Le mythe de la 6ème République

Article publié le 8 juin 2022 – Dernière mise à jour : 18 juin 2022

Analyse du volet institutionnel du programme de Jean-Luc Mélenchon (chapitre 1 de son livre-programme « L’avenir en commun »)


En préambule de son programme, Mélenchon fait un bilan sévère – mais fondé – de l’état de la démocratie en France : abstention massive aux élections, perte de confiance des français dans les institutions, exercice solitaire du pouvoir par un président-monarque, poids des lobbys, impuissance du Parlement … (ce à quoi il aurait pu ajouter : incapacité de la classe politique à réformer le pays en profondeur).

Il impute tous ces maux au caractère présidentiel de la 5ème République et à l’usage pervers que fait Macron des institutions. La panacée selon lui : changer de république pour mettre en place un régime parlementaire.

Son projet de 6ème République appelle trois remarques :

– Un changement de régime « à froid » ne peut pas être réalisé sans un fort consensus politique. On voit mal un parti aussi clivant et controversé que LFI mener à bien une modification radicale de nos institutions. D’ailleurs, Mélenchon qui se pique d’histoire le sait parfaitement : les changements de constitution se sont toujours faits en France sous la contrainte, suite à un drame national : la défaite de 1870, l’Occupation, la guerre d’Algérie. Il n’est pas sûr que l’arrivée de LFI au pouvoir soit une catastrophe suffisante à cet égard.

– Le processus imaginé par Mélenchon est long et incertain (enchaînement d’un référendum, d’une élection constituante, puis d’élections législatives, le tout sur plus de deux ans) ; il engagerait le pays dans une campagne électorale interminable. Compte tenu du contexte international (guerre en Ukraine ; crise économique et écologique) La France a peut-être mieux à faire.

– Ce scénario n’est pas réalisable, sauf à faire un coup d’état juridique. Mélenchon veut organiser son referendum constitutionnel en s’appuyant sur l’article 11 de la Constitution, qui n’est pas applicable dans ce cas précis. Il faudrait passer par l’article 89, qui exige l’accord des deux chambres. Même si demain la gauche était majoritaire à l’Assemblée, elle aurait le Sénat contre elle (1).

En conséquence, la 6eme République de Mélenchon, c’est du vent.

Dans son programme, Mélenchon propose des mesures démagogiques (le droit de vote à 16 ans) ou carrément irréalistes (la révocation des élus par referendum – un phantasme datant de la Commune), mais il fait aussi des propositions pertinentes :

  • – élection des députés au scrutin proportionnel départemental,
  • – reconnaissance du vote blanc,
  • – instauration d’une procédure de parrainages citoyens pour l’élection présidentielle,
  • – instauration du RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) (2).

La plupart de ces réformes ne nécessiteraient pas de modifier la constitution ou pourraient être réalisées avec l’appui d’autres forces politiques ; nul besoin donc de se lancer dans un projet pharaonique de changement de république pour restaurer la démocratie en France (3).



(1) Le Pen avait prévu elle aussi de passer en force en utilisant l’article 11 pour inscrire ses dispositifs anti-immigrés dans la constitution.


(2) LFI et le RN veulent mettre en place un RIC permettant de modifier directement la constitution. Chez Le Pen, il s’agit d’une stratégie subtile pour contourner les garde-fous constitutionnels afin de faire évoluer le régime vers un système à la hongroise. Mélenchon lui bien sûr ne fait pas ce genre de calcul …


(3) Deux réformes – non citées dans le programme de Mélenchon – contribueraient aussi à re-dynamiser la 5ème République :

  • – le retour à un mandat présidentiel de 7 ans – non renouvelable, qui permettrait au président de conduire des projets dans la durée sans se préoccuper de sa réélection.
  • – l’inversion du calendrier des élections législatives et présidentielle : cela éviterait que les législatives ne servent qu’à donner une majorité parlementaire au Président.

Jeu de NUPES

Article publié le 23 mai 2022 – Dernière mise à jour : 24 mai 2022


La création de la NUPES (Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale) constitue l’apothéose de la carrière de Jean-Luc Mélenchon : elle officialise la défaite du parti socialiste (l’assouvissement d’une haine vieille de 13 ans) et l’allégeance des leaders de la gauche à Sa Personne (le rêve de toute une vie).

Hormis cela, c’est une arnaque.

Il faut être gonflé comme seul peut l’être Mélenchon pour prétendre gagner les élections législatives à la tête d’une gauche qui n’a recueilli que 32% des voix à la présidentielle. Ses 22% obtenus au premier tour ne valent pas mieux que les 58% de Macron au deuxième : ils incluent beaucoup de votes « utiles » que le grand illusionniste de LFI s’est empressé de convertir en votes d’adhésion.

Cela lui a suffi pour obtenir le ralliement d’Olivier Faure et de Julien Bayou : faut-il que les apparatchiks du PS et de EELV aient peur de leurs électeurs pour accepter ainsi de se soumettre !

Dans un réflexe d’auto-légitimisation, les signataires de l’accord se présentent comme l’incarnation de la gauche, renvoyant dans le camp macronien tous ceux qui ne sont pas NUPES (ce n’est pas ainsi qu’ils vont élargir leur base électorale).

