Une histoire de chat

Un humoriste soviétique avait comparé l’édification du communisme à la recherche d’un chat noir, les yeux bandés, dans une pièce obscure alors que le chat ne s’y trouve pas. C’est exactement l’exercice auquel se livrent les européens en Ukraine depuis plusieurs mois.

Ils essaient désespérément de trouver une issue au conflit sur la base d’un compromis territorial. Le souci, c’est que Poutine est dans une tout autre logique : il veut bien sûr le Donbass, mais il veut surtout ramener l’Ukraine à la situation antérieure à la révolution de Maïdan. Il n’acceptera jamais de négocier avec le gouvernement de Kiev, car ce serait reconnaître sa légitimité. La paix n’est envisageable pour lui qu’après la reddition de l’armée ukrainienne et le départ de Zelenski.

Les européens s’acharnent à obtenir le soutien de Trump, alors que celui-ci est l’obligé de Poutine et a clairement pris son parti. La disparition de la nation ukrainienne « n’est pas un problème » pour lui ; ni celle de l’Europe d’ailleurs. Il est déjà dans le « jour d’après » et attend avec impatience de pouvoir négocier de juteux contrats avec la Russie.

Le 10 septembre, la Russie a envoyé 19 drones survoler la Pologne. L’OTAN n’a pas tenté de les abattre, ce qui aurait constitué un avertissement sans frais adressé à Poutine ; les gouvernements européens se sont contentés de protester et se sont livré à quelques gesticulations militaires après coup. C’est ce type de reculades qui rapproche dangereusement l’Europe d’un conflit généralisé, car elles incitent Poutine à aller toujours plus loin (1).

Il est illusoire d’espérer une paix rapide en Ukraine. Poutine a transformé son pays en machine de guerre. Les européens doivent se faire à l’idée qu’ils sont en guerre avec la Russie, que le conflit dépasse le cadre de l’Ukraine, que les opérations militaires ne sont qu’un aspect de ce conflit, et que l’affrontement avec la Russie sous ses différentes formes va durer jusqu’à l’effondrement d’un des deux protagonistes.


(1) En novembre 2015, en plein conflit syrien, la Turquie a abattu un avion de chasse russe qui avait violé son espace aérien… Erdogan est un des rares chefs d’état que Poutine prend au sérieux.

Le drone de Poutine

« L’Ukraine ne peut plus gagner. Non seulement pour les raisons militaires évoquées. Mais surtout parce que son système politique tient à un fil. Tout concourt à l’effondrement : avoir interdit les syndicats et les partis d’opposition, avoir maintenu Zelenski en place alors que son mandat présidentiel est fini, avoir tenté de sauver les corrompus qui pillent l’effort de guerre, les désertions massives, tout cela a brisé le lien unissant le système Zelenski à son peuple en guerre… Le départ de Zelenski est la condition de l’accord» (Jean-Luc Mélenchon, Le blog, 14 août 2025).

« Qui va signer l’accord de paix ? Monsieur Zelensky, dites-vous ? Vous plaisantez ? Il n’est président de rien. Depuis le mois de mai dernier, son mandat est arrivé à terme » (Jean-Luc Melenchon, les « Amfi », 22 août 2025)

Jean-Luc Mélenchon relaie la propagande du Kremlin depuis 2014 :

– Les syndicats et les partis d’opposition ne sont pas interdits en Ukraine ; seuls les partis pro-russes le sont.

– Si Zelenski n’est pas revenu devant les électeurs cette année, c’est en raison de l’impossibilité d’organiser des élections dans un pays en guerre dont 20% du territoire est occupé. Mélenchon devrait plutôt s’inquiéter de l’organisation et du déroulement des élections en Russie.

Certes, l’Ukraine de Zelenski est moins stable politiquement que la Russie de Poutine : on a vu fin juillet des centaines de jeunes ukrainiens manifester – avec succès – contre une loi visant à supprimer l’indépendance des instances anticorruption. Rien de tel en Russie. Poutine a liquidé méthodiquement tous les opposants qui pouvaient constituer une menace pour son régime, de Boris Nemtsov à Alexeï Navalny en passant par « son ami » Prigojine. Il a jeté en prison tous ceux qui ont osé élever la voix contre son « opération spéciale ». Il a fait taire tous les journaux, radios, télévisions d’opposition. Il a contraint à l’exil des centaines de milliers de jeunes russes qui ne voulaient pas servir de chair à canon dans le Donbass ou cautionner les crimes de guerre de l’armée russe.

Mélenchon a tous les culots : il dénonce « les corrompus qui pillent l’effort de guerre » en Ukraine alors même qu’il soutient un régime maffieux qui rackette la Russie depuis 2000.

