Français : le formatage inclusif

Article publié le 9 septembre 2022- Dernière mise à jour : 11 septembre 2022


L’écriture inclusive fait débat en France depuis une dizaine d’années : elle est sensée « assurer l’égalité de représentation des femmes et des hommes », car la langue française « véhiculerait une vision masculine du monde » …

Tout est dans la formule : comment une langue (mot féminin !) peut-elle être « masculiniste » ? Les partisans de l’écriture inclusive justifient leur thèse par une manipulation : ils assimilent le genre grammatical au genre biologique. Ils veulent sexualiser le français.

Dans la fameuse règle stipulant que « le masculin l’emporte sur le féminin », « masculin » et « féminin » renvoient aux genres grammaticaux, et non aux sexes ; quand un grammairien qualifie le masculin de genre « noble », il ne dit pas que l’homme est supérieur à la femme, mais seulement que le genre grammatical masculin prime sur le genre féminin dans les accords (1).

Le français ne dispose pas du genre neutre : les substantifs sont donc aléatoirement masculins ou féminins. le mot « chaise » est féminin, le mot « tabouret » est masculin : le tabouret n’est pas plus prestigieux que la chaise pour autant.

En français, un substantif utilisé sans plus de précision est générique au singulier et inclusif au pluriel. Les mots « girafe » (féminin) et « lion » (masculin) désignent respectivement, au singulier l’ espèce « girafe » et l’espèce « lion », et au pluriel l’ensemble des girafes et des lions, mâles et femelles confondus. Les girafes mâles sont ainsi désignées par un mot féminin (ce qui ne les dérange pas plus que ça).

Si on veut être plus explicite, on doit préciser le sexe : on parle alors de « girafe mâle » ou de « girafe femelle ». Quand le générique est masculin, le français propose souvent un substantif spécifique pour désigner la population féminine (dans notre exemple, le mot « lionne »). Dans ce cas, effectivement, le genre grammatical correspond au genre biologique …

Tout ceci pour dire que genre grammatical et genre biologique sont deux notions distinctes, même si elles se recoupent en partie.

L’utilisation des genres en français est complexe, mais ne repose sur aucun fondement sexiste. Je veux bien que « la déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789 soit sexiste, mais en raison de son contenu, pas parce qu’elle utilise le masculin générique dans son titre.

Concernant la « visibilisation » des femmes, le français n’a pas attendu l’arrivée de l’écriture inclusive. Il a toujours su féminiser le nom des métiers lorsque c’était nécessaire : on trouve déjà des « escrivaines » (écrivaines) dans des textes du XIII ème siècle.

Certains noms de métiers féminisés se sont imposés naturellement : agricultrice, poétesse … D’autres sont utilisés concurremment au nom masculin. On dit indifféremment que « George Sand est l’autrice / l’auteur de la Mare au diable » : dans le premier formulation, on met l’accent sur la nature féminine de l’auteur. Dans la seconde, on se réfère simplement au nom de métier générique. L’important, c’est que les écrivaines soient reconnues à leur juste valeur.

Le français permet d’exprimer une large palette de nuances ; à chacun de l’utiliser comme bon lui semble, selon sa sensibilité. Il est normal qu’un texte officiel parle « du corps des préfets »; il est légitime qu’une femme préfet exige qu’on l’appelle « Madame la préfète ».

Il n’y a pas lieu de normaliser l’usage de la langue comme le réclament les partisans de l’écriture inclusive : c’est l’usage qui établit la norme en se moquant des préconisations des institutions, académies et autres comités.

Les adeptes de l’écriture inclusive vont à l’encontre d’une loi fondamentale en linguistique : l’oral prime sur l’écrit. L’écrit ne commande jamais l’évolution d’une langue. C’est au contraire la langue parlée qui dicte sa forme à l’écrit en allant toujours vers plus de simplicité.

Or en matière de simplicité, l’écriture inclusive se pose un peu là !

Outre le fameux point médian (les salarié.e.s), elle préconise divers procédés, soit pour imposer la parité sexuelle dans les expressions, soit pour neutraliser les termes « masculinisés ».

On a déjà beaucoup glosé sur le point médian : utilisé systématiquement, il rend vite les textes incompréhensibles (les salarié.e.s français.e.s sont sous-payé.e.s selon les observateurs.trices du monde économique). On imagine les difficultés qu’occasionnent ce type d’écrits chez ceux qui maîtrise mal le français (les migrants par exemple).

Les adeptes du point médian déconseillent d’ailleurs son utilisation quand le résultat est particulièrement rébarbatif (les agriculteurs.trices). Ils préconisent dans ce cas de recourir à d’autres procédés, comme la double flexion, qui consiste à citer explicitement les deux sexes (le fameux « françaises, français … » des discours présidentiels). Mais ce procédé ne peut pas non plus être utilisé de façon systématique, compte tenu de sa lourdeur (ah, heureux roi des belges …).

A défaut, ils préconisent de rechercher la neutralité sexuelle :

  • – en utilisant des mots ou formules épicènes (dont la forme ne varie pas selon le genre). Plutôt que d’employer la formule « les agriculteurs.trices » on parlera des « personnes travaillant dans l’agriculture »,
  • – en adoptant une approche globalisante (« le monde agricole … ») ou en recourant à l’adressage indirect (« dans l’agriculture … »).

Ces procédés utilisés par pur formalisme peuvent dénaturer le propos (le terme « monde agricole » n’englobe pas que les seuls agriculteurs), et le recours massif aux périphrases relève de la langue de bois : ainsi traité, n’importe quel texte ressemble à une motion de synthèse du Parti Socialiste.

L’écriture inclusive fait bien sûr le délice des bureaucrates. Ce n’est pas un hasard si elle est tant prisée par les apparatchiks des partis et syndicats de gauche : elle leur parle !

En brouillant leur discours, elle leur permet de masquer leur impuissance. Ce faisant, personne n’est dupe : avant, on ne les écoutait pas ; aujourd’hui on ne les lit même plus.

L’écriture inclusive part du principe qu’il suffit de rééduquer le langage pour changer la société. Eliane Viennot (2), la papesse de la chose, l’affirme dans une tribune publiée dans le Monde le 27 avril 2021 : « on ne peut d’un côté accepter l’écriture inclusive et de l’autre tolérer les agissements sexistes ». Autrement dit, écrire en inclusif est un gage de féminisme.

En définitive, l’écriture inclusive n’est qu’un marqueur de bien-pensance. Elle relève du Spectacle, au sens situationniste du terme : à défaut de pouvoir / vouloir changer le Monde, les incluseurs.euses se contentent d’en modifier la représentation.

« La langue française est un système qui n’est pas plus sexiste que l’allemand, l’anglais, l’arabe ou le coréen … Alors que, partout, l’oppression des femmes est une réalité à laquelle s’affrontent des milliers de luttes, il y aurait des langues plus « féministes » que d’autres ? C’est le sort fait aux femmes et l’usage de la langue qui peuvent être sexistes, et non les langues en elles-mêmes » (Danièle Manesse, interview au « Monde », 31 mai 2019)



(1) Sur le même principe, la première personne est qualifiée par certains grammairiens de « noble » parce qu’elle prime en matière de conjugaison ; on dit « toi et moi allons ensemble », et non « toi et moi allez ensemble » ….


(2) professeur émérite de littérature française de la Renaissance à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne (abusivement qualifiée de « linguiste » dans « Le Monde »).