peut transformer la société en profondeur dans le cadre des institutions « bourgeoises ».

    S’il avait survécu en 1944, Jean Zay aurait joué un rôle politique de premier plan : la gauche n’aurait peut-être pas eu besoin de faire appel à un médaillé de la francisque pour revenir au pouvoir.

    A l’heure où de grands changements sociaux et économiques s’imposent, il est bon de rappeler qui fut Jean Zay, quelle fut son action et quels espoirs il a portés.

    Sa biographie

    Jean Zay est né le 6 août 1904 à Orléans. Son père, d’origine juive est le directeur du journal radical-socialiste Le Progrès du Loiret. Sa mère, institutrice, est protestante.

    Il fait des études de droit. A 21 ans, il entre au parti Radical et adhère à la Franc-Maçonnerie. Il est élu député du Loiret en 1932. Il fait partie des « jeunes turcs » qui contribuent à ancrer le parti Radical à gauche.

    En 1936, il est nommé ministre de l’Education Nationale et des Beaux-Arts dans le gouvernement du Front Populaire. A ce poste, il lance de grandes réformes dont les effets sont encore visibles aujourd’hui. Au titre de l’Éducation nationale, il instaure les trois degrés d’enseignement, la prolongation de l’obligation scolaire à quatorze ans, les classes d’orientation, la reconnaissance de l’apprentissage, le sport à l’école. Au tire des Beaux-Arts, il crée le CNRS, le Musée national des arts et traditions populaires, le Musée d’Art moderne, la réunion des théâtres lyriques nationaux et le festival de Cannes.

    A la déclaration de la guerre en 1939, il démissionne pour rejoindre l’armée dans le cadre de la mobilisation de sa classe d’âge. En juin 1940, avec l’autorisation de ses supérieurs, il rejoint le Parlement replié à Bordeaux pour organiser la poursuite de la guerre à partir des colonies.

    Il embarque le 21 juin 1940 à bord du Massilia avec 25 autres parlementaires pour rejoindre le Maroc. Arrêté à son arrivée pour « désertion », il est renvoyé en métropole et incarcéré à Clermont-Ferrand.

    En prison, Jean Zay est la cible d’une violente campagne de presse orchestrée par Philippe Henriot qui réclame sa mort. Il est condamné le 4 octobre 1940 à la déportation à vie. Cette peine est commuée en internement sur le territoire national. Il est incarcéré à la maison d’arrêt de Riom.

    Le 20 juin 1944, il est extrait de sa prison par 3 miliciens qui l’exécutent dans un bois à Molles, dans l’Allier.

    Il est réhabilité à titre posthume par la cour d’appel de Riom en 1945. Le 27 mai 2015, sur décision du président Hollande, ses cendres sont transférées au Panthéon à l’occasion de la journée nationale de la Résistance.

      Son procès

      Jean Zay a été haï par l’extrême-droite au moins autant que Léon Blum, car il a incarné une conscience de gauche sans faille : viscéralement antifasciste, il a prôné la fermeté face à Hitler, ce qui lui a valu l’accusation de « bellicisme ». En 1936, il a été un des rares ministres du Front Populaire à vouloir secourir la République espagnole. En 1940, il a abandonné ses fonctions politiques pour rejoindre le front et, lors de la débâcle, il a fait partie de la poignée d’hommes politiques qui ont cherché à poursuivre le combat. Il est assez extraordinaire que ceux-là même qui ont livré la France aux nazis lui aient fait un procès pour « antipatriotisme ».

      Ce procès a été alimenté bien sûr par l’affaire du Massilia, mais aussi par le « scandale » du « drapeau ».

      A 19 ans, Jean Zay avait écrit un poème intitulé « le drapeau », dans lequel il dénonçait violemment la boucherie de la Première Guerre Mondiale. Ce texte, même si ce n’est pas un monument de poésie, exprime – de façon somme toute légitime – la colère d’un jeune homme écœuré par le sacrifice d’une génération (si scandale il y a, c’est plus dans les vaines offensives du Chemin des Dames et de Verdun qu’il faut le chercher).

      Ce poème était resté dans le domaine privé jusqu’à ce que l’extrême-droite s’en empare et l’utilise contre son auteur (en 2014, plusieurs associations d’anciens combattants ont évoqué ce poème pour s’opposer au transfert des cendres de Jean Zay au Panthéon).

      Consulter le poème de Jean Zay « le drapeau ».

      Son assassinat

      Le 20 juin 1944, trois miliciens viennent chercher Jean Zay à la prison de Riom. Il s’agit d’Henri Millou, responsable de la sécurité de la Milice à Vichy, Charles Develle et Pierre Cordier. Les trois miliciens présentent un ordre de transfert pour Melun signé par le directeur de l’administration pénitentiaire. Les trois miliciens laissent entendre à Jean Zay qu’ils sont des résistants déguisés venus le libérer et l’assassinent dans un bois à Molles dans l’Allier.

      Jean Zay est abattu par Charles Develle. Puis, afin qu’il ne soit pas identifié, les tueurs le déshabillent, lui ôtent son alliance, jettent sa dépouille dans la crevasse du Puits-du-Diable et y lancent quelques grenades pour cacher le corps par des éboulis.

      Le corps de Jean Zay est retrouvé en 1946 par des chasseurs et est formellement identifié fin 1947. Charles Develle est arrêté en Italie et jugé en février 1953. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité puis libéré deux ans plus tard.

      (Source : article « Jean Zay » de Wikipedia)


      La preuve par le miel

      roman de Salwa al Neimi

      traduit de l’arabe par Oscar Heliani et revu par l’auteur

      2008 (Editeur : Robert Laffont)

      L’auteur

      Salwa al Neimi est une romancière et poétesse syrienne. Elle est née en 1950 à Damas où elle a fait des études de littérature arabe. Elle vit à Paris et travaille au service communication de l’Institut du Monde Arabe. Elle a publié en français une sélection de ses poèmes traduits de l’arabe, Mes ancêtres les assassins, et un roman, Presqu’ile arabe.

      Le livre

      La narratrice, d’origine syrienne, passe auprès de ses collègues et de ses amis pour une femme discrète, attentive, complice. Mais elle a une passion secrète : le sexe. Si elle est à l’écoute des autres, c’est pour se nourrir de leur histoire intime ; elle profite de sa fonction de bibliothécaire pour se plonger dans la littérature érotique arabe et elle exploite chaque rencontre amoureuse pour approfondir sa connaissance des hommes et du plaisir qu’ils lui donnent.

      Point d’orgue de cette vie parallèle : sa relation avec un mystérieux amant, le Penseur. Avec lui, elle a pu partager sa passion et la mettre en mots. Plus qu’un initiateur, le Penseur a été un révélateur : il lui a permis de poursuivre sa quête en toute conscience.

      Commentaire

      La preuve par le miel renvoie par sa forme et son style aux traités érotiques qui fascinent tant la narratrice. C’est à la fois une ode au plaisir et un état des lieux de la sexualité dans le monde arabe.

      Avec humour, l’auteur traque la dissimulation et la duplicité dont font preuve ses contemporains dans leur relations amoureuses. L’immoralité n’est pas dans la recherche du plaisir, mais dans les voies tortueuses qu’elle prend. Salwa al Neimi milite pour des relations sexuelles débarrassées de toute hypocrisie, obéissant au seul désir. « Mon histoire n’est pas un scandale, ni mon livre. Le scandale était dans le secret. Mais le secret n’est plus ».

      La preuve par le miel est un livre insolent qui ignore superbement morale et religion. Provocation suprême : il a été écrit par une femme, directement en arabe.

      Il dresse le portrait en creux d’un « don juan » féminin : une femme libre, à l’écoute de son désir mais attachée à garder le contrôle dans ses relations amoureuses (dans son récit, le mot grossier n’est pas « sexe », mais « amour » !).

      L’extrait

      Je passais le voir le matin, avant de partir travailler. Je montais les marches en courant. A peine avais-je sonné qu’il ouvrait vite la porte, comme s’il m’attendait, à moitié endormi. Je me mettais nue et me glissais dans le lit. Je l’enlaçais et commençais à le humer. Il écartait la couverture et ses mains me caressaient. Lentement. Il goûtait mon miel avec gravité et bonheur. Je parcourais de mes lèvres tous les lieux de son corps. Mes yeux s’ouvraient, mon corps aussi. Nous trouvions notre rythme : entre moi qui étais impatiente et lui qui savourait le plaisir. Le temps passe sans nos séparer. Sans nous arrêter. Sous lui, sur lui, sur le côté, sur le ventre, à genoux. Entre chaque position, il répétait : j’ai une idée. Il n’était jamais à court d’idées. Et moi, j’aime la philosophie, le monde des idées. Je l’ai appelé : le Penseur.

      Le Penseur m’a écrit une lettre. Une lettre d’amour. Je me suis dit : Comment peut-il employer le mot amour ? Je l’évite autant que je peux. Avec lui comme avec les autres. Je ne connais pas l’amour, je connais le désir. L’amour appartient à un au-delà qui me dépasse, et je me refuse à lui courir après. Le désir, le mien ou celui de l’autre, je le connais, je le touche, je le vois, je le sens, je vis ses effets et ses métamorphoses. Lui seul me prend par la main pour me conduire vers mes espaces inexplorés.

      L’amour est pour l’âme, le désir est pour le corps. Je n’ai pas d’âme. Cette idée me hantait avant même d’apprendre qu’il fut un temps où les femmes étaient privées d’âmes.

      Pour aller plus loin …

      Lire la critique de « La preuve par le miel » publiée dans le Monde (juin 2008)

      Visionner l’ interview de Salwa al Neimi à France 24 à l’occasion de la sortie de son roman « Presqu’ile arabe » (avril 2013)


      La révolution qui vient

      COMMUNIQUÉ

      2 scooters et 4 voitures incendiés, une vitrine explosée, 11 conteneurs à déchets brûlés, 3 nervis de l’Etat amochés. C’est avec fierté que nous publions aujourd’hui ce communiqué de victoire.

      Samedi, place de la République, nous avons résisté aux assauts féroces des mercenaires du pouvoir macronien. Hier, à Paris, nous l’avons prouvé : il est possible de stopper l’hydre du capitalisme mondialisé.

      Par cette action audacieuse, nous avons montré à la jeunesse conscientisée la vraie voie, celle de la Révolution. Nous n’avons que faire de la loi dite de « sécurité globale », de la liberté de la presse sioniste et des pleurnicheries humanistes. L’urgence est de détruire l’état libéralo-fasciste qui nous confine. une fois nos oppresseurs éliminés, nous assurerons nous-mêmes la sécurité, sans loi ni police, à l’exemple de nos glorieux prédécesseurs de 1917 dont les camions sillonnaient les rues de Moscou la nuit venue pour traquer les ennemis du peuple jusque dans les chiottes.

      Frères et sœurs uberisé.e.s, relevez la tête demain quand vous passerez boulevard Magenta devant des restes de poubelles calcinées : une lumière brille au bout du tunnel de vos vies. Non ! Ce n’est pas la lueur de la bougie mélenchonienne : ce sont les flammes des incendies que nous avons allumées.

      Vive les black blocs !
      Vive la Révolution qui vient !


      « Quand tout va mal, et que cela semble nuit noire pour beaucoup de personnes qui ne trouvent pas leur compte dans cette société, il faut allumer une lumière pour qu’on se dise qu’il y a un bout du tunnel, qu’on peut faire autrement […] Je propose ma candidature » (Jean-Luc Mélenchon sur TF1, le 8 novembre 2020)


      American dirt

      roman de Jeanine Cummins

      traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché

      2020 (Editeur : Philippe Rey)

      L’auteur

      Jeanine Cummins est une écrivaine américaine née en 1974. Elle vit aux Etats-Unis, dans l’état de New York. Elle connait avec American dirt son premier grand succès littéraire.

      Le livre

      Lydia vit à Acapulco, avec son mari Sebastian, journaliste, et son fils Luca, 8 ans. Elle tient une petite librairie où elle partage sa passion des livres avec quelques clients. Cette vie construite patiemment, amoureusement, s’effondre en quelques secondes, quand des tueurs font irruption dans une fête familiale et massacrent ses proches. En cause : un article de Sebastian sur le chef du cartel local.

      Seule rescapée de la tuerie avec Luca, elle n’a d’autre choix, pour survivre, que de se fondre dans le flot des migrants qui traversent le Mexique pour rejoindre les Etats-Unis.

      Avec son fils, elle entreprend de remonter vers le nord, clandestinement, en voyageant sur le toit de trains de marchandise. Elle doit se méfier de tous : des autres migrants qui pourraient lui voler l’argent pour le passeur ; des membres des cartels, omniprésents ; des hommes, simplement parce qu’elle est une femme …

      Lydia et Luca vivent avec la hantise de tomber entre les mains de la migra, la police qui traque les réfugiés pour les expulser, les rançonner ou les livrer à des réseaux mafieux.