Zelenski est la clé de voûte de la résistance ukrainienne : c’est donc l’homme à abattre ; son élimination est comme dit Mélenchon, « le préalable à l’accord ».

Serait-ce un effet Trump ? Mélenchon veut lui aussi être de l’hallali (1). Lui l’apparatchik, lui le trotskiste qui a fait ses classes au service de Mitterrand l’ami de Bousquet, lui Mélenchon, se permet de porter un jugement sur Zelenski !

En réalité, à l’instar de son maître du Kremlin, Shahed Mélenchon ne reconnais pas la légitimité du gouvernement ukrainien : tout est dans la formule « le système Zelenski »…


Dans son blog, Jean-Luc Mélenchon ne s’en prend pas seulement à Zelenski ; il légitime aussi par avance les futures revendications territoriales de Poutine :

« … les appétits de bouts d’Ukraine en Pologne et en Hongrie seront rallumés. Dès lors, d’une façon ou d’une autre, la question des frontières va revenir plus forte que jamais. Nous avions proposé une conférence des frontières sous l’égide de l’OSCE en 2016. On me fit le procès stupide de m’accuser de vouloir les changer. J’argumentais qu’elles le feraient sans nous. Et que mieux valait prendre les devant en organisant la discussion … »

Mélenchon est très généreux avec le territoire des autres.


(1) Peut-on qualifier pour autant la direction de LFI de « meute » ? Il y a plus d’intelligence individuelle et collective dans une meute qu’à la tête de LFI.

Misère de l’altermondialisme : le Monde diplomatique serait-il poutinien ?

Sous le chapeau « le piège du grand réarmement », le Monde diplomatique d’avril 2025 feint de s’interroger : « y a-t-il une menace russe ? »

Bien sûr que non : à part la Pologne en 1919 et en 1939, la Finlande en 1939, la Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968, l’Afghanistan en 1980, la Tchétchénie en 1994 et en 1999, la Géorgie en 2008, la Syrie en 2013, l’Ukraine en 1920 et en 2014, la Russie n’a jamais agressé personne.

La Russie est la grande victime de l’Histoire. Si ses troupes ont franchi la frontière ukrainienne en 2022, c’était contraintes et forcées, pour prévenir une attaque imminente des « nazis» de Kiev sur ordre de l’OTAN, de l’Union Européenne et des médias occidentaux.

Comment vendre cette fable à une clientèle qui, même si elle n’écoute pas France Info, a entendu parler des charniers de Boutcha et de Marioupol ? En présentant la guerre coloniale menée par la Russie en Ukraine comme un conflit géopolitique mondial.

Cette approche a trois avantages : elle permet de renvoyer la responsabilité de l’agression russe sur les occidentaux, « d’enjamber » le peuple ukrainien, présenté comme l’objet d’un conflit qui le dépasse, et enfin d’occulter la nature et les motivations du régime russe. Depuis 2014, le Monde Diplomatique relaie la thèse du complot occidental contre la Russie en reprenant méthodiquement les éléments de langage du Kremlin.

Ainsi donc, dès la chute de l’URSS, les États-Unis auraient décidé d’étrangler la Russie en étendant l’OTAN vers l’Est… Peu importe si en réalité les anciens pays communistes sont entrés dans l’OTAN par crainte du « pacifisme » de leur voisin russe. Il est facile d’écrire l’Histoire une fois que l’on en a fixé le sens : la révolution de Maïdan en 2014 ? Un coup d’état fomenté par les occidentaux pour chasser du pouvoir le président « neutre » (comprenez pro-russe) Ianoukovitch (car il ne peut y avoir de révolution en dehors de la zone d’influence des États-Unis) ; la violation des accords de Minsk ? Du fait des seuls ukrainiens, sur ordre des américains. Le Monde Diplomatique va jusqu’à reprendre le bobard d’un « accord sur le point d’être conclu » en 2022 entre Zelenski et Poutine auquel auraient renoncé les ukrainiens à la demande des occidentaux.

S’il se réfère à un pseudo-accord, le Monde Diplomatique oublie par contre d’évoquer un vrai traité, celui signé en 1994 par la Russie dans lequel elle s’engage à respecter les frontières de l’Ukraine en échange de son renoncement à l’arme atomique.

Faisons de la géopolitique, puisque le Monde Diplomatique se pique d’en faire. Même les auditeurs de FIP le savent : depuis quinze ans, l’ennemi existentiel des États-Unis n’est pas la Russie (qui a le poids économique de l’Italie), mais la Chine. Biden en son temps n’a pas osé l’avouer aux européens, mais vu de Washington, le conflit ukrainien est surtout un frein au redéploiement des États-Unis vers l’espace indo-pacifique.

