Autodafé

Article publié le 28 décembre 2021 – Dernière mise à jour : 18 janvier 2022


Le conseil scolaire catholique Providence, qui gère une trentaine d’écoles francophones dans le sud-ouest de la province de l’Ontario (Canada), a procédé en 2019 à une cérémonie « de purification par le feu », en brûlant plusieurs centaines de livres de jeunesse (dont des albums d’Astérix, de Tintin et de Lucky Luke) accusés de véhiculer des stéréotypes négatifs sur les amérindiens. Les cendres ont servi d’engrais à la plantation d’un arbre.

Les catholiques ont la fâcheuse habitude de brûler ce qui les dérange : hier les cathares, huguenots, sorcières, libres-penseurs, aujourd’hui des bandes-dessinées.

Ce dernier autodafé (à la limite du rituel satanique) était certainement destiné, dans l’esprit de ses auteurs, à racheter (faire oublier ?) la responsabilité de l’Eglise Catholique dans l’ethnocide des peuples autochtones canadiens.

L’Eglise a géré pendant plus d’un siècle 139 pensionnats disséminés dans tout le pays dans lesquels ont été déportés 150 000 enfants amérindiens, métis et inuits arrachés à leur parents, coupés de leur langue et de leur culture. Ils y ont subi de nombreux sévices, dont sexuels. Plus de 4 000 y ont trouvé la mort, selon une commission d’enquête officielle qui a qualifié cette entreprise de « génocide culturel ». Ce crime a été perpétué jusque dans les années 1990.

Les catholiques canadiens ne sont donc pas les mieux placés pour parler au nom des amérindiens. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas besoin des curetons wokes pour se défendre ; ils se mobilisent actuellement contre des scandales bien plus graves que des images de bandes dessinées.

Depuis 1980, plus de 3000 femmes autochtones ont été assassinées au Canada. Ce nombre est effarant : il représente un quart des homicides de femmes, alors que les autochtones ne constituent que 5 % des canadiennes. La plupart de ces crimes n’ont pas été élucidés. Il a fallu plusieurs rapports d’ONG pour que la police s’y intéresse.

Il existe un autre scandale que le Canada a longtemps ignoré : la spoliation des peuples indigènes, qui a réduit les autochtones à la misère et les prive aujourd’hui des ressources présentes dans le sous-sol de leurs terres.

Réappropriation de leur histoire, combat contre les discriminations, défense de leurs droits : les « premières nations » ont pris leur destin en main.

Vive la lutte des peuples amérindiens, par Toutatis !



Deux ouvrages constituent des témoignages de premier plan sur la situation des amérindiens canadiens :

Un livre bouleversant réalisé par la journaliste française Emmanuelle Walter, installée à Montréal, sur les meurtres de femmes autochtones : « Sœurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada » (éd. Lux, 2014).

Un reportage graphique, rigoureux et documenté, réalisé par le dessinateur américain Joe Sacco (un spécialiste du genre) sur la vie des autochtones canadiens : « Payer la terre » (éd. Futuropolis, 2020).

American dirt

Article publié le 25 novembre 2020


roman de Jeanine Cummins

traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché

2020 (Editeur : Philippe Rey)

L’auteur

Jeanine Cummins est une écrivaine américaine née en 1974. Elle vit aux Etats-Unis, dans l’état de New York. Elle connait avec American dirt son premier grand succès littéraire.

Le livre

Lydia vit à Acapulco, avec son mari Sebastian, journaliste, et son fils Luca, 8 ans. Elle tient une petite librairie où elle partage sa passion des livres avec quelques clients. Cette vie construite patiemment, amoureusement, s’effondre en quelques secondes, quand des tueurs font irruption dans une fête familiale et massacrent ses proches. En cause : un article de Sebastian sur le chef du cartel local.

Seule rescapée de la tuerie avec Luca, elle n’a d’autre choix, pour survivre, que de se fondre dans le flot des migrants qui traversent le Mexique pour rejoindre les Etats-Unis.

Avec son fils, elle entreprend de remonter vers le nord, clandestinement, en voyageant sur le toit de trains de marchandise. Elle doit se méfier de tous : des autres migrants qui pourraient lui voler l’argent pour le passeur ; des membres des cartels, omniprésents ; des hommes, simplement parce qu’elle est une femme …

Lydia et Luca vivent avec la hantise de tomber entre les mains de la migra, la police qui traque les réfugiés pour les expulser, les rançonner ou les livrer à des réseaux mafieux.

Ils doivent aussi composer avec la souffrance, le manque lancinant des êtres aimés et le souvenir atroce de leur mort.

Quelques moments d’humanité viennent cependant adoucir cette traversée de l’enfer : l’amitié de deux soeurs, la solidarité d’anonymes croisés sur leur route … Raisons d’espérer ou simples sursis avant une fin inéluctable ?

Commentaire

American dirt est un superbe thriller. Dès les premières lignes, on est happé par la spirale de violence qui emporte Lydia et son fils. En phrases courtes, hachées, Jeanine Cummins nous associe à leur fuite, au plus près. Elle nous projette dans un univers dont personne ne maîtrise les règles, où la moindre erreur peut être fatale : un pied qui glisse, un regard mal interprété, un sac perdu … L’angoisse est notre compagnon de voyage tout au long du livre.