      Ils doivent aussi composer avec la souffrance, le manque lancinant des êtres aimés et le souvenir atroce de leur mort.

      Quelques moments d’humanité viennent cependant adoucir cette traversée de l’enfer : l’amitié de deux soeurs, la solidarité d’anonymes croisés sur leur route … Raisons d’espérer ou simples sursis avant une fin inéluctable ?

      Commentaire

      American dirt est un superbe thriller. Dès les premières lignes, on est happé par la spirale de violence qui emporte Lydia et son fils. En phrases courtes, hachées, Jeanine Cummins nous associe à leur fuite, au plus près. Elle nous projette dans un univers dont personne ne maîtrise les règles, où la moindre erreur peut être fatale : un pied qui glisse, un regard mal interprété, un sac perdu … L’angoisse est notre compagnon de voyage tout au long du livre.

      Ce roman est un témoignage glaçant sur la violence de la société sud-américaine. Il décrit un monde dans lequel policiers et membres des cartels – ce sont parfois les mêmes – ont un droit de vie et de mort sur leurs semblables, un monde où même le rêve d’une vie simple est impossible.

      C’est aussi un très bel hommage aux hommes et aux femmes qui refusent cette violence, qu’ils aient choisi de partir ou de rester.

      Lors de la sortie du livre aux Etats-Unis, plusieurs journalistes et écrivains d’origine latina ont accusé Jeanine Cummins « d’appropriation culturelle » : n’étant pas d’origine hispanique, elle ne serait pas habilitée à parler des migrants sud-américains. Ils ont même lancé une fatwa contre elle pour dissuader les librairies de vendre son livre.

      Cette accusation est grotesque : elle revient à condamner toute création littéraire (autant reprocher à Flaubert d’avoir écrit Madame Bovary). Elle parait particulièrement ridicule après la lecture de la postface du livre dans laquelle Jeanine Cummins explique pourquoi elle a écrit ce roman.

      L’extrait

      Luca saute. Et chaque molécule dans le corps de Lydia saute avec lui. Cette chose, cette si petite chose ramassée, ses muscles et ses os, sa peau et ses cheveux, ses pensées, ses mots et ses idées, l’immensité de son âme même, c’est tout cela qu’elle voit au moment où son corps échappe à la sécurité du pont et s’envole, juste quelques secondes, d’abord vers le haut, si grand est l’effort, jusqu’à ce que la pesanteur s’en saisisse et le projette vers le toit de la Bestia. Lydia le suit des yeux, des yeux si agrandis par la peur qu’ils lui sont presque sortis de la tête. Ensuite il atterrit à quatre pattes comme un chat, la vélocité de son saut affronte la vélocité du train, et il roule sur lui-même, une jambe s’échappe vers le rebord du toit, l’entraînant avec elle, et Lydia essaie de hurler son nom, mais sa voix s’est cassée et s’éteint et puis l’un des migrants l’attrape. Une grande main rugueuse sur le bras de Luca, l’autre qui l’empoigne par le fond du pantalon. Et Luca, en sécurité dans les bras robustes de cet étranger au sommet du train, lève la tête et cherche sa mère. Capte les yeux de sa mère. Hurle :

      – Je l’ai fait, Mami ! Mami ! Saute !

      Déserté de toute pensée, si ce n’est que Luca est là, Lydia saute.


      Le prof, le couteau, et les « antiracistes »

      Samuel Paty, professeur d’histoire géographie à Conflans, a été assassiné le 16 octobre 2020 pour avoir montré une caricature de Mahomet en classe.

      Cet assassinat, même s’il s’agit d’un acte individuel, s’inscrit dans la logique du terrorisme islamiste. L’école, parce qu’elle contribue à l’émancipation des individus, constitue une de ses cibles privilégiées.

      Malgré cette attaque frontale contre des valeurs qui lui sont chères, la Gauche dite « radicale » refuse de s’interroger sur l’idéologie qui a motivé l’assassin ; elle persiste dans sa complaisance envers l’islamisme au nom d’un antiracisme de façade.

      L’essayiste Pierre Tevanian a publié sur son site lmsi.net un texte très significatif à cet égard. Vous en trouverez la critique ci dessous.

      Consulter le texte « je suis prof » de Pierre Tevanian.


      Monsieur Tevanian,

      Dans votre texte intitulé « je suis prof », vous vous interrogez sur beaucoup de choses : le rôle des enseignants, la liberté d’expression … sauf sur l’idéologie qui a inspiré les assassins de Samuel Paty. En 16 réflexions, que vous qualifiez abusivement de courtes, vous passez sans état d’âme d’un hommage à Samuel Paty à un vibrant plaidoyer pour le CCIF (1). Je veux bien croire que le CCIF n’est pour rien dans l’assassinat de Samuel Paty, mais de là à en faire un rempart de la République !

      En préambule, vous rappelez pourtant – et à juste titre – ce qui devrait être une évidence pour tous :

      – Samuel Paty n’a pas cherché à provoquer, insulter ou humilier quiconque : il a juste fait son travail d’enseignant et il a été tué pour cela. En montrant des caricatures du « prophète », il n’a pas exprimé une opinion personnelle mais illustré ce que représente concrètement la liberté d’expression.

      – Aucun propos ne justifie le recours à la violence, physique et (j’ajoute) psychologique (harcèlement sur les réseaux sociaux et « cancel culture »). Ne l’oublions pas : Samuel Paty a été assassiné suite à une dénonciation sur internet.

      Monsieur Tevanian, les choses se gâtent quand vous élargissez le champ de votre réflexion.

      Vous appelez de vos vœux l’émergence d’un espace de parole d’où la violence serait exclue a priori. Rassurez-vous : cet espace existe depuis plus d’un siècle. Il est organisé par la loi, qui encadre et protège la liberté d’expression.

      La question n’est donc pas là. « l’éléphant dans la pièce » autour duquel vous tournez, c’est l’instauration en France d’un délit de blasphème. C’est une des revendications des militants « décoloniaux » et de la mouvance islamiste, épaulés par une partie de la Gauche (Plenel et Médiapart en particulier). Reconnaître ce délit reviendrait à instaurer une police de la pensée. Je comprends que ce rêve puisse en hanter certains, mais le rôle du droit est de protéger les hommes et non les idées.

      Au nom de la liberté d’expression dont bénéficie Charlie Hebdo, vous revendiquez le droit de vous indigner contre le caractère « odieux » de certaines de ses couvertures : mais personne ne vous en empêche ! Par contre, les journalistes et les dessinateurs de Charlie Hebdo, eux, risquent leur peau quand ils s’expriment. Mais cela ne vous indigne pas particulièrement.

      Votre indignation, vous préférez la réserver (je cite) : « aux débats où sont mis sérieusement à l’agenda l’interdiction du voile dans tout l’espace public, l’expulsion de toutes les femmes portant le foulard, la déchéance de nationalité pour celles qui seraient françaises, la réouverture des bagnes dans îles Kerguelen, le rétablissement de la peine de mort … ».

      Vous le savez pourtant pertinemment : il ne s’agit là que de propos de comptoir tenus sur des plateaux de télé. Concernant plus particulièrement le port du voile – que personne ne songe sérieusement à interdire dans l’espace public – vous devriez plutôt vous préoccuper de la pression que subissent les femmes dans certains quartiers – pour le porter. Je vous rappelle au passage que vos amis « républicains » du CCIF réclament toujours l’autorisation du voile à l’école.

      Cette belle indignation vous évite surtout de vous interroger sur l’islamisme.

      Votre totem, c’est l’islamophobie : ce concept nébuleux permet de faire l’amalgame entre la critique d’une religion ou d’une idéologie et la haine contre les musulmans. Il permet aux islamistes de disqualifier a priori toute critique les concernant et de souder la communauté musulmane autour d’eux.

      Depuis de nombreuses années, le monde musulman est divisé entre les partisans d’un islam humaniste, respectueux des individus, et les tenants de l’islam politique. Contrairement à ce que prétendent les islamistes, la ligne de front ne passe pas entre les musulmans et les autres, mais au sein même de la communauté musulmane. En adoptant le concept d’islamophobie, vous vous rendez complice d’une imposture.

      D’une manière générale, Monsieur Tevanian, l’islamisme est dans votre angle mort. Vous ne voyez pas ou ne voulez pas voir – ses manifestations, même les plus insupportables : par exemple, la mise en cause de la parole des enseignants au nom de la religion ou le développement de l’antisémitisme dans certains milieux musulmans.

      Pourquoi une telle cécité ? Peut-être par esprit partisan : les islamistes sont aussi les ennemis du « système libéral » …

      Dans votre catalogue d’indignations, vous ne pouviez pas ne pas évoquer la déclaration de Jean-Luc Mélenchon concernant « le problème avec la communauté tchétchène ». Cette sortie, il faut le rappeler, est le fait d’un homme qui avait défilé quelques mois plus tôt derrière des militants du CCIF scandant le célèbre slogan laïc « Allahou Akbar ». Belle illustration du confusionnisme qui règne à gauche.

      Le plus drôle dans cette affaire, c’est la façon dont les hiérarques de LFI ont essayé de se dégager du bourbier tchétchène. Clémentine Autain a expliqué qu’on ne pouvait pas parler vraiment de « communauté tchétchène » … pas de tchétchène, pas de problème. Alexis Corbière de son côté a assuré que Mélenchon ne pouvait pas être suspecté de « tchétchènophobie », puisqu’il militait à gauche depuis plus de cinquante ans. L’argument est effectivement imparable.

      En conclusion, Monsieur Tevanian, et au vu de ce qui précède, vous conviendrez que votre indignation et vos leçons d’antiracisme prêtent à rire.


      (1) CCIF : Collectif Contre l’Islamophobie en France

      Pour que les choses soient claires : le CCIF est un des vecteurs de l’islamisme en France. A ce titre, il doit être combattu. Mais, jusqu’à preuve du contraire, le CCIF inscrit son action dans le cadre de la loi (il n’appelle pas à la violence ni à la haine, ni ne relaie aucun appel en ce sens) ; il doit donc pouvoir continuer à s’exprimer, comme n’importe quel mouvement politique respectueux de la légalité.


      Misère de l’écologie politique

      Critique du « machisme » du Tour de France (Grégory Doucet, maire de Lyon), polémique autour d’un sapin de Noël (Pierre Hurmic, maire de Bordeaux), dénonciation du « pédoland » parisien et promotion du « génie lesbien » (Alice Coffin, conseillère municipale de Paris) … les écologistes d’EELV élus récemment à la tête des grandes villes françaises ont du mal à cerner les priorités.

      Pour tout dire, EELV n’est pas intéressé par l’action concrète, surtout lorsqu’elle exige un engagement fort. A Sivens et à Notre Dame des Landes, le parti écologiste a laissé les zadistes affronter seuls l’Etat, avec le coût humain que l’on sait. D’une manière générale, EELV se préoccupe peu des combats menés « dans les territoires » (Bure, Gardanne, Caussade …). Le mouvement ne relaie pas ces luttes au niveau national, alors qu’il a accès aux médias et est représenté dans les instances politiques nationales.

      EELV est plus intéressé par les arcanes du pouvoir. Ses militants ont surtout vocation à épauler les leaders dans leur ascension. Ceci explique le caractère « fermé » du parti : lieu de toutes les manipulations, EELV n’a qu’une seule crainte : se faire noyauter par une secte concurrente (LFI ?).

      EELV recrute essentiellement en milieu urbain. Ses militants sont des citadins dogmatiques et autocentrés. Alice Coffin en est, si l’on peut dire, la quintessence.

      EELV réussit l’exploit de combiner en son sein l’extrémisme de militants « kmers verts » et l’opportunisme de dirigeants préoccupés par leur carrière politique, d’où le grand écart entre son discours (parfois) maximaliste et ses pratiques (toujours) conciliantes.

      Tout au long de son existence, le parti a produit une kyrielle d’apparatchiks qui se sont recasés dans l’appareil d’état en monnayant leur pouvoir de nuisance : les de Rugy, Pompili (ministres) ; Dufflot (présidente d’Oxfam France) ; Joly, Canfin (députés européens) ; Placé (au Conseil Régional d’Ile de France), et bien sûr l’intermittent du Spectacle Cohn Bendit, conseiller du Prince.

      Aujourd’hui, tout en condamnant férocement l’usage « d’arbres morts » à Noël, EELV prend soin de ne pas exiger l’abandon immédiat du projet EPR de Flamanville, pour ne pas compromettre l’avenir politique de ses dirigeants.

      A deux ans des élections présidentielles, les deux principaux leaders d’EELV consacrent toute leur énergie à contrôler le parti et à nouer des alliances politiques. Que Yannick Jadot et Eric Piolle se rassurent : aucun des deux ne sera élu président de la république. Ils sont incapables de rassembler les français autour d’un projet politique.