La géopolitique a ceci de bon qu’elle permet de s’affranchir de la réalité du terrain : elle permet de taire les massacres de civils, la torture systématique des prisonniers, la déportation de milliers d’enfants et la russification forcée des populations ; et quand le Monde Diplomatique parle du viol comme arme de guerre, c’est pour dénoncer les insuffisances de la justice ukrainienne (1).

D’ailleurs, existe-t-il vraiment, ce peuple ukrainien, dont les médias occidentaux nous rebattent les oreilles ? Vu d’en haut, c’est à dire depuis les bureaux parisiens du Monde Diplomatique, l’Ukraine et la Biélorussie sont les glacis défensifs de la Russie. Les ukrainiens devraient se satisfaire du statut de « petits russes » que leur concèdent leurs grands frères slaves : il ne faut pas vouloir fuir l’amour des siens.

Les ukrainiens devraient surtout se trouver un nouveau dirigeant, car leur président actuel refuse de capituler, ce qui constituerait pourtant un premier pas vers une paix raisonnable. Du coup, le Monde Diplomatique s’est interrogé sur la possibilité d’organiser rapidement des élections en Ukraine pour conclure que malgré tout Zelenski risquait d’être réélu. Ne pourrait-on pas confier l’organisation de ces élections à la Russie ? Elle a déjà fait ses preuves en Crimée.

La grande affaire pour le Monde Diplomatique reste cependant de rassurer ses lecteurs sur les intentions de Poutine. Il le fait avec son jésuitisme habituel et à grand renfort de considérations géopolitiques.

Les pays baltes n’intéresseraient pas vraiment la Russie, car à la différence de la Biélorussie et de l’Ukraine, ils ne représentent pas « le cœur national slave et orthodoxe de l’ancien empire tsariste ». Heureux baltes ! Mais il n’est pas dit pour autant que Poutine ne veuille pas aussi récupérer les pieds et les mains de l’empire de Nicolas II.

Par ailleurs, « attaquer les états baltes reviendrait (pour la Russie) à engager la confrontation avec une coalition otanienne comprenant potentiellement une trentaine de pays européens, sans compter les États-Unis ». Si une telle éventualité survient, tout le monde sait que les États-Unis n’interviendront pas et que du coup l’OTAN sera totalement paralysée.

Enfin, si la Russie s’arme massivement, c’est « après avoir observé les développements militaires à ses frontières ». Cela tient de la peur du vide : même la France, première puissance militaire de l’UE, est incapable de déployer plus de 15 000 hommes en Europe.

Quoi qu’il en soit, selon le Monde Diplomatique, les chars russes ne sont pas prêts à entrer dans Paris. On peut même l’affirmer : ils n’y entreront jamais, Poutine n’ayant pas envie de gérer le problème des retraites. La France a déployé cependant plusieurs centaines de soldats dans les pays baltes dans le cadre de ses engagements européens : cela les met à portée de canon des chars russes.

Certains doutent de la volonté de l’Union Européenne de s’opposer à la Russie ; pas le Monde Diplomatique, car il connait le projet secret des dirigeants européens : « faire la guerre pour faire l’Europe ». Ils rechercheraient cyniquement l’affrontement avec la Russie pour fédérer leurs peuples autour du projet européen. (« Quand (ils) gonflent en chœur la baudruche de la menace russe, ils préparent surtout un conflit qu’ils disent vouloir prévenir »). On savait que Macron dormait peu, on sait maintenant à quoi il passe ses nuits.

Ces cinquante dernières années, le Monde Diplomatique a exploré toutes les impasses de l’altermondialisme : il a fait tour à tour la promotion du « socialisme » cubain, du foquisme, de la « révolution » algérienne, du maoïsme (et de son variant khmer rouge), du panarabisme, de l’islamisme, du chavisme et bien sûr de tous les nationalismes tiers-mondistes … Il aura au moins prouvé une chose : on peut se tromper tout le temps.

Si l’on s’en tient à cette considération historique, l’acharnement qu’il met aujourd’hui à défendre la Russie est plutôt rassurant : il vaut certificat d’imposture.

On pourrait s’étonner cependant qu’un journal de gauche s’associe à l’extrême droite pour relayer la propagande du Kremlin ; mais ne faisons pas d’amalgame hâtif : à la différence d’un Mariani ou d’un Nicolas Bay, qui ont leur rond de serviette à Moscou, le Monde Diplomatique soutient le pouvoir russe de façon totalement désintéressée. C’est dire combien il est naïf, sous sa prétention de vouloir expliquer le Monde.