La gauche – marque déposée – a mobilisé tout ce qu’elle compte de trolls et d’affidés dans les médias pour accréditer l’idée que les opposants à l’accord étaient « de droite » (comme si Faure était « de gauche » !). Ainsi, par la vertu d’un seul scrutin, la gauche française serait devenue communautarise et poutinienne …

L’esbroufe est vite apparue comme telle du côté des élus et des militants du PS : en témoigne la multiplication des candidatures dissidentes (certaines bénéficiant d’ailleurs du soutien du parti). Mélenchon n’aurait peut-être pas dû ouvrir son « union populaire » aux socialistes : ils vont y mettre le souk.

Nous verrons le 12 juin si l’esbroufe tient du côté des électeurs. Certes, le peuple de gauche réclame depuis longtemps un programme commun (il l’attend depuis cinq ans), mais peut-être pas un programme bricolé sur un coin de table.

Ce programme, un grossier copié-collé de celui de Mélenchon pour la présidentielle, mériterait une petite analyse, pour le fun.

Comme ses différentes propositions n’ont pas été réellement débattues, elles font souvent l’objet d’une formulation alambiquée, pour ménager toutes les susceptibilités : du coup ce programme perd une des rares qualités du document originel : la clarté (1).

Lorsque les négociateurs n’ont pas pu mettre leurs différends sous le tapis, ils les ont listés dans leur programme. Ces points de désaccord sont particulièrement impressionnants en ce qui concerne l’Europe et la politique internationale. Rêvons un peu : imaginons que Mélenchon soit « élu » premier ministre le soir du 19 juin. Le spectacle du char de l’Etat tiré par l’attelage mélenchonnien sera savoureux.

En toute logique, la baudruche « nupesienne » devrait se dégonfler rapidement.

Elle aura au moins eu le mérite de clarifier les choses, en permettant de faire le tri à gauche entre les communautaristes, les opportunistes et les tenants d’une gauche universaliste. Ces derniers sont minoritaires au PS ? Qu’ils abandonnent les décombres de leur parti à Mélenchon, pour qu’il en fasse sa datcha …



(1) Exemple de langue de bois pratiqué par la NUPES : (il faut) « Défendre la souveraineté et la liberté de l’Ukraine et du peuple ukrainien ainsi que l’intégrité de ses frontières, dans un contexte international de tensions et de guerre sur le continent européen et face aux crimes de guerre décidés par Vladimir Poutine ». La guerre en Ukraine, il faut en parler, pour surtout ne rien en dire.

Game of thrones – le bilan

Article publié le 4 mai 2022 – Dernière mise à jour : 10 mai 2022


Au delà des péripéties de la campagne électorale, un constat s’impose : l’élection présidentielle de 2022 s’inscrit dans la continuité des élections européennes de 2019. Les trois grandes familles politiques font aujourd’hui à peu près jeu égal ; les seuls changements notables intervenus depuis 2019 concernent les rapports de force au sein de chaque bloc.

L’extrême droite a progressé, avec 32,28% des suffrages exprimés (Le Pen : 23,15% – Zemmour : 7,07% – Dupont Aignan : 2,06%). Elle a profité du dépeçage des Républicains réalisé conjointement par Macron et Zemmour (ce dernier a échoué dans son projet de rassembler derrière lui l’extrême droite et la droite « patriote » : il n’a fait que rallier la frange la plus réactionnaire de l’électorat fillonniste à Le Pen).

L’extrême droite reste cependant bloquée par son incapacité à nouer des alliances politiques : elle ne peut espérer l’emporter que dans le cadre de triangulaires.

Quoi qu’il en soit, elle joue aujourd’hui dans les 5 mètres – comme on dit à Toulouse. Le risque qu’elle parte à l’essai s’accroit d’élection en élection. Un espoir néanmoins : que ses leaders s’entretuent pour prendre sa direction.

La droite libérale, même si elle a gagné l’élection présidentielle, stagne à 32,62% des voix (Macron : 27,84% – Pécresse : 4,78%). La présidentielle a permis à Macron d’assoir son pouvoir sur la droite en marginalisant les Républicains, mais sa base électorale reste étroite. Il a été réélu sur l’élan de son premier mandat : il n’a ni programme, ni projet, à part celui de durer.

Compte tenu de l’impossibilité pour Macron de se représenter en 2027, la droite va très vite s’enliser dans des guerres de succession entre héritiers putatifs.

La gauche se maintient globalement, malgré ses divisions et les psychodrames de la campagne électorale. En raclant les fonds de tiroir, elle atteint 31,94% des voix (Mélenchon : 21,95% – Jadot : 4,63% – Roussel : 2,28% – Hidalgo : 1,75% – Poutou : 0,77% – Artaud : 0,56%).

Grand changement par rapport à 2019 : les insoumis ont pris l’ascendant sur les écologistes, incapables de proposer un projet politique mobilisateur (misère de l’écologie politique …).

Il n’y a pas lieu de s’en réjouir. Par ses outrances verbales et programmatiques, par son anti-européanisme, Mélenchon interdit à la gauche de constituer une alternative crédible, tout en incitant une partie de ses électeurs à rejoindre Macron.

Une extrême droite à l’affut, une droite sans ambition autre que carriériste, une gauche impuissante, dans un contexte international chaotique : le quinquennat qui vient s’annonce mortifère.