      Car ce projet n’existe pas.

      La crise écologique est patente. Au delà du réchauffement climatique, c’est la survie du vivant qui est en jeu. La question n’est plus de savoir où positionner le curseur entre la bougie des amish et les centrales nucléaires d’ENEDIS, mais de réaliser une véritable révolution civilisationnelle, avec comme point d’achoppement le redéploiement de l’économie dans un monde globalisé.

      La tâche est immense. On le voit, on est loin de la problématique des arbres de Noël et il n’est pas certain que le génie lesbien suffise.

      L’écologie politique vit un terrible paradoxe : l’opinion publique est convaincue de l’ampleur de la crise et de l’urgence d’agir ; les initiatives écologistes individuelles ou collectives foisonnent ; pourtant, les tenants de l’écologie politique sont incapables de transcrire ces aspirations dans un grand projet fédérateur.

      Pourquoi les dirigeants d’EELV sont-ils si ennuyeux quand il nous parlent d’écologie ?

      Porca miseria …


      Covid : révolte d’un « hipper »

      Bon, allez, soyons francs : Arrêtez tout. TOUT. Les masques. Les confinements.

      Excepté face à vos parents très fragiles (quand ils le souhaitent, ce qui n’était pas le cas de mon père, meurtri à mort d’être privé de notre amour). Vivez à fond, tombez malades, allez au restaurant, engueulez les flicaillons, contredisez vos patrons et les lâches directives gouvernementales. Nous devons désormais vivre, quitte à mourir (nos aînés ont besoin de notre tendresse davantage que de nos précautions). On arrête d’arrêter. On vit. On aime. On a de la fièvre. On avance. On se retire de la zone grise. Ce n’est pas la couleur de nos coeurs.

      En ce monde de pisse-froid, de tweets mélodramatiques et de donneurs de leçons, ce texte sera couvert d’affronts, mais peu m’importe : mes aînés vous le diront : Vivons à fond, embrassons-nous, crevons, ayons de la fièvre, toussons, récupérons, la vie est une parenthèse trop courte pour se goûter à reculons.

      Nicolas Bedos (Instagram, 24 septembre 2020)

      Conséquence d’un confinement dans l’île de Ré mal vécu ? (les îliens sont des gens si fermés …). Nicolas Bedos appelle à la révolte contre papa Castex.

      Nicolas Bedos veut « jouir sans entrave », ici et maintenant. Il veut pouvoir jouer à la roulette russe avec le covid si ça lui chante. Mais attention, sans balle dans le barillet ! Car il le sait, s’il contracte le covid, son nom lui servira de coupe-file dans les hôpitaux et lui ouvrira la porte des meilleurs spécialistes.

      Nicolas Bedos préfère jouer avec la vie des autres, les « pisse-froid » pour qui le covid représente une menace mortelle et qui ne veulent pas finir en réanimation (mais leur vie mérite-t-elle d’être vécue ?)

      Le masque, c’est juste bon pour ceux qui n’ont pas les moyens d’être malade, les tâcherons qui risquent leur vie à la gagner : les caissières de super-marché, les éboueurs, les infirmières et les « flicaillons » qui sécurisent les sorties de bars parisiens.

      Nicolas Bedos s’amuse à prendre le contrepied du discours médical pour faire le buzz. L’épuisement des soignants et du personnel des EHPAD, leur angoisse fasse à l’arrivée d’une deuxième vague, ce n’est pas trop son problème.

      Dans son petit cri égoïste, il invoque l’amour des « aînés » : il sait pourtant que c’est leurs brancards qui resteront dans les couloirs quand on manquera de place en réanimation.


      Gérald la bavure

      Un mois après le tête-à-queue spectaculaire de Castaner avec son oxymore « du soupçon avéré » (de violences policières), son successeur a fait une sortie de route sur le même sujet en se moquant de la mort de Cédric Chouviat sous le genou de la force publique (1).

      Laissons aux exégètes de la vie politique le soin d’interpréter le dérapage de Darmanin (provocation ou bêtise ?) : on sait au moins que ce n’est pas la décence qui l’étouffe.

      Qu’a-t-il dit sur le fond ? Dans un état de droit, l’usage de la force par la police est légitime. Autrement dit, il n’y a pas de violence policière tant que la justice ne dit mot.

      Vues sous cet angle, les choses sont simples : la mort de Rémi Fraisse : un non lieu. Celle de Steve Caniço : bientôt un. La mort d’Adamo Traoré en serait déjà un si ses proches n’avaient pas ameuté l’opinion publique. Les yeux crevés et les mains arrachées pendant les manifestations des gilets jaunes ? Une vue de l’esprit, puisque aucun policier n’a été condamné.

      Malheureusement pour Darmanin, la réalité ne se fabrique pas à coup de syllogismes. La réalité en matière de violence policière, il la connait d’ailleurs très bien, puisqu’il en est l’ordonnateur.

      En France, l’usage excessif ou non justifié de la force par la police est institutionnel. Il procède de la doctrine du maintien de l’ordre : la police n’agit pas pour contenir ou maîtriser, mais pour punir, dans une logique répressive.

      Cette doctrine place les policiers eux-mêmes dans une situation intenable. Elle en fait des cibles, pour les jeunes des quartiers « difficiles » en particulier.

      Dans ces conditions, qu’on arrête de nous parler de police républicaine …

      Comment sortir de ce piège mortifère ? Le gouvernement le sait parfaitement : cesser de prendre les policiers pour des imbéciles en les abreuvant de déclarations démagogiques ; leur donner plutôt des conditions de travail décentes, des moyens suffisants et une éthique ; les réinsérer dans la population (en rétablissant la police de proximité) ; abandonner « la politique du chiffre » et faire de l’IGPN un véritable auxiliaire de la justice, en la rendant indépendante du ministère de l’intérieur.

      Dans un état de droit, la légitimité des forces de l’ordre est à ce prix.


      (1) « Quand j’entends le mot “violence policière”, moi, personnellement, je m’étouffe » (propos tenu devant la Commission des lois de l’Assemblée Nationale, le 28 juillet 2020)


      Darmanin, innocent d’Etat

      Emmanuel Macron s’en est assuré, « d’homme à homme » : Gérald Darmanin est innocent.

      Il n a pas commis de viol. Il a juste négocié une relation « librement consentie » en échange d’une petite intervention auprès du ministère de la justice (on imagine la valeur d’un consentement obtenu dans ces conditions).

      Il n’appartient pas au Président (ni à quiconque d’ailleurs) de décider de l’innocence – ou de la culpabilité – de Gérald Darmanin. En toute logique, ce serait à la justice de le faire.

      Seulement voilà, Emmanuel Macron a mis tout son poids dans la balance. Qui peut croire aujourd’hui qu’un juge osera le contredire ? L’affaire Darmanin est devenu l’affaire Sophie Patterson-Spatz contre l’Etat français.

      La nomination de Gérald Darmanin au ministère de l’intérieur est incompréhensible. Quelle autorité peut avoir un ministre trainant derrière lui un « soupçon avéré » d’abus sexuel ? Quelle crédibilité peut-il avoir dans la lutte contre les violences sexuelles ?

      On ne sait si sa nomination est due à un calcul politique (séduire l’électorat de droite) ou à la difficulté à pourvoir le poste, compte tenu de la foule de talents qui se pressent autour du Président…


      .

      Le Consentement

      Roman autobiographique, de Vanessa Springora
      2020
      (Editeur : Grasset)

      L’auteur

      Vanessa Springora est née en 1972. Elle est éditrice.

      « Le Consentement » est son premier livre.

      Le livre

      Gabriel Matzneff (G.) est une figure de l’intelligentsia parisienne : il est passé plusieurs fois à « Apostrophes » et a reçu le prix Renaudot en 2013. Pédophile militant, il a fait de sa vie sexuelle son fond de commerce, allant jusqu’à utiliser les lettres de ses victimes comme matériau pour ses livres.

      Vanessa Springora (V.) l’a rencontré en 1985 alors qu’elle avait 14 ans. Elle relate dans le « Consentement » sa liaison avec l’écrivain, qui a duré deux ans.

      Elle évoque l’environnement familial et les ressorts psychologiques qui ont fait d’elle une proie : parents divorcés, père absent, mère démissionnaire, solitude affective, fragilité de l’adolescence … elle décrit les jeux de séduction et de pouvoir de Matzneff. Elle révèle l’envers du décor, la vie sordide d’un écrivain qui a mis la littérature au service de son addiction avec la complicité de ses pairs. Elle raconte son désarroi et sa souffrance après avoir rompu, son incapacité pendant longtemps à établir une relation de confiance avec un homme.

      Gabriel Matzneff est d’une perversité rare : il a enfermé ses victimes dans ses livres, leur enlevant toute possibilité d’oubli et de rémission. C’est ce qui a incité Vanessa Springora a écrire à son tour, en contrepoint du discours du prédateur, livre contre livre en quelque sorte.

      Commentaire

      Publié en plein mouvement #metoo, « le consentement » a rencontré un écho important, en particulier dans le monde des lettres (qui avait beaucoup de choses à se faire pardonner).

      Le roman ne présente pas un grand intérêt littéraire : le récit est linéaire, la narratrice-sujet reste à distance et l’écriture manque de relief. Mais l’enjeu du livre n’est pas là. Vanessa Springora veut avant tout témoigner. Elle s’attache à décrire de façon clinique le modus operandi d’un pervers narcissique. Certaines scènes, racontées dans leur froide réalité, sont glaçantes.

      Au delà des faits, Vanessa Springora nous interpelle : comment les adultes (parents, mais aussi médecins et policiers) ont-ils pu être complices à ce point d’un pédophile ? Comment le Tout-Paris littéraire a-t-il pu être aussi complaisant envers un des siens ? Vanessa Springora révèle au passage la bêtise de l’intelligentsia française qui a suivi Matzneff dans ses entreprises les plus tordues (1). Elle nous amène à nous interroger sur notre responsabilité individuelle et collective face aux prédateurs sexuels.

      Son livre pose avec beaucoup d’acuité et de justesse la question du consentement, point nodal de la violence sexuelle. Que vaut le consentement d’un enfant ou d’un adolescent, dont l’univers psychologique est si éloigné de celui des adultes ? Que vaut un consentement donné sous emprise ou résultant d’un rapport de force ?

      Il ne peut y avoir de relation amoureuse fondée sur une relation de domination, même « entre adultes consentants ».

      (1) En 1977 à l’instigation de Matzneff, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Louis Aragon … ont signé une lettre ouverte dans le Monde demandant la dépénalisation les relations sexuelles entre mineurs et adultes.

      L’extrait

      Le rôle de bienfaiteur qu’aime se donner G. dans ses livres consiste en une initiation des jeunes personnes aux joies du sexe par un professionnel, un spécialiste émérite, bref, osons le mot, par un expert. En réalité, cet exceptionnel talent se borne à ne pas faire souffrir sa partenaire. Et lorsqu’il n’y a ni souffrance ni contrainte, c’est bien connu, il n’y a pas de viol. Toute la difficulté de l’entreprise consiste à respecter cette règle d’or, sans jamais y déroger. Une violence physique laisse un souvenir contre lequel se révolter. C’est atroce, mais solide.

      L’abus sexuel, au contraire, se présente de façon insidieuse et détournée, sans qu’on en ait clairement conscience. On ne parle d’ailleurs jamais d' »abus sexuel » entre adultes. D’abus de « faiblesse », oui, envers une personne âgée, par exemple, une personne dite vulnérable. La vulnérabilité, c’est précisément cet infime interstice par lequel des profils psychologiques tels que celui de G. peuvent s’immiscer. C’est l’élément qui rend la notion de consentement si tangente. Très souvent, dans des cas d’abus sexuel ou d’abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m’y reconnaître.


      Pire que Dieu : Onfray

      Il est tentant de prendre Michel Onfray pour cible, tant le personnage s’expose. Mais il faut frapper vite, car le Maître est toujours en mouvement.

      J’ai découvert Onfray sur France Culture, un été à l’heure de la sieste. La radio diffusait une série de conférences qu’il avait données dans le cadre de son université populaire. Dans une de ses causeries, Onfray a résolu le conflit israélo-palestinien en 35 minutes (hélas, aucun protagoniste n’était là pour prendre des notes). Un jour, il a même prouvé scientifiquement la non-existence de Jésus et, par capillarité, celle de Dieu.

      Onfray est un penseur redoutable. il peut produire n’importe quel concept en combinant approximations, raccourcis hâtifs et syllogismes. C’est le Wase de la pensée : vous lui indiquez le point d’arrivée et lui vous donne le raisonnement à suivre pour y arriver.

