Par-delà l’androcène

Article publié le 28 octobre 2022


Essai d’Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau
2022
(Editeur : SeuilLibelle)

Les auteurs

Adélaïde Bon est comédienne. Elle est l’auteur de La petite fille sur la banquise, livre dans lequel elle décrit les ravages causés par le viol qu’elle a subi à l’âge de neuf ans.

Sandrine Roudaut est perspectiviste, conférencière et cofondatrice des éditions La Mer Salée.

Sandrine Rousseau est la députée EELV / NUPES de la neuvième circonscription de Paris.

Le livre

L’anthropocène désigne la période géologique où l’homme a commencé à modifier la nature en profondeur. L’androcène, c’est l’anthropocène genré, l’empire du mal(e). L’humanité se divise en deux : d’un côté, les mâles, les hommes blancs hétérosexuels ; de l’autre, leurs victimes : les femmes, les enfants, les racisés et la classe ouvrière (prolétaires mâles y compris, à condition qu’ils ne gagnent pas plus que le SMIC). Tous les maux de la planète résultent de la domination des mâles sur le restant de l’humanité.

Depuis l’avènement de l’androcène (à partir de Descartes, semble-t-il), la Terre est une vallée de larmes. Le comble de l’horreur : le génocide des sorcières, motivé par la privatisation des communs (espaces villageois cultivés par les femmes).

Par delà l’androcène est une longue plainte victimaire, heureusement limitée à 50 pages par l’éditeur. C’est un manifeste doloriste, quasiment un catéchisme cathare qui – Dieu merci – ne propose pas de sortir de l’enfer terrestre par une endura (1) collective, mais par une grande réconciliation (avec la nature, pas avec les méchants) : tous unis, tournons sept fois autour de Wall Street en chantant et le capitalisme s’effondrera …


(1) Endura : suicide par le jeune préconisé par les cathares.

Commentaire

Par-delà l’androcène est une pochade indigente, comme en témoigne sa présentation des notions de nature et de culture (1) ; mais ce livre n’a pas l’ambition de révolutionner la pensée contemporaine : il est destiné à servir la stratégie marketing de Sandrine Rousseau.

Faut-il le rappeler ? Sandrine Rousseau est un pur produit de l’appareil d’EELV. A la différence d’Eric Jadot, son principal ennemi au sein du parti, elle n’a jamais participé à quelque combat écologiste que ce soit ; son seul terrain de lutte, ce sont les réseaux sociaux, les studios télé et les coulisses du pouvoir.

L’idéologie dont elle se réclame depuis son retour en politique, l’éco-féminisme, qui a inspiré Par-delà l’androcène, est un des avatars les plus grotesques du wokisme. C’est un mélange de religiosité écologiste et de nombrilisme parisien (2). L’éco-féminisme, c’est la phase terminale de l’écologie politique : on ne voit pas ce qui pourrait venir après …


(1) c.f. page 14 : « La distinction entre culture et nature a été construite pour donner un sens à la soif de puissance, d’hégémonie et de suprématie de quelques-uns. Elle a marqué au fer rouge l’élaboration des sociétés, usant de la terreur comme arme de discipline massive. »


(2) Le désintérêt des éco-féministes pour la révolte des femmes en Iran montre la limite géographique de leur « radicalité ».

Et si l’Ukraine libérait la Russie ?

Article publié le 18 septembre 2022 – Dernière mise à jour : 3 octobre 2022


Essai d’André Markowicz

2022

(Editeur : SeuilLibelle)

L’auteur

André Markowicz est un écrivain et traducteur français de langue maternelle russe né en 1960. Il a publié plus d’une centaine de traductions d’ouvrages de poésie, de prose ou de théâtre.

Depuis 2013, il tient un journal en ligne sur Facebook https://www.facebook.com/andre.markowicz

Le livre

En 50 pages (contrainte imposée par la collection Libelle de Seuil), André Markowicz analyse le conflit ukrainien en le replaçant dans le contexte russe.

« Ainsi, le marteau pesant, fracassant le verre, forge l’acier » : ces deux vers de Pouchkine résument l’histoire de la Russie. Depuis plus d’un siècle, le pouvoir écrase les hommes pour forger une nation mythifiée : la révolution de 1917, les guerres, la répression stalinienne ont détruit des millions de vies.

La Russie aujourd’hui est à l’image de la Cerisaie de Tchekhov : « le plus beau domaine du monde » victime de l’incurie de ses anciens propriétaires et livré à la hache de son nouveau maître. La société russe est gangrénée par la violence. C’est une des explications des crimes commis par l’armée russe en Ukraine.

Poutine est le produit de la décomposition de l’URSS : il s’est emparé du pouvoir en s’appuyant sur le KGB et la mafia issue de l’appareil communiste. Pour assoir son autorité, il a repris à son compte la fameuse triade d’Ouvarov (1) : « orthodoxie, autocratie, principe national » . L’aventure ukrainienne procède de ces trois principes.