Ce roman est un témoignage glaçant sur la violence de la société sud-américaine. Il décrit un monde dans lequel policiers et membres des cartels – ce sont parfois les mêmes – ont un droit de vie et de mort sur leurs semblables, un monde où même le rêve d’une vie simple est impossible.

C’est aussi un très bel hommage aux hommes et aux femmes qui refusent cette violence, qu’ils aient choisi de partir ou de rester.

Lors de la sortie du livre aux Etats-Unis, plusieurs journalistes et écrivains d’origine latina ont accusé Jeanine Cummins « d’appropriation culturelle » : n’étant pas d’origine hispanique, elle ne serait pas habilitée à parler des migrants sud-américains. Ils ont même lancé une fatwa contre elle pour dissuader les librairies de vendre son livre.

Cette accusation est grotesque : elle revient à condamner toute création littéraire (autant reprocher à Flaubert d’avoir écrit Madame Bovary). Elle parait particulièrement ridicule après la lecture de la postface du livre dans laquelle Jeanine Cummins explique pourquoi elle a écrit ce roman.

L’extrait

Luca saute. Et chaque molécule dans le corps de Lydia saute avec lui. Cette chose, cette si petite chose ramassée, ses muscles et ses os, sa peau et ses cheveux, ses pensées, ses mots et ses idées, l’immensité de son âme même, c’est tout cela qu’elle voit au moment où son corps échappe à la sécurité du pont et s’envole, juste quelques secondes, d’abord vers le haut, si grand est l’effort, jusqu’à ce que la pesanteur s’en saisisse et le projette vers le toit de la Bestia. Lydia le suit des yeux, des yeux si agrandis par la peur qu’ils lui sont presque sortis de la tête. Ensuite il atterrit à quatre pattes comme un chat, la vélocité de son saut affronte la vélocité du train, et il roule sur lui-même, une jambe s’échappe vers le rebord du toit, l’entraînant avec elle, et Lydia essaie de hurler son nom, mais sa voix s’est cassée et s’éteint et puis l’un des migrants l’attrape. Une grande main rugueuse sur le bras de Luca, l’autre qui l’empoigne par le fond du pantalon. Et Luca, en sécurité dans les bras robustes de cet étranger au sommet du train, lève la tête et cherche sa mère. Capte les yeux de sa mère. Hurle :

– Je l’ai fait, Mami ! Mami ! Saute !

Déserté de toute pensée, si ce n’est que Luca est là, Lydia saute.

Armaguedon USA

Article publié le 23 octobre 2020


Rationnellement, la parenthèse Trump devrait se refermer le 3 novembre prochain. Mais la situation politique aux Etats-Unis est loin d’être rationnelle …

En quatre ans de mandat, Trump, « l’enfant de la Maison Blanche », a fait la preuve de son incompétence. Son égocentrisme, son ignorance, son cynisme ont été largement dénoncés dans les médias, parfois par d’anciens membres de son équipe.

Ses soutiens politiques, les suprémacistes blancs et les puissants mouvements évangélistes, ne font pas mystère de leurs intentions (en matières de droits des femmes en particulier) .

Tout au long de son mandat, Trump a enchaîné abus de pouvoir et entraves à la justice. Il a utilisé sa fonction présidentielle pour servir ses intérêts personnels. Il a menti au delà du vraisemblable, et en fin de course, précipité les États-Unis dans une crise sanitaire sans précédent.

Pourtant, beaucoup d’électeurs américains vont voter pour lui. Ils vont le faire parce qu’ils sont mus par une idéologie fondée sur la haine, parce qu’ils vivent dans un monde « alternatif » fabriqué par Fox News et les réseaux sociaux.

Le 3 novembre, Trump sera peut-être battu, si les démocrates et les afro-américains se mobilisent massivement. Mais il ne lâchera pas le pouvoir pour autant. Il s’est employé ces dernières semaines à décrédibiliser le processus électoral pour fragiliser une éventuelle victoire de Biden (en s’attaquant en particulier au vote par correspondance).

Il évoque régulièrement le risque de fraude massive (tout en appelant ses partisans à voter deux fois !) : il prépare ainsi le terrain à un recours devant les juges. S’il perd les élections, il essaiera de gagner in fine devant la Cour Suprême (d’où son empressement à remplacer la juge démocrate Ruth Bader Ginsburg). Fait impensable pour « la première démocratie du monde », Les Etats-Unis sont menacés aujourd’hui d’un coup d’état légal.

Il n’y a pas de hasard en politique : l’histoire est le résultat de puissants mouvements de fond. L’époque n’est pas favorable à la démocratie : Xi Jinping, Poutine, Erdogan, Modi, Bolsonaro – pour ne citer que les plus connus – les cavaliers de l’apocalypse sont déjà en place. Ils attendent que le premier d’entre eux les rejoigne pour se mettre en mouvement.