      Parlons d’itinéraire, justement. Onfray a suivi un cheminement politique plutôt tortueux : parti du marais libertaire, il a échoué à la droite populiste. Il vient de lancer une revue pour fédérer les souverainistes de tout poil. Avec l’impudence qui le caractérise, il l’a intitulée « Front populaire ». Il sait qu’il peut y vendre des salades nationalistes sans crainte : aucun ayant droit ne viendra lui demander des comptes.

      Soyons assurés cependant qu’il ne s’agit là que d’une étape dans son parcours cosmologique.

      Car Michel Onfray embrasse le Monde.


      Violence et islam

      Entretiens d’Adonis avec Houria Abdelouahed

      2015

      (Editeur : Seuil)

      Les auteurs

      Adonis (Ali Ahmed Saïd) est considéré comme le plus grand poète arabe vivant. Il est né en 1930 en Syrie dans une famille alaouite ; il vit actuellement en France. Son oeuvre la plus connue est « al-Kitâb » (le livre).

      Houria Abdelouahed est une psychanalyste d’origine marocaine, maître de conférences à l’université Paris Diderot. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Figures du féminin en islam » (PUF, 2012).

      Le livre

      Sous forme de dialogue, Adonis et Houria Abdelouahed se livrent à une analyse de l’Islam institutionnel sous l’angle historique, psychologique et culturel.

      Ils partent de l’échec des révolutions arabes de 2011. Pour Adonis, cet échec est dû au fait que les révolutionnaires ont voulu renverser leurs dirigeants sans remettre en cause l’ordre social. Leur lutte pour le pouvoir s’est rapidement transformée en combat religieux.

      Car en terre d’islam pouvoir temporel et pouvoir spirituel sont intimement liés. L’islam exige du musulman qu’il se fonde dans la communauté des croyants (l’oumma) et qu’il fasse allégeance au détenteur du pouvoir politique, le représentant de Dieu sur terre.

      Ainsi sacralisé, le pouvoir peut légitimement user de violence contre ceux qui refusent de se soumettre, les dissidents et les « mécréants ». Dans de nombreux versets, le Coran leur promet les pires supplices : « Leur asile sera la Géhenne. Chaque fois que le Feu s’éteindra, nous en ranimerons, pour eux, la flamme brûlante » [Coran 17:97].

      Idéologie du pouvoir politique, l’islam l’est aussi du pouvoir de l’homme sur la femme. Celle-ci est un bien dont l’homme dispose à son gré, pour la procréation ou pour le plaisir : « vos femmes sont pour vous un champ de labour : allez à votre champ comme vous le voudrez » [Coran 2:223]. En réduisant la femme à un sexe, l’islam nie le principe de féminité et substitue à l’amour la jouissance morbide de la possession.

      L’Islam considère que la vérité transmise par le prophète est une vérité ultime (« après moi nul prophète »). Rien de grand n’existait avant la révélation, et rien de supérieur ne pourra venir après. Le croyant est condamné à perpétuer le passé. Tout questionnement lui est interdit.

      La civilisation arabe a pourtant produit de grands philosophes et poètes : Averroès, Avicène, Ibn Arabî… Mais ceux-ci ne se sont jamais appuyés sur la religion et ont souvent été en délicatesse avec le pouvoir politique.

      Adonis oppose la religion à la mystique et à la poésie. Selon lui, ce sont ces deux dernières qui font la grandeur et la richesse de la civilisation arabe. A la différence de la religion, la poésie arabe a magnifié la femme : « stérile tout lieu qui ne se féminise pas » [Ibn Arabî].

      Pour Adonis, l’islam historique est aujourd’hui en fin de course avec le wahhabisme et ses avatars Daech et al Qaida. La religion relève du domaine privé et ne doit pas régir la vie sociale. Pour accéder à la modernité, le monde musulman doit accepter le libre questionnement et s’ouvrir aux autres civilisations.

      Commentaire

      « Violence et Islam » a fait l’objet de présentations édulcorées dans les médias lors de sa sortie : d’aucuns ont voulu n’y voir qu’une critique du fondamentalisme musulman, alors que le livre constitue une remise en cause de l’islam jusque dans son texte fondateur, le Coran.

      Adonis fait une lecture décapante du dogme : il considère que la violence et son corolaire, l’asservissement de la femme, sont intrinsèques à l’islam. Pour lui, la religion est antinomique de l’idée même de progrès.

      Face au fondamentalisme, il prône la laïcisation de la société musulmane et met la liberté de la femme au coeur de toute démarche émancipatrice.

      L’extrait

      A : Il n’existe pas un islam modéré et un islam extrémiste, un islam vrai et un islam faux. Il y a un islam. Nous avons en revanche la possibilité de faire d’autres lectures.

      H : Nous avons celle des fuqahâ’ (théologiens), qui alimentent le wahhabisme et donc la charia, et il y a ceux qui ont lu la philosophie grecque ou occidentale, les sciences humaines… et qui ne peuvent plus accepter ce premier islam. Il y a ceux qui prônent la suppression des versets embarrassants. Est-ce une solution ? Soit c’est un texte divin et on fait avec, ce qui paraît difficile au XXIe siècle, soit on invente notre modernité. En fait, depuis le début, nous interrogeons les assises pulsionnelles et symboliques de notre identité.

      A : Il faudrait une nouvelle lecture : libre et réfléchie. Et nous devons sortir de cet amalgame entre islam et identité. La religion n’est pas une identité. Et je rappelle ces deux faits : au moment des conquêtes islamiques, le monde était presque vide. La nouvelle religion n’avait pas en face d’elle une grande civilisation… Donc l’islam a pu tenir. Or aujourd’hui, il se trouve face à une civilisation qui a fait une rupture radicale avec le passé. Il n’a pas su dialoguer avec les avancées des civilisations modernes. A ce titre, l’islam fait partie du passé. Donc, historiquement parlant, il est fini.


      Contre-histoire des Etats-Unis

      Essai historique de Roxanne Dunbar-Ortiz

      2018

      (Editeur : Wildproject)

      L’auteur

      Roxanne Dunbar Ortiz est née en 1938. Sa mère était d’ascendance indienne. Elle a grandi dans une famille de métayers dans l’Oklahoma (le « pays indien ») . Docteur en histoire, féministe, militante des droits civiques dans les années 1960, elle se consacre à la cause amérindienne depuis 1970.

      Le livre

      De la naissance des Etats-Unis, nous savons ce qu’en disent le cinéma et la littérature : la détermination des immigrants du Mayflower, le courage des colons partant à la conquête de l’Ouest dans leurs charriots bâchés, l’héroïsme de Custer.

      Tout ceci n’est que mythologie.

      Dans son livre, Roxanne Dunbar Ortiz nous raconte la véritable histoire des Etats-Unis, celle qu’ont vécu les amérindiens : l’histoire de la destruction de centaines de nations indigènes par un état colonial.

      Les Etats-Unis sont issus des colonies de peuplement anglaises d’Amérique du nord. Ils se sont développés aux dépens des peuples autochtones. Destruction des récoltes, chasse aux scalps, viols, massacre des non combattants, déportation des survivants : les Etats-Unis ont eu recours de façon systématique à la guerre irrégulière menée par des milices pour s’emparer des territoires indigènes.

      Ces terres ont servi à alimenter le marché foncier américain ; elles ont permis la création de vastes plantations cultivées par des esclaves. Génocide et esclavage vont de pair ; ils constituent le « procédé d’accumulation primitive » du capitalisme américain.

      Roxanne Dunbar Ortiz dénonce les idéologies qui ont sous-tendu la conquête de l’Amérique, en particulier le racisme qui permet de considérer le noir comme une marchandise et l’indigène comme un gibier.

      Elle revisite quelques mythes :

      – A l’arrivée des européens, l’Amérique du Nord n’était pas une terre vierge. Les nations amérindiennes avaient mis le continent en culture (les historiens parlent de « civilisations du maïs »).

      – La « frontière » n’était pas le lieu d’échanges culturels entre amérindiens et occidentaux cher à certains intellectuels, mais la zone grise où tueurs d’indiens et colons sans terre procédaient au nettoyage ethnique en préparation à une nouvelle avancée de la « civilisation ».

      – Certes, les amérindiens ont été décimés par les épidémies importées par les européens, mais cela n’atténue en rien l’importance du génocide dont ils ont été victimes. La maladie a d’ailleurs été utilisée comme une arme par les colons, au même titre que l’alcool et la famine.

      Après l’achèvement de la conquête, la destruction des nations indigènes s’est poursuivie sous une forme économique, culturelle et sociale, faisant des réserves indiennes des îlots de misère.

      L’histoire de l’extermination des indigènes, c’est aussi l’histoire de leur résistance. Tout au long du XXe siècle, les indiens n’ont cessé de défendre leurs droits face à l’état américain. Cette lutte a connu une recrudescence dans les années 1970 avec l’apparition du Red Power dans la foulée du mouvement pour les droits civiques.

      En décrivant cette résistance, Roxanne Dunbar Ortiz met à mal un dernier mythe : les natives ne sont pas une composante parmi d’autres du melting pot américain. Ce sont les descendants des premiers habitants de l’Amérique qui se battent pour la restitution de leur territoire et la renaissance de leurs nations.

      Commentaire

      En se focalisant sur le crime fondateur, le génocide indien, Roxanne Dunbar Ortiz ne propose pas seulement une histoire des Etats-Unis iconoclaste, aux antipodes de l’hagiographie officielle ; elle remonte à l’origine de la violence de la société américaine, gangrénée par l’idéologie de la conquête, et montre comment le passé colonial des Etats-Unis a façonné la politique de ce pays dans le monde.

      Au delà de l’analyse historique, à travers la lutte des communautés indigènes pour leur survie, elle pose la question du devenir de la société américaine : une autre Amérique est-elle possible ?

      Le livre de Roxanne Dunbar Ortiz oscille entre essai et étude historique, d’où quelques analyses redondances et des aller-retour chronologiques ; il souffre par ailleurs de l’absence de cartes. Mais ce ne sont là que des défauts mineurs au regard de l’acuité du regard qu’il porte sur les Etats-Unis.

      L’extrait

      L’histoire des Etats-Unis est l’histoire d’une colonisation de peuplement, marquée par la création d’un Etat fondé sur le suprématisme blanc, sur la pratique généralisée de l’esclavage, sur le génocide et le vol de terres. Ceux qui veulent lire une histoire avec une fin heureuse, une histoire de rédemption et de réconciliation, passeront leur chemin : une telle conclusion n’est pas visible, pas même dans les rêves utopiques d’une société meilleure.

      Ecrire l’histoire des Etats-Unis telle que les peuples indigènes la vécurent requiert de penser à neuf le récit national. Ce récit est faux ou déficient, non dans le détail des dates et des faits, mais dans son essence même. Et il persiste, en dépit de la liberté d’expression et de l’abondance d’informations disponibles, parce que personne ne semble vouloir remettre en question le récit galvaudé de nos origines. Peut-on transformer la société en reconnaissant la réalité de l’histoire des Etats-Unis ? Telle est la question centrale de ce livre.

      Pour aller plus loin …

      Sitting Bull, un des vainqueurs de la bataille de Little Big Horn (1876), assassiné en 1890 à la veille du massacre de Wounded Knee.

      Brève chronologie de la création des Etats-Unis

      1492 : découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.

      1609 : fondation de la 1ère colonie anglaise à Jamestown, en Virginie.

      1620 : arrivée des pélerins du Mayflower.

      1754-1763 : guerre de 7 ans entre la France et l’Angleterre. Déportation des acadiens (le « Grand Dérangement »).

      1775 – 1783 : guerre d’indépendance.

      1803 : achat de la Louisiane à la France. Les Etats-Unis doublent leur superficie.

      1817 : début des guerres contre les Seminoles.

      1826 : publication du « Dernier des mohicans » : invention du mythe américain.

      1829 – 1837 : présidence d’Andrew Jackson, militant actif de l’extermination des indiens.

      1831 – 1839 : « La piste des larmes » : déportation des indiens vivant à l’est du Mississippi (Cherokees, Seminoles, Creeks, Chicachas) dans le « territoire indien » (le futur OKlahoma).

      1846 – 1848 : guerre contre le Mexique. Annexion de la moitié de son territoire par les Etats-Unis.

      1848 : ruée vers l’or en Californie.

      1850 : début de la guerre contre les Apaches.

      1861 – 1865 : guerre de Sécession. Abolition de l’esclavage dans les états confédérés.

      1862 : début de la guerre contre les Sioux.

      1876 : victoire de Sitting Bull à Little Big Horn contre Custer.

      1886 : réédition du chef apache Geronimo.

      1887 : loi de Lotissement général : morcellement et privatisation des terres indigènes.

      1890 : massacre de Wounded Knee.

      Wounded Knee (1890). Cadavre du chef Sioux Big Foot.

      Quelques chiffres

      On estime généralement que le continent américain comptait 100 millions d’habitants à l’arrivée de Christophe Colomb (dont 10 millions en Amérique du Nord).