(1) « Manière de voir » numéro d’avril – mai 2023 : « Ukraine, jusqu’où l’escalade ».

Europe : quitte ou double ?

Ces dernières semaines, les européens ont perdu quelques illusions sur la marche du Monde. Malheureusement pour eux, ils ne sont pas au bout de leur peine.

En Ukraine, leur projet de déployer des troupes pour offrir des garanties de sécurité à Kiev a peu de chance d’aboutir, faute d’une possibilité de réassurance auprès de l’armée américaine. Trump ne veut pas d’un tel dispositif, et pour cause : il a déjà souscrit aux objectifs de guerre de Poutine.

Concernant l’Europe, Trump est sur la même ligne que Poutine : il veut démanteler l’UE, car il considère qu’elle entrave l’accès des entreprises américaines au marché européen. Il va laisser les mains libres à Poutine dans sa guerre « civilisationnelle », lui-même se chargeant d’attaquer l’UE sur le plan économique, tout en favorisant le travail de sape mené en interne par l’extrême-droite.

Les européens devraient se préoccuper par ailleurs de leur « autonomie stratégique » vis à vis des États-Unis. Ils dépendent de l’armée américaine en matière de renseignements, de commandement, de logistique, et ont besoin de son autorisation pour utiliser certains armements. En cas de conflit avec la Russie, ils seront à la merci de Trump (c’est la raison pour laquelle les ukrainiens cherchent à obtenir un cessez-le-feu).

Enfin, il y a peu de chance que Poutine accepte de négocier un véritable plan de paix. Lors de son allocution du 5 mars, Emmanuel Macron a évoqué une montée en puissance impressionnante de l’armée russe : un budget militaire porté à 40% du PIB ; la mise en service prochaine de milliers de blindés et le recrutement de 300 000 soldats par an. Si Poutine mobilise tous ces moyens, ce n’est pas pour rester l’arme au pied.

Dans ces conditions, que peuvent attendre les européens des tractations en cours ? Au mieux, un cessez-le-feu rapide pour permettre à l’armée ukrainienne de souffler, et le maintien d’un régime démocratique à Kiev. Si ces objectifs sont atteints, ils pourront décemment réclamer le prix Nobel de la paix pour Trump.

L’Union Européenne va connaitre les deux années les plus critiques de son existence. Jusqu’en novembre 2026 (date des midterms), Poutine va bénéficier de l’alignement des planètes : en face de lui, des états désarmés ; à Washington, un allié tout puissant. Les européens vont avoir du mal à le dissuader d’avancer en Moldavie ou dans les pays baltes.

Ce serait en tout cas une grave erreur de leur part de lâcher l’Ukraine. son armée est solide et expérimentée ; elle fixe l’essentiel des forces russes. Les européens ne peuvent pas se passer d’elle pour assurer leur défense.

Compte tenu de l’urgence, les états européens décidés à faire front, l’Allemagne, la Pologne, la France, les pays nordiques, l’Angleterre vont devoir avancer vite, dans et en dehors de l’UE, dans et en dehors de l’OTAN, en s’affranchissant des pesanteurs politiques, économiques et militaires.

A quelque chose malheur est bon : peut être naîtra-t-il de cette crise une Europe digne de ce nom. Si Macron a rêvé un jour de se couler dans la peau d’un Churchill ou d’un De Gaulle, il doit être satisfait : il va enfin pouvoir réaliser son rêve.

Ukraine : la faillite des occidentaux

Pour ceux qui aiment les références historiques, nous sommes en train de revivre simultanément deux évènements majeurs du vingtième siècle : les accords de Munich de 1938 et le pacte germano-soviétique de 1939 : dans un saisissant renversement d’alliance, les États-Unis ont entrepris de livrer l’Ukraine à la Russie avec l’intention assumée de participer à son dépeçage.

Avant même l’ouverture de négociations de paix, Trump a repris à son compte le narratif de Poutine (« c’est l’Ukraine qui est responsable de la guerre ») et a souscrit à toutes ses exigences : l’annexion des territoires que la Russie a conquis militairement (le Donbass et la Crimée, soit 20% du territoire ukrainien), la « denazification » du pays (c’est-à-dire le retour à la situation politique antérieure à la révolution de Maïdan), la neutralisation de l’armée ukrainienne et l’interdiction faite à l’Ukraine de rejoindre l’OTAN et l’Union Européenne.