Mais il y a un monde entre la propagande et la réalité. « L’opération spéciale », minée par la corruption, s’est fracassée sur le mur de la résistance ukrainienne. Elle tourne au fiasco. Poutine ne va pas pouvoir en dissimuler longtemps ni le caractère monstrueux, ni l’échec.

Jusqu’à quand les russes vont-ils accepter cette infamie ? Et si une défaite en Ukraine provoquait en retour l’effondrement du régime ?


(1) Ministre de l’intérieur du tsar Nicolas Ier.

Commentaire

André Markowicz n’est pas un spécialiste de la Russie au sens où on l’entend habituellement, mais il la connait intimement : il nous livre une vision de la guerre en Ukraine bien plus juste que celles fournies par la nuée d’experts qui hante les médias depuis 6 mois (je me souviens d’une interview d’un spécialiste en géo-politique affirmant le 26 février que l’armée russe serait à Kiev le lendemain).

Comme beaucoup de dictateurs avant lui, Poutine s’est lancé dans une fuite en avant pour assurer la pérennité de son régime : il a engagé son pays dans une guerre totale contre l’Occident, ne laissant aux russes d’autres perspectives que l’enfermement dans un projet fou, s’il gagne, ou le chaos, s’il perd.

L’extrait

Le régime de Poutine est la honte de la Russie – une honte qui vient après bien d’autres hontes, bien sûr, mais une honte particulièrement atroce, parce qu’il a inversé le paradigme fondateur de l’image de son pays dans le monde : le pays qui avait sauvé le monde du nazisme envahit un pays démocratique pour le libérer, prétendument, du nazisme. Le régime de Poutine a fait de la Russie un pays non pas seulement craint, mais haï. Il a sali, au nom de la défense du « monde russe », l’image de la Russie et de sa culture.

Les crimes commis par les envahisseurs russes sont patents, ils sont en train d’être répertoriés, et il est indispensable que les criminels soient jugés. Jugés tous, des soldats violeurs au « général en chef ». Jugés par qui ? Jugés comment ? Pas seulement par la communauté internationale, mais en Russie même. Il est indispensable que la Russie répare… même s’il est impossible, bien sûr, de réparer le « verre » cassé, les milliers et les milliers de vies anéanties. Mais oui, un Nuremberg russe est indispensable.

Français : le formatage inclusif

Article publié le 9 septembre 2022- Dernière mise à jour : 11 septembre 2022


L’écriture inclusive fait débat en France depuis une dizaine d’années : elle est sensée « assurer l’égalité de représentation des femmes et des hommes », car la langue française « véhiculerait une vision masculine du monde » …

Tout est dans la formule : comment une langue (mot féminin !) peut-elle être « masculiniste » ? Les partisans de l’écriture inclusive justifient leur théorie par un tour de passe-passe : l’assimilation du genre grammatical au genre biologique.

Dans la fameuse règle stipulant que « le masculin l’emporte sur le féminin », « masculin » et « féminin » renvoient aux genres grammaticaux, et non aux sexes ; la règle ne dit pas que l’homme est supérieur à la femme, mais seulement que le genre grammatical masculin prime sur le genre féminin dans les accords.

Le français ne dispose pas du genre neutre : les substantifs sont donc aléatoirement masculins ou féminins. le mot « chaise » est féminin, le mot « tabouret » est masculin : le français ne considère pas pour autant que le tabouret est plus noble que la chaise.

En français, un substantif utilisé sans plus de précision est générique au singulier et inclusif au pluriel. Les mots « girafe » (féminin) et « lion » (masculin) désignent respectivement, au singulier l’ espèce « girafe » et l’espèce « lion », et au pluriel l’ensemble des girafes et des lions, mâles et femelles confondus. Les girafes mâles sont ainsi désignées par un mot féminin (ce qui ne les dérange d’ailleurs pas plus que ça).

Du coup en français il faut préciser le sexe si on veut être plus explicite : on parlera par exemple de « girafe mâle » ou de « girafe femelle »… Par contre, quand le générique est masculin, il existe souvent un substantif spécifique pour désigner la composante féminine (dans notre exemple, le mot « lionne »). Dans ce cas, effectivement, le genre grammatical correspond au genre biologique.

Tout ceci pour dire que genre grammatical et genre biologique sont deux notions distinctes, même si elles se recoupent en partie.

L’utilisation des genres en français est complexe, mais ne repose sur aucun fondement sexiste. Je veux bien que « la déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789 soit sexiste, mais en raison de son contenu, pas parce qu’elle utilise le masculin générique dans son titre.

Concernant la « visibilisation » des femmes, le français n’a pas attendu l’arrivée de l’écriture inclusive. Il a toujours su féminiser le nom des métiers lorsque c’était nécessaire : on trouve déjà des « escrivaines » (écrivaines) dans des textes du XIII ème siècle.