      Cette population se réduisait à 10 millions à la fin du XVIIIe siécle.

      En 1900, on dénombrait 237 000 indiens aux Etats-Unis.

      Aujourd’hui, les Etats-Unis comptent environ 3 millions d’amérindiens (sur une population totale de 328 millions d’habitants). L’administration américaine reconnait 564 communautés indigènes. Les Etats-Unis ont signé plus de 300 traités avec des nations indiennes. Aucun n’a été respecté. En 1955 les territoires possédés par les indiens représentaient 2,3% des réserves indiennes d’origine.

      Wounded Knee (1973). Occupation du site par des militants indigènes

      Municipales toulousaines : arrêt sur image

      A Toulouse, comme dans la plupart des villes françaises, le confinement a figé les candidats aux municipales dans la plus mauvaise position qui soit : en plein envol.

      Toulouse, état des lieux

      Toulouse a beaucoup d’atouts : Airbus (dont le succès masque cependant la fragilité du tissu économique local), le métro (autour duquel se structurent les transports publics), des terrasses de bistrot animées (c’est la 2ème ville universitaire de France) et quelques pôles d’excellence dont l’existence surprend, compte tenu du culte local pour le bordel : le secteur médical, TSE (Toulouse School of Economics) et le Stade Toulousain.

      En contrepartie, Toulouse connaît les problèmes inhérents à toute métropole : des déplacements de banlieue à banlieue problématiques, des quartiers en déshérence (Bagatelle, les Isards, Empalot) et pas mal de délinquance. A cela s’ajoutent quelques problèmes spécifiques : la saleté (c’est un des marqueurs de la ville), la difficulté à faire cohabiter cyclistes, piétons et automobilistes dans ses rues étroites (sans parler des poussettes et des fauteuils roulants) et … le manque de charisme de son maire, Jean-Luc Moudenc.

      Moudenc, le trou noir de la droite

      Jean-Luc Moudenc est devenu maire un peu par hasard : en s’asseyant dans le fauteuil laissé libre par le clan Baudis. Certes, il souffre d’un déficit de notoriété (les agents municipaux ne le reconnaissent pas toujours quand il fait son jogging), mais il a acquis une bonne connaissance des rouages du pouvoir local pendant les années passées à servir ses prédécesseurs.

      Il a organisé la gestion de la ville autour du seul objectif qui vaille, conserver le pouvoir. Il bichonne sa base électorale, la bonne bourgeoisie toulousaine, frileuse et conformiste, qui a placé son fric dans l’immobilier. Il a parfaitement compris ses attentes : les abords du marché Victor Hugo nettoyés et quelques policiers municipaux en faction place du Capitole.

      Pourquoi changer une recette qui marche ? Dans son programme, Jean-Luc Moudenc propose de recruter des policiers supplémentaires, de mettre un peu plus de caméras dans le centre ville et, pour électriser les foules, de réaliser trois projets pharaoniques. Il veut ériger une verge végétalisée près de la gare (la tour Occitanie), construire une troisième ligne de métro (conformément à la règle des 3 « trop » : trop peu, trop cher, trop tard) et planter 100 000 arbres (Té couillon, cent milleuh !) .

      Edile médiocre, Jean-Luc Moudenc s’est montré par contre très fin tacticien. Il s’est fait adouber à la fois par LR et LREM et il tient solidement la droite toulousaine. Ce n’est pas un tueur, il n’assassine pas ses concurrents au berceau : il les étouffe in utero.

      La gauche atomisée

      La gauche toulousaine est allé à l’abattoir électoral en ordre dispersé : elle a produit trois listes concurrentes (sans compter quelques listes d’extrême gauche, qui ont surtout vocation à témoigner). Ces trois listes sont pleines de socialistes, ce qui est déjà mauvais signe.

      En Haute Garonne, le Parti Socialiste a passé un accord tacite avec Jean-Luc Moudenc (à la Gauche, le département, à la Droite, Toulouse et la Métropole). Du coup, les apparatchiks du PS ont écarté celui parmi eux qui était le plus motivé pour conquérir la ville. C’est à ce genre de subtilité que l’on peut mesurer « leur ambition pour tous ».

      A gauche, sont donc en lice :

      La liste officielle du PS (soutenue par le PC). Elle a fait un nombre raisonnable de promesses intenables (« 200 policiers nationaux en plus ») et pratique l’écriture inclusive dans ses tracts, signe de radicalité.

      La liste « Archipel citoyen » : c’est un peu la cour des miracles. Y figurent : le postulant socialiste malheureux, le parti pirate, le parti occitan, EELV, la France Insoumise, Place Publique, etc… Son discours est à l’avenant : on y retrouve tout le bric à brac idéologique accumulé par la Gauche depuis Nuit Debout. Son programme laisse songeur : création de 20 000 emplois climat (financés comment ?), des assemblées citoyennes décisionnaires (sur quelle base légale ?), un plan d’urgence pour les transports (oui, mais encore ? ) …. S’il gagne, l’ « Archipel citoyen » risque de se transformer rapidement en triangle des Bermudes.

      La liste de Pierre Cohen (l’ancien maire socialiste). C’est la plus audacieuse des trois : intituler « pour la cohésion » une candidature de division, c’est gonflé ! Pierre Cohen a repris son programme de la mandature précédente, et pour montrer qu’il n’est pas psychorigide, il prône aujourd’hui le prolongement du métro jusqu’à Labège.

      Retour à la réalité

      Tout cela était avant … avant que le covid-19 ne s’invite dans le débat. Dans quelques semaines, lorsque la vie aura repris son cours, cahin-caha, nos candidats vont devoir redescendre sur terre et trouver rapidement des solutions pour faire face à la crise qui vient.


      Dites lui que je l’aime

      texte autobiographique de
      Clémentine Autain

      2019

      (Editeur : Grasset)

      L’auteur

      A force de militantisme groupusculaire, Clémentine Autain a acquis une certaine notoriété à la gauche de la Gauche. Membre de la direction de la « France Insoumise », elle a été élue en 2017 députée de la 11ème circonscription de la Seine-Saint-Denis. Elle est par ailleurs directrice de publication de la revue « Regards ».

      Le livre

      Dans « Dites lui que je l’aime » Clémentine Autain s’adresse à sa mère, la comédienne Dominique Laffin, morte en 1985 (Clémentine avait alors 12 ans).

      Elle lui dit combien, enfant, elle s’est sentie abandonnée par une mère égoïste et fantasque, prisonnière de ses démons, incapable de s’occuper de sa fille.

      Alors qu’elle s’est construite contre elle (au point de refuser pendant longtemps de voir ses films), Clémentine Autain a découvert, à la faveur d’une rencontre, que sa mère l’aimait profondément.

      Partie à sa recherche dans les souvenirs de ceux qui l’ont connue, amis, voisine, amants, elle a découvert une jeune femme libre, attachante malgré ses fêlures, avec qui elle se sent aujourd’hui en raisonnance, en dépit des souffrances passées.

      Commentaire

      Clémentine Autain se livre beaucoup dans ce texte : c’est déjà une (belle) surprise ; les hommes – et femmes – politiques ne nous ont pas habitués à autant de transparence.

      Par touches successives, en courts chapitres, Clémentine Autain évoque de façon émouvante, avec beaucoup de justesse, son enfance hors norme faite de solitude, d’attente, d’angoisse face à une mère solaire mais imprévisible. Elle montre comment son sentiment d’abandon s’est mué au fil du temps en colère contre la mère absente.

      Son récit de la quête de sa mère, de la femme qu’elle fut, est très construit, malgré sa fluidité apparente : Clémentine Autain nous fait suivre de façon très subtile, sans nous le dire, un cheminement qui ressemble beaucoup à un parcours d’analyse.

      L’âge aidant, nous sommes nombreux à nous engager peu ou prou dans une démarche similaire. A travers son histoire personnelle, Clémentine Autain nous renvoie à la notre.

      En cela, elle a fait un beau travail d’écrivain. « Dites lui que je l’aime » est un petit bijou littéraire, jusque dans son écriture, à la fois simple et raffinée.

      L’extrait

      … Je venais d’avoir douze ans lorsque tu es morte, j’en ai quarante deux. Tu es partie il y a si longtemps que la haine s’est éteinte, évaporée avec les années. Sans doute ma colère s’est-elle simplement fracassée sur le mur de ton absence. Alors j’ai décidé de vivre avec ce mur qui s’est transformé en une sorte de mire de vieille télévision, un faux rien. Attachée à la distance qui s’est installée entre nous depuis ces trois décennies que tu n’es plus, je ne voulais pas être dérangée …


      Disneyland

      Le 28 janvier 2020, Donald Trump a présenté le « plan de paix » américain pour le Proche orient devant un Netanyahou hilare. « Bibi » avait raison de se fendre la poire, car ce plan est une véritable farce.

      Il prévoit un « état » palestinien constitué de deux bantoustans reliés par un train souterrain à grande vitesse (c’est le côté le plus fun du plan). Les israéliens garderont toutes leurs colonies en Cisjordanie. Les lambeaux de territoires concédés aux palestiniens seront reliés entre eux par des tunnels ou des viaducs (pour ne pas rompre la continuité territoriale d’Israël).

      Les israéliens récupèreront la vallée du Jourdain. En échange, ils offriront aux palestiniens deux enclaves dans le désert du Néguev (ils pourront y organiser des courses de chameaux).

      Heureux palestiniens ! Ils auront le sentiment de vivre dans un parc d’attraction tout en étant débarrassés des corvées administratives : pas d’espace aérien ni de port de commerce à gérer ; pas de poste frontière avec la Jordanie (la Cisjordanie palestinienne sera complètement enclavée dans Israël). Même les nappes phréatiques situées sous les colonies juives appartiendront aux israéliens.

      Le problème du partage de Jérusalem est résolu : la partie arabe de la ville sera annexée par Israël ; Jérusalem, dont l’intégrité sera ainsi préservée, sera confirmée dans son rôle de capitale de l’état hébreux (les palestiniens pourront installer leur administration à Abou Dis, un quartier à l’est de la ville, aujourd’hui abandonné).

      Bien sûr, la sécurité, qui est une chose sérieuse, restera l’affaire des israéliens. L’état palestinien sera totalement démilitarisé et Israël pourra intervenir partout où il le jugera bon.

      Rien d’étonnant en définitive que Trump ait proposé un tel plan : on y retrouve l’influence de ses trois maîtres à penser : David Crockett (1), Walt Disney et Fritz Todt (2).


      (1) pour sa solution du problème indien


      (2) constructeur du mur de l’Atlantique


      Les misérables

      Drame.
      2019 – France – 1h43.
      Film réalisé par Ladj Ly
      Avec : Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga.

      Synopsis

      Stéphane a demandé sa mutation dans la Seine-Saint-Denis pour se rapprocher de son fils. Affecté au commissariat de Montfermeil, il est intégré dans une équipe de la BAC et part immédiatement en patrouille avec deux policiers aguerris, Chris et Gwada. Il découvre effaré la vie dans les cités de banlieue et les relations particulières qu’entretiennent ses collègues avec leurs habitants.

      Commentaire

      Le film commence comme un banal film « de flics » : esbroufe et échanges virils. Puis le rythme s’accélère, la tension monte, la violence s’installe : on bascule dans le cauchemar.

      Plus qu’un témoignage sur les banlieues, « les misérables » est une dénonciation de l’abandon des quartiers dits « sensibles », un cri d’alarme sur l’état de la jeunesse des cités.

      Dans ces territoires oubliés par la République, les seules manifestations de l’Etat sont les incursions de la voiture de la BAC dans des rues hostiles, comme une patrouille en territoire occupé. Nous sommes dans un « ailleurs », avec ses centres de pouvoir informels (les trafiquants, les salafistes, un maire de quartier), administré à distance par des autorités dont la seule préoccupation est le maintien de l’ordre.

      Le film se focalise sur les relations entre les jeunes et la police. Il décrit des jeunes livrés à eux-mêmes, qui, en réponse aux vexations et brutalités policières se laissent aspirer par une violence sans borne.

      Le film nous fait vivre l’action aux côtés des policiers. On les découvre avec leurs faiblesses et leurs doutes, dépassés en définitive par une mission trop lourde pour eux. Le film n’en est que plus émouvant.

      On sort de la projection atterré par tant de violence, atterré par le gâchis des vies, et écrasé par l’urgence et l’ampleur de la tâche.


      Pour Sama

      Documentaire.
      2019 – Grande Bretagne / Etats Unis – 1h35.
      Film réalisé par Waad al-Kateab et Edward Watts.