Pour Trump, une fois la défaite de l’Ukraine acquise, les raisons de la guerre disparaitront d’elles-mêmes et les négociations de paix ne seront plus qu’une formalité. Les seules négociations qui comptent pour lui sont celles portant sur le remboursement des sommes investies par l’administration Biden dans la défense de l’Ukraine (Trump oublie au passage que 80% de ces sommes ont servi à acheter des armes américaines ; en aidant l’Ukraine, les États-Unis ont surtout financé leur industrie militaire). Là réside le hiatus entre les positions européennes et américaines : quand les européens parlent de garanties de sécurité, Trump pense business.

Il est cependant difficilement concevable que Trump ait pris le parti de Poutine uniquement par mercantilisme. Depuis son premier mandat, un soupçon pèse sur sa relation avec Poutine. Trump a fait des affaires en Russie dans le passé : compte tenu de la moralité du personnage, il ne serait pas surprenant que le Kremlin dispose de quelque «  kompromat » le concernant. La « Grande Amérique » dirigée par un agent russe, voilà qui serait savoureux …

Si l’Ukraine perd la guerre, ce sera bien sûr à cause du lâchage américain, mais aussi en raison de l’insuffisance du soutien occidental depuis le début du conflit.

Les occidentaux ont attendu 2024 pour livrer à l’Ukraine les armes puissantes dont elle avait besoin : des missiles à longue portée, des chars lourds ou des avions de combat – en le faisant chaque fois au compte-goutte. Ils n’ont d’ailleurs toujours pas autorisé l’Ukraine à utiliser les missiles à longue portée pour frapper la Russie en profondeur.

En trois ans de guerre, les occidentaux n’ont pas réussi à doter l’Ukraine d’un système de défense antiaérienne efficace, alors qu’en même temps les États-Unis fournissait à Israël des missiles antiaériens derniers cris.

Combien de civils et de soldats ukrainiens sont morts à cause des lignes rouges que se sont imposés les occidentaux ?

L’Europe vient d’annoncer un nouveau train de sanctions économiques contre la Russie. Pourquoi a-t-elle attendu 2025 pour les mettre en œuvre ?

Il y a quelques mois, ARTE a diffusé une enquête instructive sur le commerce entre les pays européens et la Russie, via la Turquie et les anciens états soviétiques d’Asie centrale. Les pays du Nord de l’Europe sont en train de fortifier leurs frontières en prévision d’une éventuelle offensive russe. Pendant ce temps, des camions franchissent quotidiennement ces mêmes frontières à destination de la Russie… Les ukrainiens trouvent régulièrement des composants occidentaux dans les missiles et drones qu’ils abattent. Que font les occidentaux contre les entreprises qui alimentent l’industrie militaire russe ?

Les états européens – à l’exception de la Pologne et des pays baltes – semblent découvrir aujourd’hui que la Russie constitue une menace existentielle. Pourtant Poutine affirme depuis 2014 sa haine de l’Occident, de ses valeurs, de son système politique : il a commandité contre l’Europe de nombreux sabotages, cyberattaques et actions de désinformation. L’Europe subit une guerre hybride depuis 2014, mais elle feint de l’ignorer.

Non dirigeants sont sidérés par le changement d’alliance brutal opéré par Trump, mais celui-ci n’a jamais fait mystère de ses intentions. Ils ne se sont pas préparé à son arrivée au pouvoir quand celle-ci est devenue probable. Ils ont préféré croire jusqu’au bout que Kamala Harris allait gagner les élections présidentielles : c’était si confortable !

En 2023, après l’échec de son offensive, la Russie est passée en économie de guerre. Elle a mobilisé ses ressources, sa population, son industrie pour mettre en œuvre la seule stratégie qu’elle connaisse, celle du rouleau compresseur. Qu’ont fait les européens depuis deux ans pour contrebalancer la puissance militaire russe ? Seule la Pologne a investi massivement dans sa défense en portant son budget militaire à 5% de son PIB (celui de la France plafonne à 2%).

L’absence de vision et de courage politique des dirigeants européens est sidérante. Macron, pour ne parler que de lui, a multiplié ces trois dernières années les initiatives a contre temps, à contre sens, les promesses non tenues et les discours creux, avec pour seul objectif d’occuper l’espace médiatique.

Sa prestation lors de sa rencontre avec Trump le 24 février a été pathétique : il a cru pouvoir amener le président américain sur le terrain des préoccupations européennes avec quelques flatteries. Son communiqué à l’issue de la réunion faisant état de soi-disant « avancées » est ridicule : il n’a même pas dénoncé le racket dont l’Ukraine faisait l’objet.