Certains noms de métiers féminisés se sont imposés : agricultrice, poétesse … D’autres sont utilisés concurremment au nom masculin. On dit indifféremment que « George Sand est l’autrice / l’auteur de la Mare au diable » : dans la première formulation, on met l’accent sur la nature féminine de l’auteur. Dans la seconde, on s’arrête au métier. L’important, c’est que les écrivaines soient considérées comme des écrivains à part entière.

Le français permet d’exprimer une large palette de nuances ; à chacun de l’utiliser comme bon lui semble, selon sa sensibilité. Il est normal qu’un texte officiel parle « du corps des préfets »; il est légitime qu’une femme préfet exige qu’on l’appelle « Madame la préfète ».

Il n’y a pas lieu de normaliser l’usage de la langue comme le réclament les partisans de l’écriture inclusive : c’est l’usage qui établit la norme en se moquant des préconisations des institutions, académies et autres comités.

Les adeptes de l’écriture inclusive vont à l’encontre d’une loi fondamentale en linguistique : l’oral prime sur l’écrit. L’écrit ne commande jamais l’évolution d’une langue. C’est au contraire la langue parlée qui dicte sa forme à l’écrit en allant toujours vers plus de simplicité.

Or en matière de simplicité, l’écriture inclusive se pose un peu là !

Outre le fameux point médian (les salarié.e.s), elle préconise divers procédés, soit pour imposer la parité sexuelle dans les expressions, soit pour neutraliser les termes « masculinisés ».

On a déjà beaucoup glosé sur le point médian : utilisé systématiquement, il rend vite les textes incompréhensibles (les salarié.e.s français.e.s sont sous-payé.e.s selon les observateurs.trices du monde économique). On imagine les difficultés qu’occasionnent ce type d’écrits chez ceux qui maîtrisent mal le français (les migrants par exemple).

Les adeptes du point médian déconseillent d’ailleurs son utilisation quand le résultat est particulièrement rébarbatif (les agriculteurs.trices). Ils préconisent dans ce cas de recourir à d’autres procédés, comme la double flexion, qui consiste à citer explicitement les deux sexes (le fameux « françaises, français … » des discours présidentiels). Mais ce procédé ne peut pas non plus être utilisé de façon systématique, compte tenu de sa lourdeur (ah, heureux roi des belges …).

A défaut, ils préconisent de rechercher la neutralité sexuelle :

  • – en utilisant des mots ou formules épicènes (dont la forme ne varie pas selon le genre). Plutôt que d’employer la formule « les agriculteurs.trices » on parlera des « personnes travaillant dans l’agriculture »,
  • – en adoptant une approche globalisante (« le monde agricole … ») ou en recourant à l’adressage indirect (« dans l’agriculture … »).

Ces procédés utilisés par pur formalisme peuvent dénaturer le propos (le terme « monde agricole » n’englobe pas que les seuls agriculteurs), et le recours massif aux périphrases relève de la langue de bois : ainsi traité, n’importe quel texte ressemble à une motion de synthèse du Parti Socialiste.

L’écriture inclusive fait bien sûr le délice des bureaucrates. Ce n’est pas un hasard si elle est tant prisée par les apparatchiks des partis et syndicats de gauche : elle leur parle !

En brouillant leur discours, elle leur permet de masquer leur impuissance. Ce faisant, personne n’est dupe : avant, on ne les écoutait pas ; aujourd’hui on ne les lit même plus.

L’écriture inclusive part du principe qu’il suffit de rééduquer le langage pour changer la société. Eliane Viennot (1), la papesse du genre, l’affirme dans une tribune publiée dans le Monde le 27 avril 2021 : « on ne peut d’un côté accepter l’écriture inclusive et de l’autre tolérer les agissements sexistes ». Autrement dit, écrire en inclusif est un gage de féminisme (2).

En définitive, l’écriture inclusive n’est qu’un marqueur de bien-pensance. Elle relève du Spectacle, au sens situationniste du terme : à défaut de pouvoir / vouloir changer le Monde, les incluseurs.euses se contentent d’en corriger la représentation.

« La langue française est un système qui n’est pas plus sexiste que l’allemand, l’anglais, l’arabe ou le coréen … Alors que, partout, l’oppression des femmes est une réalité à laquelle s’affrontent des milliers de luttes, il y aurait des langues plus « féministes » que d’autres ? C’est le sort fait aux femmes et l’usage de la langue qui peuvent être sexistes, et non les langues en elles-mêmes » (Danièle Manesse, interview au « Monde », 31 mai 2019)




(1) professeur émérite de littérature française de la Renaissance à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne (abusivement qualifiée de « linguiste » dans « Le Monde »).


(2) Il semble que cela n’ait pas suffi dans le cas de Julien Bayou.