Rirette Maitrejean, l’insoumise

France Culture a consacré une émission passionnante en décembre 2020 à une figure attachante de l’anarchisme parisien de la Belle Epoque : Rirette Maitrejean.

Rirette Maitrejean, de son nom de jeune fille Anna Henriette Estorges, est née à Saint Mexan en Corrèze en 1887. Fille d’un artisan maçon, elle se destine à être institutrice mais doit renoncer à ses études à la mort de son père.

A 16 ans, elle rejoint Paris pour échapper à un mariage forcé. Elle vit difficilement en tant que couturière tout en fréquentant les universités et causeries populaires qui fleurissent à l’époque dans le milieu ouvrier. Elle y rencontre des anarchistes individualistes (1) avec qui elle sympathise. Elle épouse l’un d’eux, Louis Maîtrejean, sellier de son métier, dont elle a rapidement deux filles.

Désireuse d’une vie plus épanouissante, elle se sépare de son mari en 1908 et rejoint la communauté des anarchistes individualistes constituée autour de Libertad et d’Anna Mahé (2) au siège du journal l’anarchie, rue du-Chevalier-de-la-Barre à Montmartre.

Elle s’investit dans le journal, participe activement aux causeries tout en s’efforçant de mettre en pratique les principes professés par le groupe : union libre, vie en communauté, partage des tâches, hospitalité, solidarité avec le monde ouvrier. Après la mort de Libertad et le déménagement de la communauté à Romainville, elle prend la responsabilité du journal en 1909 avec son compagnon du moment, Victor Serge.

Le refus du salariat conduit certains anarchistes individualistes à prendre le chemin de l’illégalisme : chapardage, vol à la tire, cambriolage et faux-monnayage. Une voie que Rirette Maitrejean désapprouve et qui prend une tournure dramatique avec l’arrivée de Jules Bonnot. Il entraine plusieurs individualistes dans des hold-up sanglants, provocant en retour l’éclatement de la communauté : Rirette Maitrejean et Victor Serge sont poursuivis pour complicité et emprisonnés en mars 1912. Rirette ressort libre du procès des survivants de la bande à Bonnot en février 1913, mais Victor Serge est condamné à 5 ans de prison.

Après le procès, Rirette Maitrejean prend ses distances avec les individualistes dont elle critique l’illégalisme dans une série d’articles (« souvenirs d’anarchie ») publiée dans le journal Le matin.

Elle épouse Victor Serge en 1915, mais le couple se sépare en 1917 après la libération du militant révolutionnaire (3).

Rirette Maitrejean se met dès lors en retrait de l’action militante tout en conservant ses convictions libertaires. Elle travaille comme typographe, puis comme correctrice de presse à Paris Soir, Libération et enfin aux Editions Flammarion.

Elle s’éteint le 11 juin 1968, au moment où – ironie de l’Histoire – ressurgissent en force les idées de sa jeunesse.

(Sources : Wikipedia, France Culture)


(1) Les anarchistes individualistes sont attachés à préserver l’indépendance de l’individu vis à vis du pouvoir, quelle que soit sa nature. Ils considèrent que la transformation du monde commence par soi-même, que chaque geste a un sens politique ; il n’est pas question pour eux d’attendre la révolution pour mettre en oeuvre les principes qu’ils défendent.


(2) Libertad et sa compagne Anna Mahé sont deux figures emblématiques du milieu libertaire parisien du début du XXe siècle. Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier Le Maitron consacre à chacun une fiche détaillée : Libertad (1875 – 1908) / Anna Mahé (1882 – 1960)


(3) Après un séjour à Barcelone en 1917, puis un nouvel emprisonnement en France, Victor Serge rejoint les révolutionnaires russes en 1919. Membre de l’opposition de gauche animée par Léon Trotski, il est en butte au harcèlement du pouvoir stalinien. Condamné à trois ans de déportation en 1933, il doit sa libération en 1936 à une campagne internationale à laquelle participent de nombreux intellectuels français. Vilipendé par les communistes en raison de ses engagements, il part pour le Mexique en 1940 où il meurt en 1947 dans le plus grand dénuement.

Victor Serge a beaucoup écrit tout au long de sa vie : articles de journaux, essais, romans (L’affaire Toulaev, S’il est minuit dans le siècle, Mémoires d’un révolutionnaire …).

Pour en savoir plus : consulter l’article de Wikipédia


« J’ai fait comme tout le monde, j’ai pris l’habitude de faire de la contradiction. Je me rappelle qu’un jour j’ai fait une causerie sur ce titre « le préjugé de l’anti-préjugé » parce que j’avais découvert que les anarchistes étaient plein de préjugés anarchistes. Alors, j’ai fait une causerie sur ce titre qui a mis beaucoup de gens en fureur bien entendu. » Rirette Maîtrejean

Ecouter l’émission de France culture

Il s’agit de l’émission « Une histoire particulière » diffusée en deux parties les 5 et 6 décembre 2020.

Première partie : une anarchiste de la belle époque

Deuxième partie : Dans la tourmente de la « bande à Bonnot »