Faute d’avoir réarmé à temps, nos dirigeants ont créé en Europe un appel d’air encore plus dangereux que la volonté expansionniste de Poutine. S’ils pensent pouvoir arrêter l’ogre russe en lui livrant l’Ukraine, ils se trompent : ils lui permettront juste de prendre un nouvel élan.

Terrorisme mode d’emploi

En Occident, les dirigeants politiques mentent parfois, sur un peu tout : l’état des hôpitaux, le déficit budgétaire, les violences policières … Mais pas en Russie. En Russie, il n’y a pas de divergence entre la parole officielle et la réalité, car la parole officielle EST la réalité.

L’attentat du Crocus City Hall à Moscou a été revendiqué par L’Etat islamique au Khorassan (EI-K). Poutine a reconnu qu’il était l’œuvre d’islamistes mais affirme contre toute évidence que l’Ukraine en est l’instigateur. Et l’Occident de s’interroger : comment peut-on mentir à ce point ? Mais Poutine ne ment pas ! Il décrit la réalité russe : les nazis sont au pouvoir à Kiev, les troupes de l’OTAN combattent dans le Donbass, les ukrainiens se sont bombardés eux-mêmes à Marioupol et les charniers de Boutcha ne sont qu’une mise en scène orchestrée par les médias occidentaux.

Quand Poutine parle, y compris à la presse internationale, il ne s’adresse qu’aux russes. Peu importe si ses propos sont absurdes : il n’a que faire de l’opinion publique internationale, occidentale en particulier. Son seul souci, c’est d’inscrire son action dans le grand roman national qu’il déroule depuis son arrivée au pouvoir.

Il faut prendre ce récit fictionnel au sérieux, car il nous éclaire sur les intentions du maître du Kremlin. Écoutons donc ce que dit Poutine sur l’attentat du Crocus City Hall. Il ne s’attarde pas sur les exécutants, ceux-ci n’étant pas ukrainiens ; il préfère dénoncer le commanditaire, situé bien sûr à Kiev (d’où la relocalisation officiellement de l’interception du commando à la frontière ukrainienne).

Sa présentation de l’attentat, bien qu’incohérente, s’inscrit dans le prolongement de l’assassinat de Navalny, de son auto réélection triomphale et de l’officialisation de l’état de guerre (le même jour que l’attentat …). Elle alimente la fable de la « monstruosité » du pouvoir de Kiev ; elle annonce tout simplement l’intensification de la guerre. Loin d’affaiblir Poutine, l’attentat le conforte dans son discours.

Les responsables occidentaux continuent à considérer Poutine comme un chef d’état « normal », malgré ses crimes et les menaces de guerre nucléaire qu’il brandit régulièrement. Macron lui a même proposé «une coopération accrue» pour lutter contre le terrorisme islamiste : comme si Poutine se préoccupait de la sécurité des russes, lui qui en a déjà sacrifiés 150 000 en Ukraine !

Un petit retour sur le passé s’impose. La Russie a subi une vingtaine d’attentats « islamistes » depuis 2000. Les deux plus meurtriers sont la prise d’otage au théâtre Doubrouska à Moscou en octobre 2002 et celle de l’école de Beslam en Ossetie du Nord en septembre 2004. Dans les deux cas, la plupart des victimes ont été tuées par la police. A Beslam, elle a même utilisé des chars pour « libérer » les otages : l’important, c’était de liquider les assaillants.

L’arrivée au pouvoir de Poutine a été précédée par cinq attentats, entre le 31 août et le 16 septembre 1999. Les plus meurtriers visaient de simples immeubles d’habitation à Moscou. Ils ont fait en tout plus de 300 morts. Leurs auteurs se sont officiellement enfuis en Tchétchénie, désignant ainsi (déjà) le commanditaire. Ces attentats ont servi de prétexte au déclenchement de la deuxième guerre de Tchétchénie, à la faveur de laquelle Poutine a été élu Président.

Pour la petite histoire, la vigilance d’un habitant a permis de déjouer un sixième attentat le 23 septembre 1999 à Riazan  : ses auteurs étaient membres du FSB (il s’agissait soi-disant d’un exercice).

Concernant l’attentat du Crocus City Hall, plus le gouvernement russe accumulera de preuves contre l’Ukraine, plus la probabilité que l’attentat ait été piloté par le FSB sera forte.

L’Ukraine selon Mélenchon


Jean-Luc Mélenchon a appelé « chaque conscience de gauche progressiste, humaniste » à le soutenir : c’est audacieux, considérant son alignement sur Moscou dans le conflit ukrainien.

Déjà en 2014, il traitait les manifestants pro-européens de la place Maïdan de fascistes (c.f. son Blog du 25 février 2014) ; Poutine ne fait rien d’autre aujourd’hui quand il parle de « dénazifier » l’Ukraine.

