Fog médiatique sur la Manche

Article publié le 12 novembre 2021 – Dernière mise à jour : 4 décembre 2021


Depuis plusieurs semaines, la France et l’Angleterre s’affrontent au sujet de l’accès des pêcheurs français aux eaux territoriales anglaises.

A en croire nos médias, les anglo-saxons refuseraient d’attribuer aux français le nombre de licences de pêche prévu dans l’accord commercial passé entre le Royaume Unis et l’Union européenne.

Mais la réalité semble être légèrement différente …

France Culture a diffusé un débat très instructif sur ce sujet le mercredi 3 novembre dans le cadre de l’émission « le temps du débat ». Y ont participé : Grégory Guida, député, assistant au ministre de l’intérieur de Jersey, Aurélien Antoine, juriste lyonnais fondateur de l’Observatoire du Brexit et Catherine Mathieu économiste à l’OFCE.

Première surprise : le traité sur la pêche est tripartite. Il inclut l’ile de Jersey, qui est quasi-indépendante (elle ne dépend de la Grande Bretagne que pour les affaires étrangères). L’ile a négocié sa partie de l’accord directement avec l’Europe.

Jersey entretient des relations économiques très étroites avec la France (80% des pécheurs qui fréquentent ses eaux territoriales sont français – les pêcheurs jerseyens commercialisent 90% de leurs production en France), et n’a donc aucun intérêt à entrer en conflit avec la France.

Dans l’accord sur la pêche, Jersey a consenti des conditions plutôt favorables aux français. Elle leur a garanti le volume de pêche antérieur (1) et s’est engagée à accorder automatiquement une licence à tout bateau pouvant prouver sa présence dans ses eaux avant le Brexit.

Pour ce faire, les pêcheurs français devaient fournir aux autorités jerseyennes une copie de leur fiche de pêche via l’administration française et l’Europe. Ce document, qui indique pour chaque jour de pêche, le lieu et le volume des prises, est obligatoire pour tous les bateaux français ; sa fourniture ne devrait donc pas poser de problème.

Ces documents ont pourtant été transmis de façon incomplète et tardive par la France, ce qui explique la non-fourniture de certaines licences.

Les autorités jerseyennes ont fait preuve de bonne volonté : elles ont instauré un moratoire pour permettre aux pêcheurs français de continuer à travailler dans l’attente de leur régularisation et ont ouvert un numéro vert pour les aider à compléter leur dossier.

Les autorités françaises ont fait courir le bruit qu’il était impossible de pêcher à Jersey sans licence à partir du 1er janvier – ce qui est faux ; Annick Girardin, ministre de la mer, a interdit aux pécheurs français de traiter directement avec les autorités jerseyennes et a même menacé début mai de couper l’électricité à Jersey.

Concernant Jersey, les blocages semblent donc être surtout le fait des français. Apparemment, les britanniques s’en tiendraient à l’application stricte de l’accord ; la France tenterait de re-négocier en sous-main le traité conclu par l’Europe, quitte à instrumentaliser ses propres pêcheurs.

Pourquoi s’intéresser précisément à ce dossier ? Parce qu’il permet de voir comment fonctionnent les médias français.

Dans cette affaire,

– ils ont ignoré Jersey – l’île n’avait pas sa place dans leur scénario de « guerre » franco-anglaise,

– ils n’ont pas cherché à connaître le contenu du traité sur la pêche ni l’interprétation qu’en faisaient les britanniques,

– ils ne se sont pas intéressés à l’action des protagonistes sur le terrain,

– ils ont pris les allégations des politiciens français pour argent comptant (y compris celles du va-t-en-guerre Xavier Bertrand).

Ont-ils cherché pour autant à manipuler l’opinion publique ? Rien n’est moins sûr. Lors du débat sur France Culture, Grégory Guida a cité Napoléon : « il ne faut pas attribuer à la malice ce qui est du à l’incompétence ». La citation semble effectivement de circonstance.


(1) A la différence de l’Angleterre, qui aurait négocié avec l’Europe une réduction du volume des prises françaises.

GAFA : le bal des tartuffes

Article publié le 4 février 2021 – Dernière mise à jour : 12 avril 2022


Après l’envahissement du Capitole le 6 janvier, Facebook et Twitter ont pris une décision qui a sidéré le monde : ils ont exclu le président des Etats-Unis de leurs plates-formes numériques, comme un vulgaire trublion.

