Articles

GAFA : le bal des tartuffes

Après l’envahissement du Capitole le 6 janvier, Facebook et Twitter ont pris une décision qui a sidéré le monde : ils ont exclu le président des Etats-Unis de leurs plates-formes.

Ce geste spectaculaire a mis en lumière un paradoxe : les réseaux sociaux sont perçus comme des services publics, du fait de leur universalité et de leur gratuité, alors qu’ils n’ont qu’une vocation commerciale et qu’ils n’offrent aucune garantie en matière de liberté d’expression.

Les responsables de cette situation sont les pouvoirs publics qui ont livré internet aux GAFA sans contre-partie, au nom du libéralisme économique, considérant que l’information n’était qu’une simple marchandise. Ils ont beau jeu aujourd’hui de leur reprocher de ne pas respecter une éthique dont eux-mêmes ne se sont pas beaucoup soucié jusqu’à présent.

Ils vont avoir du mal à obtenir une régulation transparente et efficace des réseaux sociaux.

Matériellement, la modération des échanges en temps réel sur les plates-formes numériques est impossible. Cela reviendrait par ailleurs à instaurer une censure, ce qui est inacceptable dans les pays démocratiques.

Les réseaux sociaux ne peuvent être régulés qu’a posteriori, sur la base des conditions générales d’utilisation (CGU) imposées aux utilisateurs.

On peut toujours demander aux GAFA d’intégrer dans leurs CGU toutes les règles de bonne conduite que l’on veut : ils rechigneront de toute façon à les faire respecter compte tenu de la complexité des procédures à mettre en oeuvre et de leur coût.

Par ailleurs, la plupart des états ont peu de moyens de pression sur les GAFA, car ceux-ci n’ont de compte à rendre qu’à la justice et au gouvernement américains.

En admettant que les GAFA jouent le jeu, les contrevenants peuvent facilement contourner les sanctions grâce à l’anonymat d’internet (il suffit de changer d’identifiant pour recréer un compte).

La régulation des échanges n’est d’ailleurs pas le seul problème posé par les réseaux sociaux. Les GAFA collectent et commercialisent les données de leurs utilisateurs en contrepartie de la gratuité de leurs services. Cette exploitation des données personnelles constitue une violation de la vie privée. L’interdire reviendrait à demander aux GAFA de changer de modèle économique.

Dans ces conditions, il serait plus efficace, pour instaurer un espace de liberté sur internet, de créer de nouvelles plates-formes numériques alternatives, non marchandes.

Ces plates-formes devraient être financées et contrôlées par les pouvoirs publics pour offrir toutes les garanties en matière de liberté d’expression et de protection des données.

Il va de soi que l’anonymat devrait être levé sur ces réseaux, au moins à l’inscription, afin d’assurer la sécurité des utilisateurs.

L’Union Européenne est la mieux placée pour porter un tel projet. Elle a la légitimité politique et la capacité financière pour le faire.

Elle aurait tout à y gagner : elle pourrait ainsi développer son pouvoir d’influence dans le monde (soft power) et prendre pied dans un secteur économique dont elle est aujourd’hui exclue.

En investissant le numérique, l’Europe pourrait contribuer à l’avènement d’un internet libre ; mais au delà des discours, qui en Europe est prêt à affronter les GAFA ?

Le terme GAFA est un acronyme construit à partir du nom des 4 géants du net : Google, Apple, Facebook, Amazon. Il est souvent utilisé dans un sens plus large, pour désigner les acteurs majeurs du numérique (outre les 4 déjà cités : Microsoft, Netflix, Airbnb, Tesla, Uber, Twitter, Alibaba … ). Dans cet article, il désigne plus particulièrement les sociétés exploitant des réseaux sociaux.

Attentat transphobe au « Monde »

Le 19 janvier 2021, Le Monde a publié un dessin de Xavier Gorce dans sa newsletter « Le brief du monde » intitulé « repères familiaux ».