La révolution de 2014 (qualifiée de « coup d’état » par Mélenchon) s’est traduite par l’éviction du président pro-russe Ianoukovytch, provoquant en retour l’occupation de la Crimée par la Russie. Ce n’est pas un problème pour Mélenchon, car « la Crimée est russe » (il l’a réaffirmé récemment dans un entretien avec le Monde le 17 janvier 2022) : propos étonnant pour un adepte de la gouvernance mondiale, sachant que l’intangibilité des frontières est un des principes fondamentaux de l’ONU.

Fin 2021 – début 2022, les Russes mobilisent à la frontière ukrainienne : « qui ne ferait pas la même chose avec un voisin pareil (l’Ukraine), un pays lié à une puissance qui les menace continuellement ? » déclare Jean-Luc Mélenchon au Monde le 17 janvier 2022.

Manque de chance, ce sont les russes qui attaquent. Mais si Mélenchon s’est trompé, ce n’est pas de sa faute : « Je me suis référé à ce que disaient les plus hautes autorités de mon pays. J’ai eu tort de les croire » (samedi 26 février, meeting à Saint Denis de la Réunion) : pour une fois qu’il fait confiance à Macron ….

Dans un premier temps, il ne parle que « d’escalade insupportable » on l’a connu plus virulent pour dénoncer une agression impérialiste. Il demande « un cessez-le-feu immédiat et un retrait de toutes les troupes étrangères d’Ukraine », comme s’il y avait en Ukraine d’autres troupes que russes … (le 24 février, à la Réunion).

Mélenchon ne dénonce clairement l’agression russe que début mars : « quelles que soient les causes de l’invasion de l’Ukraine, rien ne peut l’excuser ni la relativiser » (déclaration à l’Assemblée Nationale, le 1er mars 2022) ; « stop à la guerre, stop à l’invasion de l’Ukraine, à bas l’armée qui envahit l’Ukraine » (meeting du 6 mars à Lyon).

Paradoxalement, il regrette que l’Europe soit « hors jeu » et il la qualifie de « ridicule, nulle et qui ne vaut rien » (Jeudi 10 mars sur RMC) alors qu’elle a fait preuve (pour une fois) d’unité et de fermeté. Il n’a pas non plus de mot assez dur pour Emmanuel Macron (« un garçon avec ses arcs et ses flèches » – La Réunion, samedi 26 fevrier), alors que celui ci semble « faire le job » du propre point de vue de Mélenchon, en maintenant ouvert un canal de communication avec Poutine.

Que propose-t-il donc, pour obtenir un cessez-le-feu ?

« Frapper au centre du processus », c’est à dire sur les oligarques russes. S’il était président, il aurait pris l’initiative « de réquisitionner les villas et les yachts des milliardaires russes » (déclaration le jeudi 10 mars sur RMC) : on imagine Poutine arrêtant de bombarder Marioupol pour sauver les vacances de ses amis sur la Côte d’Azur ….

Jean-Luc Mélenchon prône une solution diplomatique dans le cadre de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), car « notre plus grande force c’est la politique, la capacité des ukrainiens à résister et la capacité du peuple russe à s’opposer à la guerre » (Jeudi 10 mars sur RMC).

« Notre force », c’est surtout la volonté de résistance des ukrainiens ; les russes sont sous le contrôle étroit du pouvoir et les rares qui manifestent le font à leurs risques et périls.

Mais pas question pour autant d’aider les ukrainiens : « Au lieu d’envoyer du matériel de guerre, vous ne croyez pas que le plus urgent est le cessez-le-feu et les négociations ? » (La Réunion, samedi 26 fevrier). Mélenchon s’oppose aussi aux sanctions économiques contre la Russie : « l’embargo sur le gaz russe, ce serait une aberration ». « Les seuls qui seraient frappés par ça, c’est nous » (marche pour le climat, le 12 mars).

En clair, Mélenchon propose d’organiser une grande négociation internationale … après avoir laissé Poutine gagner la guerre.

A aucun moment depuis le 24 février, il n’a eu un mot de soutien ou de sympathie pour le président ukrainien Volodymyr Zelensky (attend-il sa liquidation par Poutine pour se manifester ?)

Concernant la sécurité de la France, Mélenchon a livré sa pensée le 26 février à la Réunion :

Il prône un « non-alignement » sur les Américains et les Russes et une sortie de l’Otan : « nous n’avons rien à faire dans un équipage pareil », car « l’Otan abandonne les gens en cours de route »… C’est la raison pour laquelle la Suède et la Finlande se préparent à y adhérer.