      Synopsis

      Sama (« le ciel » en arabe) est une petite fille née à Alep en janvier 2016 pendant le siège de la ville par l’armée de Bachar al-Assad. Sa mère, Waad et son père Hamza étaient étudiants en 2011 lorsqu’a éclaté la révolution syrienne. Ils se sont rencontrés dans les manifestations contre le régime. Hamza s’est improvisé chirurgien et a créé un hôpital clandestin avec ses amis étudiants. Waad a filmé leur quotidien avec son téléphone pendant 5 ans : l’exhumation des cadavres mutilés des opposants, l’arrivée des morts et des blessés à l’hôpital après chaque bombardement … une litanie de scènes d’horreur entrecoupée de quelques images d’intimité du couple autour de Sama, à qui est dédié le film.

      Commentaire

      La grande force de ce film est de montrer la guerre en Syrie du point de vue de la population ; ici pas de miliciens en armes, pas de débat idéologique, pas de géopolitique ; juste des images d’hommes, de femmes et d’enfants pris au piège dans leur ville assiégée et bombardée en aveugle par leur gouvernement. Ce film montre simplement la réalité du conflit syrien : une guerre menée par le pouvoir contre son peuple.

      Certaines scènes sont insoutenables ; celles en particulier qui concernent les enfants. Il faut pourtant les voir, car elles font voler en éclat tous les discours que l’on nous sert depuis 2011 pour justifier notre passivité, notre indifférence, notre lâcheté face au drame syrien.

      Ce film est terrible car en filigrane, il pose le problème de notre responsabilité, individuelle et collective.

      Pour aller plus loin …

      Consulter le dossier de presse (interview et biographie des réalisateurs) : ouvrir le document au format pdf


      Flagrant déni

      Le bilan de la répression du mouvement des gilets jaunes est effarant. Un mort (1) , 25 yeux crevés, 4 mains arrachées, plusieurs centaines de blessés, des milliers de manifestants placés en garde à vue. La France n’a pas connu un tel niveau de violence depuis 1968.

      Prétendre, comme l’ont fait certains commentateurs, que la police n’a fait que répondre à la violence des manifestants est un mensonge. Les personnes mutilées l’ont été alors qu’il n’y avait pas d’affrontements. La violence de la police s’est exercée contre tous les manifestants sans discernement.

      Elle est la conséquence des directives gouvernementales. La police a reçu la consigne de faire mal (d’où les matraquages et les gazages massifs) ; la justice de faire peur (d’où le recours aux gardes à vue de 48 heures). Chaque samedi, la police a ciblée quelques manifestants et les a embarqués pour les déferrer devant la justice. Au besoin, leurs dossiers ont été étoffés avec des faux témoignages de policiers. L’objectif était clair : dissuader les gilets jaunes de continuer à manifester.

      D’une manière générale, le maintien de l’ordre passe en France par la création d’un rapport de force avec les manifestants : exhibition de cordons de CRS en rangs serrés, intimidations, voire, dans le cas des gilets jaunes, insultes proférées contre les manifestants (il est difficile de croire que des policiers puissent agir ainsi sans l’accord de leur hiérarchie). Surtout pas de dialogue avec « l’ennemi ». Cette stratégie d’affrontement est critiquée au sein même de la police.

      Rappelons au passage que la France est un des rares pays d’Europe a utiliser des armes cataloguées comme armes de guerre pour le maintien de l’ordre. Cette situation a été dénoncée dans plusieurs instance internationales. Le gouvernement n’en a cure.

      Quand les médias font état d’un cas de violence policière (suite en général à la publication d’une vidéo sur internet), Le gouvernement s’emploie à éviter que l’affaire n’arrive devant les tribunaux (en application de la « jurisprudence » Rémi Fraisse). Il y est parvenu jusqu’à présent : depuis un an, aucun policier n’a été poursuivi par la justice pour violence contre un manifestant.

      Dans son entreprise d’obstruction, le gouvernement dispose de deux outils efficaces ; le Ministère public, qui par nature lui est inféodé, et l’IGPN (Inspection Générale de la Police Nationale) dont il use et abuse depuis un an.

      Tous les procureurs ne sont pas aussi stupides que celui de Nice, qui a déclaré dans l’affaire Legay, « ne pas vouloir contredire le Président de la république ». La plupart agissent dans l’ombre, c’est à dire ne font rien.

      L’IGPN est un service dépendant exclusivement du Ministère de l’Intérieur, donc aux ordres. ses « enquêtes » ont pour objectif d’éclairer les décisions de l’administration et n’ont aucune valeur juridique. Elles vont bien sûr dans le sens ou on leur demande d’aller, et servent à étayer la parole gouvernementale.

      Après la mort de Steve Maia Caniço, par exemple, les « enquêteurs » de l’IGPN ont omis d’interroger des témoins importants et non pas fait auditer le téléphone de la victime (le premier ministre a essayé d’enterrer l’affaire en s’appuyant sur cette enquête bâclée, mais la ficelle était trop grosse).

      En règle générale, les « enquêtes » de l’IGPN sont très longues, ce qui permet aux juges d’instruction compréhensifs (quand ils ont été saisis) de prononcer discrètement un non lieu plusieurs mois après les faits.

      En France, la violence policière fait partie intégrante du maintien de l’ordre. Cautionnée par le pouvoir, ignorée par la justice, banalisée par les médias, elle a un caractère institutionnel.


      (1) Zineb Redouane, atteinte à Marseille par une grenade alors qu’elle fermait les volets de son appartement.


      Françoise Sagan avait un fils nègre !

      L’édition française vient de vivre un moment merveilleux : la conception par PMA d’un futur best-seller, un livre posthume de Françoise Sagan publié 15 ans après la mort de son auteur.

      C’est le fils de Sagan, Denis Westhoff, qui a retrouvé l’embryon, « perdu dans les papiers (de succession), dans une montagne de papiers ». Le texte était « inachevé, incomplet… en état de jachère. Pas corrigé ». Denis Westhoff a rajouté « les mots qui manquaient », mis « des paragraphes à la bonne place » … Selon ses dires, le résultat concentre « toute l’écriture de (sa) mère, tout son caractère, tout son esprit, tout son talent, tout son humour et puis toute sa liberté, il a un très fort caractère saganesque » (1).

      L’industrie du livre s’est mobilisée pour donner au roman l’audience qu’il méritait. Son éditeur l’a tiré à 80 000 exemplaires (en secret durant l’été pour « faire un coup éditorial » à la rentrée) . Les libraires, le réseau des critiques littéraires, les journaux, radios et télévisions ont été mobilisés pour la campagne de promotion. Le nouveau chef-d’œuvre de Sagan occupe aujourd’hui les têtes de gondole.

      Ce grand moment d’édition nous console de l’enterrement précipité de l’auto-roman de Yann Moix (pourtant annoncé comme un Goncourt potentiel), suite à son euthanasie par les médias. Yann Moix est pourtant un ancien animateur télé : le monde du spectacle est vraiment versatile et cruel.

      C’est à l’aune de ce type d’évènements qu’on mesure la richesse de la littérature française.


      (1) Déclaration sur France Inter, le 18 septembre 2019


      Le 26 octobre

      Le 26 octobre, c’est la date anniversaire d’un non lieu : l’assassinat de Rémi Fraisse sur le site du barrage de Sivens.

      Un crime d’Etat qui n’a que des non-coupables :

      François Hollande, Président de la République, notoirement « empêché ».

      Emmanuel Valls, Premier Ministre, très occupé ailleurs.

      Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur. Sensé suivre les évènements heure par heure, il ignorait officiellement encore le lendemain la cause de la mort de Rémi Fraisse. Il a montré par ailleurs une grande empathie pour la famille de la victime.

      Thierry Gentilhomme, préfet du Tarn. Responsable du maintien de l’ordre sur le terrain, il avait demandé aux gendarmes de défendre « avec une extrême fermeté » l’enclos (vide) près duquel Rémi Fraisse a été tué. Il était bien sûr absent lors des évènements.

      Jean Christophe J., le garde mobile qui a lancé la grenade mortelle : c’est en définitive le plus malchanceux dans l’affaire, car il a tiré sur les manifestants « sans avoir à aucun moment souhaité les atteindre » (1) ; ç’aurait été vraiment trop injuste qu’il soit inculpé.


      (1) d’après l’ordonnance de non-lieu prononcée le 8 janvier 2018 par les juges toulousaines Anissa Oumohand et Élodie Billot.


      El Reino

      Thriller politique.
      2019 – Espagne – 2h11.
      Film réalisé par Rodrigo Sorogoyen.
      Avec : Antonio de la Torre, Mónica López, Josep Maria Pou.

      Synopsis

      Manuel López-Vidal est ministre d’un gouvernement régional. Alors qu’il doit être promu, il se retrouve impliqué dans une affaire de corruption qui touche un de ses proches. Pris au piège, il refuse de se sacrifier pour sauver le parti.

      Bande annonce du film « El Reino » (Version originale sous titrée)

      Commentaire

      « El Reino » est d’abord un thriller haletant : le film raconte la fuite en avant d’un politicien qui perd pied dans un monde dont il croyait pourtant détenir tous les codes.

      C’est aussi une galerie de portraits hilarants d’affairistes prêts à tout pour échapper à la justice.

      En dénonçant dans son film la médiocrité du monde politique et le parasitage de l’Etat par des politiciens corrompus, Rodrigo Sorogoyen n’a fait que rendre compte de la réalité : en mai 2018 s’est achevé à Madrid un procès géant pour corruption visant le Partido Popular de Mariano Rajoy (351 ans de prison infligés aux prévenus pour détournement de fonds, financement illégal de parti et blanchiment d’argent).

      Sous le couvert d’un thriller, « El Reino » constitue un dynamitage en règle de la classe politique espagnole : c’est un film efficace et jouissif.

      Pour aller plus loin …

      Consulter le dossier de presse (notes de Rodrigo Sorogoyen, filmographie du réalisateur et des principaux acteurs) : ouvrir le fichier au format .pdf


      Le Lenine de la Canebière

      De la posture à l’imposture …

      Jean-Luc Mélenchon, à peine élu député en 2017, n’a eu de cesse de retrouver le siège de Jaurès à l’Assemblée Nationale… pour s’assoir dessus. Le symbole est fort.

      Jean-Luc Mélenchon ose tout, c’est à ça qu’on le reconnait : politicien professionnel, ancien apparatchik du PS, il prône le « dégagisme ». Admirateur des derniers avatars du stalinisme, il veut « ré-enchanter » le socialisme. Chef d’une secte politique verrouillée par une poignée de fidèles, il fait l’apologie de la démocratie directe.

      Sa mégalomanie et son égotisme font rire.

      Il serait cependant injuste de ne voir en lui qu’un histrion. C’est un acteur majeur de la scène politique française. Il participe à la neutralisation de la gauche en l’enfermant dans un bolchévisme d’estrade. Jean-Luc Mélenchon, c’est l’assurance réélection de Macron.


      Divorce à la catalane

      La crise politique en Catalogne, avec en point d’orgue le référendum sur l’indépendance du 1er octobre 2017, aura au moins permis aux européens de découvrir l’existence des catalans.

      En France, la poussée de fièvre indépendantiste a dérouté les analystes politiques : beaucoup y ont vu une manifestation de populisme à l’italienne, alors que les indépendantistes catalans sont majoritairement de gauche, pro-européens et, à la différence de la police espagnole, non-violents (1).

      Pour qui a déjà mis les pieds à Barcelone, le sentiment national catalan est une évidence. Quelle que soit leur opinion politique, qu’ils soient pour ou contre l’indépendance, les catalans ont le sentiment de constituer une nation, d’avoir une langue, une culture et un destin communs.

      Ce sentiment n’est pas dicté par un simple égoïsme fiscal ; disons pour faire simple qu’il est le résultat de l’histoire.

      Jusqu’à un passé récent, les idées indépendantistes étaient marginales au sein de la société catalane. Elles se sont développées à partir de 2010, en raison du blocage des négociations avec Madrid concernant l’évolution du statut d’autonomie. Face à l’intransigeance de Rajoy (qui, entre autre, a refusé aux catalans les dispositions fiscales accordées aux basques), les partis catalanistes se sont livrés à une surenchère qui a abouti à l’organisation du référendum du 1er octobre 2017.

      Ce faisant, ils se sont piégés eux-mêmes …

      La constitution espagnole ne prévoit pas la possibilité de sécession d’une région ; le référendum sur l’indépendance étant de ce fait illégal, il n’a pas de valeur juridique. Si les indépendantistes voulaient quitter l’Espagne de façon démocratique, ils auraient dû obtenir d’abord une modification de la constitution espagnole.

      De plus, du fait de son déroulement, ce référendum n’a pas beaucoup de valeur : outre son sabotage par le pouvoir central, il a été organisé à la va-vite ; les opposants à l’indépendance n’ont pas pu s’exprimer et ont boycotté majoritairement le scrutin.

      Ce référendum est surtout une faute politique majeure de la part des indépendantistes ; il a fracturé profondément la société catalane et compromis les chances d’une évolution du statut d’autonomie « en douceur ».

