La preuve par le miel

Article publié le 17 décembre 2020


roman de Salwa al Neimi

traduit de l’arabe par Oscar Heliani et revu par l’auteur

2008 (Editeur : Robert Laffont)

L’auteur

Salwa al Neimi est une romancière et poétesse syrienne. Elle est née en 1950 à Damas où elle a fait des études de littérature arabe. Elle vit à Paris et travaille au service communication de l’Institut du Monde Arabe. Elle a publié en français une sélection de ses poèmes traduits de l’arabe, Mes ancêtres les assassins, et un roman, Presqu’ile arabe.

Le livre

La narratrice, d’origine syrienne, passe auprès de ses collègues et de ses amis pour une femme discrète, attentive, complice. Mais elle a une passion secrète : le sexe. Si elle est à l’écoute des autres, c’est pour se nourrir de leur histoire intime ; elle profite de sa fonction de bibliothécaire pour se plonger dans la littérature érotique arabe et elle exploite chaque rencontre amoureuse pour approfondir sa connaissance des hommes et du plaisir qu’ils lui donnent.

Point d’orgue de cette vie parallèle : sa relation avec un mystérieux amant, le Penseur. Avec lui, elle a pu partager sa passion et la mettre en mots. Plus qu’un initiateur, le Penseur a été un révélateur : il lui a permis de poursuivre sa quête en toute conscience.

Commentaire

La preuve par le miel renvoie par sa forme et son style aux traités érotiques qui fascinent tant la narratrice. C’est à la fois une ode au plaisir et un état des lieux de la sexualité dans le monde arabe.

Avec humour, l’auteur traque la dissimulation et la duplicité dont font preuve ses contemporains dans leur relations amoureuses. L’immoralité n’est pas dans la recherche du plaisir, mais dans les voies tortueuses qu’elle prend. Salwa al Neimi milite pour des relations sexuelles débarrassées de toute hypocrisie, obéissant au seul désir. « Mon histoire n’est pas un scandale, ni mon livre. Le scandale était dans le secret. Mais le secret n’est plus ».

La preuve par le miel est un livre insolent qui ignore superbement morale et religion. Provocation suprême : il a été écrit par une femme, directement en arabe.

Il dresse le portrait en creux d’un « don juan » féminin : une femme libre, à l’écoute de son désir mais attachée à garder le contrôle dans ses relations amoureuses (dans son récit, le mot grossier n’est pas « sexe », mais « amour » !).

L’extrait

Je passais le voir le matin, avant de partir travailler. Je montais les marches en courant. A peine avais-je sonné qu’il ouvrait vite la porte, comme s’il m’attendait, à moitié endormi. Je me mettais nue et me glissais dans le lit. Je l’enlaçais et commençais à le humer. Il écartait la couverture et ses mains me caressaient. Lentement. Il goûtait mon miel avec gravité et bonheur. Je parcourais de mes lèvres tous les lieux de son corps. Mes yeux s’ouvraient, mon corps aussi. Nous trouvions notre rythme : entre moi qui étais impatiente et lui qui savourait le plaisir. Le temps passe sans nos séparer. Sans nous arrêter. Sous lui, sur lui, sur le côté, sur le ventre, à genoux. Entre chaque position, il répétait : j’ai une idée. Il n’était jamais à court d’idées. Et moi, j’aime la philosophie, le monde des idées. Je l’ai appelé : le Penseur.

Le Penseur m’a écrit une lettre. Une lettre d’amour. Je me suis dit : Comment peut-il employer le mot amour ? Je l’évite autant que je peux. Avec lui comme avec les autres. Je ne connais pas l’amour, je connais le désir. L’amour appartient à un au-delà qui me dépasse, et je me refuse à lui courir après. Le désir, le mien ou celui de l’autre, je le connais, je le touche, je le vois, je le sens, je vis ses effets et ses métamorphoses. Lui seul me prend par la main pour me conduire vers mes espaces inexplorés.

L’amour est pour l’âme, le désir est pour le corps. Je n’ai pas d’âme. Cette idée me hantait avant même d’apprendre qu’il fut un temps où les femmes étaient privées d’âmes.

Pour aller plus loin …

Lire la critique de « La preuve par le miel » publiée dans le Monde (juin 2008)

Visionner l’ interview de Salwa al Neimi à France 24 à l’occasion de la sortie de son roman « Presqu’ile arabe » (avril 2013)

La Syrie, un drame européen

Article publié le 21 mars 2020


Havrin Khalaf avait 35 ans. Elle co-présidait un petit parti politique kurde, « Avenir de la Syrie ». Elle a été assassinée le 12 octobre 2019 par des miliciens d’Ahrar Al-Charkiya, un groupe de djihadistes syriens à la solde de la Turquie. Ils l’ont interceptée sur l’autoroute M4 près de la ville de Derik, dans le nord de la Syrie. Son exécution a été particulièrement ignoble : son cadavre a été retrouvé avec « le visage enfoncé à l’intérieur du crâne, le scalp décollé, comme si elle avait été traînée à terre par les cheveux … » (Le Monde du 23 novembre 2019).