Mélenchon préfère s’adresser directement aux Russes pour leur demander « le retrait de tous les matériels offensifs en état de frapper la France, s’ils les installaient sur les territoires conquis ». Poutine doit être ému par autant de candeur.

Le maître du Kremlin traverse aujourd’hui des moments difficiles : son armée piétine devant Kiev. Espérons que son service de presse lui traduit régulièrement les discours du leader des insoumis, pour mettre un peu de gaité dans sa vie.

Arrêter Poutine

L’invasion de l’Ukraine par la Russie nous ramène 85 ans en arrière.

Russes et ukrainiens sont proches culturellement. Ils ont une longue histoire commune : ils ont subi ensemble la répression stalinienne et les massacres nazis. Beaucoup ont de la famille, des amis, de part et d’autre de la frontière.

La guerre déclenchée par Poutine est monstrueuse et absurde.

Il est temps que l’Occident regarde le régime russe en face. On prête à Poutine une enfance de délinquant ; il a mis très tôt son âme de voyou au service du KGB, puis du FSB, dont il a gravi tous les échelons. Il s’est fait élire président en 2000 à la faveur de la deuxième guerre de Tchétchénie qu’il a déclenchée après une campagne d’attentats orchestrée par le FSB.

Il n’a pas lâché le pouvoir depuis, en usant de méthodes apprises dans les services secrets : manipulation de l’information, liquidation des journalistes indépendants (assassinat d’Anna Politkovskaïa en 2006) et des opposants les plus virulents (assassinat de Boris Nemtsov en 2015, tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny en 2020), musèlement des médias et des organismes non gouvernementaux (dissolution de Mémorial), criminalisation de l’opposition démocratique (qualifiée de « terroriste »), truquage des élections.

Poutine est à la tête d’une clique d’oligarques qui a fait main basse sur la rente gazière et qui rackette l’économie russe. Malgré ses richesses naturelles et le haut niveau d’instruction de sa population, la Russie (146 millions d’habitants) a le PIB de l’Espagne.

La Russie est un état maffieux, une cleptocratie.

En politique étrangère, Poutine ne connait que la force et n’hésite pas à recourir à la guerre chaque fois qu’elle sert ses intérêts : en Tchétchénie (2000), Géorgie (2008), Syrie (2017) ; aujourd’hui en Ukraine. Il combat des génocides imaginaires en commettant des crimes de guerre bien réels (bombardement massif de la population, ciblage des hôpitaux et des infrastructures civiles à Grozny, Alep, Marioupol ; utilisation d’armes chimiques en Syrie, de bombes à sous-munitions à Kharkiv…).

Dans son discours halluciné du 23 février, il a laissé tomber le masque : il veut détruire l’Ukraine en tant que nation.

Le risque d’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine apparait du coup pour ce qu’il est : un prétexte. Il serait bon d’ailleurs de s’interroger pourquoi tous les anciens états de l’URSS souhaitent entrer dans l’OTAN …

Au delà du rêve fou de reconstituer l’empire de Pierre le Grand, Poutine reproche surtout à l’Ukraine d’être un état démocratique. Il veut effacer le souvenir de Maïdan. Il craint que les russes suivent l’exemple des ukrainiens et qu’une « révolution de couleur » le chasse un jour du pouvoir.

Il faut bien sûr soutenir les ukrainiens par la fourniture d’armes et une aide économique et humanitaire massive ; il faut faire pression sur la Russie par des sanctions économiques draconiennes pour l’obliger à stopper son offensive.

Aucun pays limitrophe de la Russie comportant une minorité russophone (la Géorgie, la Biélorussie, la Moldavie, les trois états baltes) ne sera en sécurité tant que Poutine sera au pouvoir. Il a engagé une lutte à mort contre l’Occident, ne lui laissant d’autre choix en retour que de provoquer l’effondrement de son régime.

In fine, l’issue de ce conflit est entre les mains des russes eux-mêmes : ils sont les seuls à pouvoir chasser Poutine du pouvoir, d’où l’importance pour les occidentaux de les dissocier de leurs dirigeants.

Pour l’instant l’opinion publique russe semble soutenir le régime. Elle changera peut-être d’avis devant les restrictions économiques et l’accumulation des morts en Ukraine …

Emmanuel Macron l’a évoqué à demi mots : la crise qui s’ouvre sera longue et douloureuse ; nous n’en percevons pas encore toutes les conséquences : sécuritaires, économiques, politiques. En 1940, Churchill promettait aux anglais « du sang, du labeur, des larmes ». Il est à craindre que cette prédiction soit de nouveau d’actualité.