Ce dessin est plutôt anodin : il ironise sur la complexité des familles recomposées combinant les différentes options de filiation et de genre. Tout au plus peut-il paraître désinvolte dans sa façon d’évoquer l’inceste.

Il a pourtant déclenché une violente réaction des adeptes de la « genrisation ». Ils ont vu dans le dessin de Xavier Gorce une insulte aux minorités sexuelles (LGBTQI+ dans leur jargon) et s’en sont émus sur les réseaux sociaux.

Très vite, la rédaction du Monde leur a présenté ses excuses, considérant que ce dessin portait atteinte à la dignité des personnes transgenres ou victimes d’inceste et qu’il était en contradiction avec la ligne du journal.

Mais alors pourquoi l’a-t-elle publié ? On peut légitimement se demander si la rédaction du Monde lit ce qu’elle publie.

Tout en cédant aux pressions, le Monde s’est défendu de censurer le dessin litigieux, avec le jésuitisme qui fait son charme. Certes, il ne l’a pas effacé du blog du dessinateur, mais il s’est bien gardé de le montrer à ses lecteurs lorsqu’il en a fait la critique.

Cette affaire décrédibilise bien sûr le journal. Elle rend ridicules ses dénonciations de la cancel culture et des pressions exercées par les réseaux sociaux sur les médias.

De toute évidence, le Monde « n’est pas Charlie ».

Pour aller plus loin …

Le Monde a consacré plusieurs articles à ce psychodrame. Voici le plus complet : « Nos explications sur le départ de Xavier Gorce du Monde » (Lire l’article)

Meurtres à Albi

C’est l’accent qu’on assassine !

Le 23 janvier 2021, France 3 a diffusé un téléfilm tourné à Albi et dans ses environs.

Le cahier des charges de la série « Meurtres à  » a été scrupuleusement respecté : on voit beaucoup les lieux emblématiques d’Albi : la cathédrale, le Tarn, le lycée Lapérouse, et on fait un petit saut au château de Penne (pourquoi Penne ? parce qu’il fallait un lieu élevé d’où l’on puisse se suicider).

Le scénario est peu crédible, même s’il s’inspire d’une affaire réelle, la déportation d’orphelins réunionnais dans des départements du sud de la France dans les années 70.

Le film met en scène un couple d’enquêteurs improbable, tant les personnages incarnent des stéréotypes opposés. Elle, c’est la chef. Elle représente la diversité (oui, une jeune femme racisée peut devenir commissaire !). Elle arrive de Paris. Elle est sérieuse, rationnelle, bosseuse et un peu rigide. Lui, c’est le vieux briscard qui vient du terrain. Il est cool, distancié, intuitif, s’habille chez Manufrance et est un peu macho.

L’audace du réalisateur s’arrête au couple vedette (il ne faut quand même pas trop déstabiliser le téléspectateur). Leurs acolytes sont plus conformes aux standards genrés traditionnels. La policière de service est nunuche, son collègue masculin (racisé, tout de même) est viril, discret et efficace.

Sous leur carapace, nos deux héros sont des tendres. Ils vont s’épauler pour gérer leurs blessures intimes (ah les trahisons familiales …) et vont bien sûr résoudre ensemble les deux meurtres inscrits au programme.

Si je vous parle de ce téléfilm, ce n’est pas pour ses qualités cinématographiques, mais pour son intérêt sociologique. Quelque chose m’a interpelé lors de son visionnage : il se déroule à Albi, et pourtant aucun acteur, y compris parmi les faire-valoir et les seconds rôles, n’a une once d’accent (cet accent qui dérange tant Jean-Luc Mélenchon : rappelez -vous le « et alors kaisseu keu sa veu direu ? »). Le Tarn vu par France 3 (la télé des régions), c’est un peu le Xinjiang tel que le rêve le pouvoir chinois : des natives aseptisés dans un décor de carte postale.

La télévision française fait de gros efforts pour représenter la diversité, mais il lui reste encore une petite marge de progrès.