      Pire, peut-être : en se livrant ainsi à une gesticulation politicienne (de leur propre aveu), les indépendantistes ont réveillé « la Bête ». les néo-franquistes de Vox ont fait une percée aux dernières élections et une alliance entre la droite et l’extrême-droite se dessine à Madrid.

      L’indépendance risque bientôt de ne plus être le problème majeur des catalans.


      (1) Cela n’empêche pas le gouvernement espagnol de garder en prison depuis 2017 une quinzaine de responsables indépendantistes catalans, en violation avec les principes de l’Union Européenne.

      L’histoire de la Catalogne en 14 dates

      801 : prise de Barcelone par Charlemagne.

      878 : le comte goth Wilfred (dit le Velu) prend la tête des comtés de la marche d’Espagne. Ses successeurs s’affranchissent rapidement de la tutelle carolingienne.

      1134 : union du royaume d’Aragon et des comtés catalans.

      1213 : mort du roi d’Aragon Pierre II à la bataille de Muret (près de Toulouse). Cette défaite met fin aux ambitions du royaume d’Aragon au nord des Pyrénées. Au XIII et XIV siècle, les catalans se lancent dans une politique d’expansion en Méditerranée (conquête des Baléares, du royaume de Valence, de la Sicile et de la Sardaigne).

      1412 : suite à l’extinction de la dynastie catalane d’Aragon, la Catalogne est rattachée à la Castille, mais garde sa langue, son droit et ses coutumes. A compter de cette date les catalans n’auront de cesse de préserver leur autonomie au sein du royaume espagnol.

      1640 : révolte des catalans (guerre des faucheurs) ; ils refusent de participer à l’effort de guerre du royaume espagnol contre la France et font appel à Louis XIII. Le conflit s’achève par la conquête du nord de la Catalogne par la France et la reconnaissance des droits et institutions catalanes par le roi d’Espagne.

      1714 : siège et prise de Barcelone par les français lors de la guerre de succession d’Espagne (les catalans ayant pris parti contre les Bourbons soutenus par la France). Les catalans perdent leur prérogatives (la date de la réédition de Barcelone , le 11 septembre, deviendra par la suite le jour de la fête nationale catalane).

      1931 : A la chute du roi Alphonse XIII, proclamation de la République Catalane ; elle intègre la République Espagnole en contrepartie de la mise en place d’un gouvernement autonome, la Generalitat.

      1936 : insurrection nationaliste et début de la guerre civile. La Catalogne se range dans le camp républicain.

      1939 : victoire de Franco. De nombreux catalans prennent le chemin de l’exil. La Catalogne perd son statut d’autonomie, la langue catalane est interdite.

      1975 : mort de Franco. Rétablissement de la démocratie en Espagne.

      1978 : La constitution espagnole accorde une large autonomie politique à la Catalogne, rétablit la Generalitat et le Parlement catalan.

      2010 : Le 3eme statut d’autonomie de la Catalogne négocié entre le gouvernement espagnol et le parlement catalan est retoqué par la Cour Constitutionnelle espagnole.

      1er octobre 2017 : organisation d’un referendum sur l’indépendance de la Catalogne par la Generalitat. Le referendum est déclaré illégal par le gouvernement espagnol, qui tente d’empêcher sa tenue. Emprisonnement des principaux leaders indépendantistes pour « rébellion » ; les partis indépendantistes gardent cependant la majorité au parlement catalan lors des élections de mai 2018.

      Pour aller plus loin …

      Le labyrinthe catalan de Benoît Pellistrandi (2019, Desclées de Brouwer)

      Cet essai, œuvre d’un historien, propose des pistes de réflexion intéressantes sur la crise catalane, malgré son parti-pris anti indépendantistes. L’auteur décrit les jeux politiques subtils entre Madrid et Barcelone qui ont conduit selon lui à la crise de 2017, fait la généalogie du nationalisme catalan et donne son analyse de la situation politique espagnole actuelle.


      Jean d’Ormesson

      Ecrivain précieux (France, fin du XXe siècle)

      A la fin de son existence, Jean d’Ormesson enchantait les émissions littéraires à la télévision : il avait la légèreté d’un homme convaincu d’avoir vécu au delà du raisonnable, il savourait chaque minute comme un cadeau de la vie.

      Dans ces émissions, il aimait s’entourer de jeunes femmes. Elles se pressaient autour de lui comme des lucioles autour d’une lampe basse consommation, heureuses de bénéficier de son rayonnement sans se brûler les ailes.

      Jean d’Ormesson n’a pas toujours été aussi agréable. Il était un temps où, à la tête de la rédaction du Figaro, il ferraillait hargneusement contre un écrivain pompeux fourvoyé en politique (ou un politicien retors fourvoyé en littérature, c’est selon).

      Jean d’Ormesson a beaucoup écrit au cours de sa longue carrière (c’est le risque, quand on vit longtemps et qu’on est dégagé de tout souci matériel) ; il a d’ailleurs continué à publier quelques temps après sa mort.

      Sauf à être assurés de bénéficier de la même longévité, vous pouvez éviter de lire ses livres : ils sont assez insipides. Visionnez plutôt ses interviews en replay.


      Plaidoyer pour un humaniste

      23 anciens ministres socialistes de François Mitterrand ont écrit au premier secrétaire du P. S. pour protester contre l’accusation de complicité avec les génocidaires rwandais portée par Raphaël Glucksmann contre l’ancien président lors de son meeting de Toulouse (1).

      Cette lettre est assez ridicule, car l’implication de la France dans le génocide ne fait plus aucun doute aujourd’hui. En 1994, le gouvernement français était informé des projets des génocidaires ; il n’a rien fait pour arrêter les massacres alors qu’il disposait de troupes sur place ; après l’offensive du FPR (2), il a protégé les génocidaires et leur a livré des armes, tout cela sous couvert de l’opération « Turquoise », qualifiée pour l’occasion – avec un sacré aplomb – de « mission humanitaire » ( cf le livre de Guillaume ANSEL : Ruanda, la fin du silence – témoignage d’un officier français). Même si la France était dirigée à l’époque par un gouvernement de cohabitation, les affaires étrangères et la défense restaient sous le contrôle direct du Président. La responsabilité de François Mitterrand est donc totale.

      S’ils voulaient vraiment défendre sa mémoire, les signataires de la lettre auraient dû plutôt expliquer pourquoi ce grand résistant a protégé René Bousquet, ancien Secrétaire général de la police de Vichy et organisateur de la rafle du Vel d’Hiv ; ou justifier l’action de François Mitterrand en tant que ministre de l’intérieur sous la 4e République, quand il envoyait les militants du FLN algériens à la guillotine ; ou encore légitimer l’existence d’une « cellule antiterroriste » à l’Elysée dans les années 80 pour surveiller les ennemis personnels du Président …

      Moralité : dans les réunions de famille, il vaut mieux éviter d’évoquer les souvenirs douloureux.


      (1) D’après « Le Canard Enchaîné » du 15/05/2019. Figurent parmi les signataires : Michel Charasse, Jean-Louis Bianco, Edith Cresson, Elisabeth Guigou, Jean Glavany, Paul Quilès, Roland Dumas, Hubert Védrine.


      (2) Front Patriotique Rwandais : mouvement armé des tutsis en exil.


      Simone Veil

      Simone Veil avait un beau regard, lumineux, profond ; il n’a jamais faibli publiquement, surtout pas devant les « SS aux petits pieds » venus l’insulter dans ses meetings après le vote de la loi sur l’avortement.

      Elle avait un caractère bien trempé et une grande indépendance d’esprit. Elle a montré qu’on pouvait faire de la politique au plus haut niveau de façon intègre, sans renier ses engagements.

      Dans la mémoire nationale, Simone Veil restera celle qui a témoigné des horreurs de la Shoah et qui a porté la lutte des femmes au sein de la classe politique. Il ne faut pas oublier pour autant ses autres combats : l’humanisation des prisons, la santé, l’Europe.

      Dans son autobiographie « une vie », Simone Veil a publié une photo d’elle entourée de ses petits enfants. La photo a été prise en 2005 à Auschwitz. C’est une très belle réponse à ceux qui ont voulu l’anéantir.

      Biographie

      Naissance à Nice le 13 juillet 1927 de Simone Jacob, quatrième et dernière enfant d’une famille juive, laïque et cultivée. Elle a une enfance heureuse, entre son frère Jean et ses sœurs Madeleine et Denise, auprès de son père architecte et de sa mère Yvonne qu’elle admire.

      Arrestation fin mars 1944 de la famille Jacob par la Gestapo (à l’exception de Denise qui sera arrêtée plus tard en tant que résistante). Simone, âgée de 16 ans, est déportée avec sa mère et sa sœur aînée Madeleine à Auschwitz ; son père et son frère disparaissent dans un convoi à destination de la Lituanie.

      Mort de sa mère Yvonne malade du typhus en mars 1945 à Bergen Belsen. Madeleine, atteinte par le typhus elle aussi, est sauvée in extremis par l’arrivée des alliés.

      De retour à Paris en mai 1945, Simone et Madeleine retrouvent Denise qui a survécu à la déportation. Simone entreprend des études de droit et suit les cours de Sciences Po.

      Elle rencontre son futur mari Antoine Veil à Sciences Po. Ils se marient en 1946. Le couple a trois garçons (Jean, né en 1947, Claude-Nicolas, né en 1948 et décédé en 2002, Pierre-François né en 1954). Simone accepte de différer son entrée dans la vie active pour s’occuper de leurs enfants.

      En 1952 Simone Veil est durement frappée par la mort de sa sœur Madeleine dans un accident de la route.

      Malgré les réticences d’Antoine, Simone prépare le concours de la magistrature. Reçue en 1957, elle est affectée à la direction de l’administration pénitentiaire. Elle y restera jusqu’en 1964.
      Elle passe ensuite aux affaires civiles, puis intègre en 1969 le cabinet du ministre de la justice René Pleven.

      En 1974, Valéry Giscard d’Estaing la nomme ministre de la Santé. Elle est amenée à ce titre à défendre le projet de loi de légalisation de l’avortement en novembre 1974.

      En 1979, elle prend la tête de la liste de l’UDF aux élections européennes Elle devient le premier président du parlement européen élu au suffrage universel. Elle reste députée européenne jusqu’en 1993.

      De 1993 à 1995, Simone Veil occupe le poste de ministre des Affaires Sociales, de la Santé et de la Ville dans le gouvernement Balladur. Elle quitte la vie politique en 1997.

      Elle siège au Conseil Constitutionnel de 1998 à 2007. Elle est admise à l’Académie Française en 2008. Elle se retire de la vie publique en 2013, après le décès de son mari.

      Simone Veil meurt à Paris le 30 juin 2017 à presque 90 ans. Sur décision d’Emmanuel Macron, elle est inhumée au Panthéon avec son époux le 1er juillet 2018.

      Pour aller plus loin …

      « Une vie », autobiographie publiée en 2007.

      Simone Veil y raconte son enfance, sa déportation et sa carrière politique avec beaucoup de simplicité et de pudeur. Elle y décrit les combats qu’elle a menés en tant que ministre et députée européenne.

      La télévision a diffusé par ailleurs en juin 2018 un documentaire réalisé par Hugues Nancy à partir d’images d’archives, de photos de famille et de témoignages : « Simone Veil, albums de famille ».


      Le Grand Debat, un jeu de com

      Nous connaissons tous ces séminaires où on planche par petits groupes sur l’optimisation des relations dans l’entreprise avec en fin de journée, débriefing, synthèse et remerciements du PDG en visioconférence.

      C’est en général le signe d’une prochaine restructuration. Quand nos managers nous font réfléchir sur le fonctionnement de l’entreprise, c’est qu’ils veulent changer notre façon de fonctionner. Le Grand Débat s’inscrit dans ce cadre.

      Dans les faits, c’est un vaste fumisterie (qui a coûté 12 millions d’euros, tout de même).

      Les deux dispositifs mis en place, les réunions locales et la consultation via internet, ont produit des propositions contradictoires. Cela n’a pas empêché Édouard Philippe de marier allègrement la carpe et le lapin lors de sa « grande » restitution du 8 avril, sans attendre d’ailleurs que l’intégralité des propositions soit dépouillée.

      Le bidonnage est patent quand on se penche sur l’organisation et le déroulement de la consultation.

      La multiplicité des réunions publiques ne doit pas faire illusion : la participation a été faible, particulièrement en zone urbaine.

      Les réunions à l’initiative des élus ont respecté le cadre de la consultation, mais pas toujours celles organisées par des entreprises, associations, voire lobbies (on a ainsi eu droit à Toulouse à « un grand débat national équestre », un débat organisé par le Conseil National de l’Automobile, un débat « pour répondre à la lettre des évêques de France sur la crise » … tous référencés sur le site gouvernemental granddebat.fr).