En ordonnant le retrait des forces américaines de Syrie en octobre 2019, Donald Trump a livré les kurdes à Erdogan et à ses tueurs (« make America great again » ! ). Cette trahison n’est pas surprenante : elle fait suite à l’abandon des révolutionnaires syriens en 2014 par Obama.

Pour les américains, le Moyen-Orient a perdu beaucoup d’intérêt depuis qu’ils ne dépendent plus du pétrole arabe grâce au gaz de schiste. Leur seule préoccupation aujourd’hui est d’assurer la protection de leurs alliés locaux, Israël et l’Arabie Saoudite, et de contrer l’Iran.

L’enjeu est tout autre pour les européens : du fait de sa proximité géographique, le conflit syrien les place sous la double menace du terrorisme et d’un afflux massif de réfugiés, avec le risque de déstabilisation que cela comporte.

Même si l’on fait abstraction de toute considération humanitaire, les européens ont tout intérêt au règlement du conflit syrien et plus généralement au retour de la paix au Moyen-Orient.

Ils sont pourtant extrêmement passifs. Ils restent à la remorque des américains alors que leurs intérêts divergent ; ils tolèrent la politique erratique de Trump dans la région (affrontement avec l’Iran, encouragement de l’expansionnisme israélien). Pire : ils le laissent piétiner le droit international (son « plan de paix » pour le Moyen-Orient viole les résolutions de l’ONU sur la Palestine).

Les européens mettent en avant leur soi-disant faiblesse pour justifier leur inaction.

Certes, ils pèsent peu militairement, mais ce n’est pas par la force que l’on peut espérer aujourd’hui régler le conflit syrien : les dernières interventions militaires en Syrie n’ont fait que disséminer les métastases du djihadisme.

On pourrait considérer cyniquement qu’une victoire totale du régime mettrait fin à la guerre : mais le problème des réfugiés ne serait pas réglé pour autant. Les quatre millions de syriens en exil ne rentreront jamais chez eux tant qu’Assad sera au pouvoir.

La solution de la crise syrienne passe par un accord négocié entre les acteurs du conflit ; un accord qui, en échange du « lâchage » d’Assad et de la sanctuarisation de la Syrie « rassurerait » la Turquie, Israël et l’Iran sur leur sécurité et garantirait à la Russie son ancrage régional.

Un tel accord semble relever de la quadrature du cercle. Il exige du pragmatisme (dans la prise en compte des positions acquises), une connaissance fine des enjeux pour chaque partie et beaucoup d’habilité dans la recherche d’un point d’équilibre entre les forces en présence … C’est un exercice de haute voltige diplomatique, mais il n’y a pas d’autre issue possible à ce conflit.

L’Europe est la mieux placée pour rechercher une solution diplomatique car elle est la seule à ne pas avoir d’objectif stratégique dans la région. Elle dispose en plus d’un atout majeur : sa puissance économique, qui lui donnerait un moyen de pression considérable pour peu qu’elle veuille bien s’en servir.

En s’emparant du dossier syrien, l’Europe pourrait s’affirmer en tant qu’acteur politique au niveau mondial et s’attirer la sympathie des opinions publiques arabes.

Le plus désespérant en définitive, ce n’est pas l’indifférence de l’Union Européenne pour le sort des syriens, mais son incapacité à se projeter en tant que grande puissance.

Disneyland

Article publié le 14 février 2020


Le 28 janvier 2020, Donald Trump a présenté le « plan de paix » américain pour le Proche orient devant un Netanyahou hilare. « Bibi » avait raison de se fendre la poire, car ce plan est une véritable farce.

Il prévoit un « état » palestinien constitué de deux bantoustans reliés par un train souterrain à grande vitesse (c’est le côté le plus fun du plan). Les israéliens garderont toutes leurs colonies en Cisjordanie. Les lambeaux de territoires concédés aux palestiniens seront reliés entre eux par des tunnels ou des viaducs (pour ne pas rompre la continuité territoriale d’Israël).

Les israéliens récupèreront la vallée du Jourdain. En échange, ils offriront aux palestiniens deux enclaves dans le désert du Néguev (ils pourront y organiser des courses de chameaux).

Heureux palestiniens ! Ils auront le sentiment de vivre dans un parc d’attraction tout en étant débarrassés des corvées administratives : pas d’espace aérien ni de port de commerce à gérer ; pas de poste frontière avec la Jordanie (la Cisjordanie palestinienne sera complètement enclavée dans Israël). Même les nappes phréatiques situées sous les colonies juives appartiendront aux israéliens.

Le problème du partage de Jérusalem est résolu : la partie arabe de la ville sera annexée par Israël ; Jérusalem, dont l’intégrité sera ainsi préservée, sera confirmée dans son rôle de capitale de l’état hébreux (les palestiniens pourront installer leur administration à Abou Dis, un quartier à l’est de la ville, aujourd’hui abandonné).

Bien sûr, la sécurité, qui est une chose sérieuse, restera l’affaire des israéliens. L’état palestinien sera totalement démilitarisé et Israël pourra intervenir partout où il le jugera bon.

Rien d’étonnant en définitive que Trump ait proposé un tel plan : on y retrouve l’influence de ses trois maîtres à penser : David Crockett (1), Walt Disney et Fritz Todt (2).



(1) pour sa solution du problème indien

(2) constructeur du mur de l’Atlantique