      Là où nous pouvons légitimement nous interroger, c’est sur l’exploitation des contributions : qui a réalisé les synthèses ? suivant quelle méthode ? qui les a vérifiées ? Sans parler de la synthèse des synthèses…

      Concernant la consultation internet, les choses sont plus simples : les militants de LREM ont beaucoup contribué (voir à ce sujet l’analyse faite dans « Le Monde » du 8 avril), et les synthèses ont été réalisées par un robot sur la base de mots clés (!)

      Évidemment, dans ces conditions, les préoccupations des français recoupent les priorités du gouvernement (moyennant une petite manipulation consistant à traduire l’exigence de justice fiscale par une demande de réduction des impôts).

      En définitive, avec le Grand Débat, Macron s’est offert deux mois et demi de campagne électorale sans opposition et sans élection à la clé : elle n’est pas belle la vie ?


      Louis-Ferdinand Céline

      Humoriste français (1894 – 1961)

      Louis-Ferdinand Céline a révolutionné l’humour français par sa créativité lexicale, son sens de la provocation, ses délires verbaux et son usage intensif de l’insulte. Il a ainsi puissamment contribué à ridiculiser les milieux antisémites de l’entre-deux-guerres.

      Sous l’Occupation, il a fait de la lettre de délation un genre littéraire à part entière, reconnu et apprécié au niveau aryano-européen.

      Son oeuvre majeure reste cependant « Papy fait de la résistance », un roman autobiographique où il évoque son action clandestine dans la France de Vichy.

      Du fait de son immense talent, Louis-Ferdinand Céline occupe aujourd’hui une place de premier plan sur les étagères des intellectuels français.


      Ecologie : les solutions à Manu

      Voici quelques solutions simples que j’ai trouvées pour ne plus m’emmerder avec l’écologie …

      Solution n°1 : nommer un ancien écologiste ministre de l’environnement (y en a toujours un pour prendre le job, même si Hulot dit que c’est mort).

      Solution n°2 : organiser une « convention citoyenne » composée de 150 pingouins pour réfléchir à la question (les tirer au sort, pour être sûr de faire le bon choix).

      Solution n°3 : soutenir chaleureusement les manifestations pour la planète (tout le monde aime la planète, même le gouvernement). J’envoie toujours un ou deux ministres à ce genre de manif. Le top, ça été quand la petite Poirson a harangué les lycéens (*) lors de leur première marche pour le climat.

      (*) « Je suis heureuse de votre mobilisation, ça veut dire que l’on a franchi un cap. Derrière les portes de ce ministère vous n’avez que des alliés, pas des adversaires. Je suis d’accord avec beaucoup de vos revendications.  » (Brune Poirson, secrétaire d’Etat à l’Ecologie, le 15 février 2019)

      Solution n° 4 : présenter le nucléaire comme la solution au réchauffement climatique. Mes communicants appellent çà « une vérité paradoxale ». Il y en a une qui me plait beaucoup aussi, c’est « les chasseurs, premiers écologistes de France » (j’aime beaucoup les chasseurs).

      Solution n°5 : prendre des engagements ambitieux, mais pour le futur ; par exemple, se donner comme objectif 30% d’électricité d’origine renouvelable en 2030, 50 % en 2050, 70% en 2070, etc … (éviter les promesses précises à court terme : s’engager à fermer une centrale nucléaire dans les deux ans, c’est se foutre dans la merde).

      Solution n°6 : conditionner la résolution d’un problème écologique à la résolution d’un autre problème, si possible économique (et si possible insoluble, comme le chômage). Ça a bien marché avec le glyphosate.

      solution n° 7 : dire qu’ailleurs c’est pire (prendre comme exemple l’Allemagne, parce que les français prennent les allemands un peu pour des cons).

      solution n° 8 : adopter un panda.


      Le grand débat : un succès de dingue

      Après sa clôture le 15 mars, les médias ont titré sur le succès du « grand débat national ». La réalité est beaucoup plus contrastée.

      Voici un (petit) retour d’expérience. Je me suis greffé sur quelques réunions toulousaines pour distribuer un tract « critique ». Selon le site granddebat.fr, 95 réunions ont été organisées à Toulouse. En fait, moins de 90, si on élimine les réunions citées deux fois, les réunions fermées au public et celles qui ont été localisées par erreur à Toulouse. J’ai participé à 9 d’entre elles …

      Samedi 2 février 18 h maison de la citoyenneté de la Roseraie : c’est mon premier débat. Je trouve porte close, avec un panneau indiquant que la réunion était reportée « vu le trop grand nombre d’inscrits » (!!!). Sur le site granddebat.fr, cette réunion apparaît aujourd’hui avec la mention « compte rendu non publié. Motif : présence de données personnelles ».

      Mercredi 6 février 20 h maison de la citoyenneté Centre : grille fermée, aucune information. Juste un malheureux participant attendant désespérément sur le trottoir.

      Jeudi 7 février 19 h salle Limayrac à la Côte Pavée. Le débat est organisé par Corinne Vignon, députée de la troisième circonscription de la Haute-Garonne. Les gilets jaunes sont présents, ainsi que deux voitures de police garées à l’écart. 80 participants environ (il est vrai que les gilets jaunes toulousains avaient annoncé la réunion sur leur page Facebook).

      Vendredi 15 février 19 h salle Ernest Renan, aux Trois Cocus : l’organisateur arrive à la bourre ; il n’a pas les bonnes clés. 3 participants (dont moi). Je suis parti au bout de 5 minutes sans distribuer mes tracts.

      Lundi 18 février 18 h, de retour à la Roseraie pour un débat organisé par une association du quartier. une vingtaine de participants.

      Vendredi 22 février, 19 h salle Osète près de la place occitane. Réunion organisée par un parti centriste. Je suis arrivé à 18 h 55. Je n’ai vu passer que 2 participants.

      Lundi 25 février 19 h, nouvelle réunion à la Roseraie, organisée cette fois par le Modem. Une quinzaine de participants. Discussion courtoise avec une élue de la mairie. Elle me dit tranquillement : « c’est la guerre … ».

      Lundi 25 février 19 h 30, salle du Sénéchal près de la place du Capitole : je n’ai distribué qu’une quinzaine de tracts (mais je suis arrivé tard, 5 minutes avant le début de la réunion). Accueil agressif d’un jeune militant.

      Jeudi 28 février 20 h salle Achiary à la Côte Pavée : une douzaine de participants. Je craque ; ce sera mon dernier débat.


      Emmanuel Macron expliqué à ses électeurs, ses ministres, son chien

      Emmanuel Macron est un homme pressé ; pressé d’arriver au sommet. Pour aller où après ? Mystère …

      Emmanuel Macron est un joueur qui a de la chance.

      Emmanuel Macron est un homme cynique. Les cyniques n’aiment pas forcément les chiens.

      Emmanuel Macron est curieux de la vie des pauvres ; il prend parfois le temps de discuter avec eux.

      Emmanuel Macron pense qu’on peut ne pas faire ce qu’on dit, du moment qu’on ne dit pas ce qu’on fait.

      Emmanuel Macron est un « cost killer » : il veut restructurer l’entreprise « France » pour rétablir les marges financières.

      Emmanuel Macron aimerait entrer dans le club des grands managers du CAC 40 : les Martin Bouygues, Bernard Arnault, Carlos Ghosn (heuu non : pas Carlos Ghosn).


      Lettre à Jean-Marc Rouillan

      Rouillan,

      Tu traines derrière toi une solide réputation d’autiste. C’est injuste, car ta petite start-up d’auto-promotion est dans l’air du temps (1). Certes le marché est étroit, mais la clientèle n’est pas très regardante (les anars ne brillent par leur lucidité politique). Avec ton look de vieux baroudeur, tu es devenu en quelques années le grand-père dont rêve tous les « black-bloqueurs ».

      Bien sûr, tu restes discret sur les années de plomb ; tu n’as gardé de cette époque que l’odeur de la poudre. Inutile de revenir sur l’imposture qu’a été Action Directe, son parcours sordide et ses accointances suspectes.

      Parfois, malheureusement, les vieux réflexes reviennent en trainant la patte, comme lors de ta fameuse déclaration sur le courage des tueurs du Bataclan (2). Rouillan, tu me rappelles Bertrand Cantat : toi aussi tu devrais quitter la scène.


      (1) cf l’article consacré à Jean-Marc Rouillan dans le magazine du Monde du 2 février 2019 :
      « Action discrète. Après la lutte armée et les années de prison, Jean-Marc Rouillan profite d’une troisième vie nettement plus agréable. A 66 ans, le cofondateur d’Action Directe est devenu une petite vedette de la radicalité en tournée permanente. De librairies anarchistes en ZAD, on se l’arrache … »


      (2) déclaration faite le 23 février 2016 à Radio Grenouille (radio associative marseillaise)


      Voeux au Président

      Monsieur le Président,
      Vous avez aimé 1789 ? Vous allez adorer 2019…

      La taxe « carbone » en guise de gabelle,
      l’agioteur Ghosn embastillé,
      la morgue des grands commis de l’Etat,
      les intrigues des petits Benalla de la Cour,
      le vaisselier plein et les caisses vides,
      la vindicte populaire,
      les cahiers de doléance qu’on rouvre,
      et les sans-culottes de retour en gilet jaune…

      Vous vous rêviez en Louis XIV,
      Vous allez vous réveiller Louis XVI.


      Razzia

      Drame.
      2017 – France / Belgique / Maroc – 1h59.
      Film réalisé par Nabil Ayouch.
      Avec : Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Amine Ennaji, Abdelilah Rachid, Dounia Binebine.

      Synopsis

      « Razzia » suit cinq personnages vivant de nos jours à Casablanca : un instituteur, une jeune fille de la grande bourgeoisie, un restaurateur juif, un jeune homme fan de Freddie Mercury et l’épouse d’un cadre supérieur. Chacun essaie de défendre son espace de liberté dans une société qui laisse peu de place aux individus. Certains louvoient, d’autres renoncent ; une se bat et ne lâche rien.

      Bande annonce du film « Razzia »

      Commentaire

      Le réalisateur Nabyl Ayouch a construit son film sur des aller-retour entre 1982, date du début de la « normalisation » de la société marocaine avec l’arabisation de l’enseignement, et les émeutes des années 2015, qui en sont en quelque sorte l’aboutissement.

      Les personnages sont emblématiques des maux du Maroc (le confinement des femmes, l’antisémitisme, l’homophobie, le fossé entre les classes sociales), chacun avec son humanité propre, ses doutes, sa force et ses faiblesses.

      « Razzia » est un film très construit, avec un subtil entrelacement des vies (l’actrice principale, Maryam Touzani, est aussi scénariste ; elle a participé à la conception du film avec son compagnon Nabyl Ayouch).

      Plus qu’un film, « Razzia » est un poème filmé, un flot d’émotions. Le contraste est saisissant entre la nature, ouverte, magnifique (symbole des possibles) et la ville, souvent filmée la nuit, objet de rêves et lieu de toutes les frustrations.

      « Razzia » est un film sombre, mais il s’achève sur un message d’espoir incarné par la génération à venir.

      Pour aller plus loin …

      Articles de presse et interviews

      « Razzia » : les maux du Maroc passés au crible (Le Monde – 14/03/2018) : consulter l’article

      Rencontre avec Nabil Ayouch et Maryam Touzani pour la sortie de Razzia (cinergie.be – 23/04/2018 ) : Consulter l’article

      Rencontre avec Maryam Touzani et Nabil Ayouch (Kinorama – 06/03/2018) : Consulter l’article

      Rencontre avec Maryam Touzani (Le bleu du miroir) : consulter l’article

      Bande son du film


      Robert Brasillach

      Ecrivain raté (1909 – 1945)

      Il faut brûler certains morts si l’on veut éviter qu’ils reviennent. C’est le cas de Brasillach, que l’extrême droite voudrait ressusciter.

      Dans sa jeunesse, Brasillach a surtout produit des textes mièvres et maniérés, froids comme une rue de Perpignan un jour de Tramontane. Homosexuel refoulé, il ne pouvait qu’être fasciste.

      Sous l’occupation, il a changé radicalement de style, comme chacun sait : il a écrit des abjections. Mais à la Libération, il est resté en France. Il faut au moins lui reconnaître ce courage.

      Condamné à mort, il a été fusillé ; pas pour ses idées, mais pour ses actes (à moins de considérer que les nazis ont assassiné 6 millions de juifs virtuels). C’est quand même dommage que De Gaulle ait refusé sa grâce, car Brasillach a écrit de beaux poèmes en prison. Peut-être serait-il devenu un bon écrivain s’il avait survécu …

      Je pense à vous, vous qui rêviez,
      Je pense à vous qui souffriez,
      Dont aujourd’hui j’ai pris la place.
      Si demain la vie est permise,
      Les noms qui sur ces murs se brisent
      Nous seront-ils nos mots de passe ?

      (« Les noms sur les murs », Fresnes, 29 octobre 1944)