Ce geste spectaculaire a mis en lumière un paradoxe : les réseaux sociaux sont perçus comme des services publics, du fait de leur universalité et de leur gratuité, alors qu’ils n’ont qu’une vocation commerciale et qu’ils n’offrent aucune garantie en matière de liberté d’expression.

Les responsables de cette situation sont les pouvoirs publics qui ont livré internet à des sociétés privées sans contre-partie, au nom du libéralisme économique, considérant que l’information n’était qu’une simple marchandise. Ils ont beau jeu aujourd’hui d’exiger des GAFA qu’ils respectent une éthique dont ils ne se sont jamais souciés jusqu’à présent.

Au delà du discours, vouloir réguler les réseaux sociaux existants relève du vœu pieux.

Matériellement, il est impossible de modérer les échanges en temps réel sur les plates-formes numériques, compte tenu du volume d’informations à traiter. Cela reviendrait par ailleurs à instaurer une censure, ce qui est inacceptable dans les pays démocratiques.

Les réseaux sociaux ne peuvent être régulés qu’a posteriori, sur la base des conditions générales d’utilisation (CGU) soumises à leurs utilisateurs.

On peut exiger des exploitants qu’ils édictent toutes les règles de bonne conduite que l’on veut : ils ne les feront pas respecter en raison de la complexité des procédures à mettre en oeuvre et du coût que cela représente.

En dehors des Etats-Unis, les pouvoirs publics disposent par ailleurs de peu de moyens de pression sur les GAFA, car ceux-ci n’ont de compte à rendre qu’à la justice américaine.

Enfin, même si les exploitants des réseaux sociaux jouent le jeu, les contrevenants sont difficilement sanctionnables en raison de l’anonymat d’internet.


La régulation des échanges n’est pas le seul problème posé par les réseaux sociaux. Les GAFA collectent et commercialisent les données de leurs utilisateurs en contrepartie de la gratuité de leurs services. Cette exploitation des données personnelles constitue une violation de la vie privée des internautes. Il est impossible d’interdire cette pratique, car cela reviendrait à exiger des GAFA qu’ils changent de modèle économique.


Dans ces conditions, il serait plus efficace, pour instaurer un espace de liberté sur internet, de créer de nouvelles plates-formes numériques alternatives, non marchandes.

Ces plates-formes devraient être financées et contrôlées par les pouvoirs publics pour offrir toutes les garanties en matière de liberté d’expression et de protection des données. Il va de soi que l’anonymat devrait être levé sur ces réseaux, au moins lors de l’inscription, afin d’assurer la sécurité des utilisateurs.

L’Union Européenne serait légitime pour porter un tel projet. Financièrement, elle en a les moyens. Elle pourrait ainsi assoir son pouvoir d’influence dans le monde (soft power) et prendre pied dans le secteur du numérique. Mais il faudrait pour cela que ses dirigeants aient une vision géopolitique, veuillent s’affranchir de l’emprise américaine et …. osent défendre les valeurs qu’ils professent.



Le terme GAFA est un acronyme construit à partir du nom des 4 géants du net : Google, Apple, Facebook, Amazon. Il est souvent utilisé dans un sens plus large, pour désigner les acteurs majeurs du numérique (outre les 4 déjà cités : Microsoft, Netflix, Airbnb, Tesla, Uber, Twitter, Alibaba … ). Dans cet article, il désigne plus particulièrement les sociétés exploitant des réseaux sociaux.

Attentat transphobe au « Monde »

Article publié le 30 janvier 2021


Le 19 janvier 2021, Le Monde a publié un dessin de Xavier Gorce dans sa newsletter « Le brief du monde » intitulé « repères familiaux ».

Ce dessin est plutôt anodin : il ironise sur la complexité des familles recomposées combinant les différentes options de filiation et de genre. Tout au plus peut-il paraître désinvolte dans sa façon d’évoquer l’inceste.

Il a pourtant déclenché une violente réaction des adeptes de la « genrisation ». Ils ont vu dans le dessin de Xavier Gorce une insulte aux minorités sexuelles (LGBTQI+ dans leur jargon) et s’en sont émus sur les réseaux sociaux.

Très vite, la rédaction du Monde leur a présenté ses excuses, considérant que ce dessin portait atteinte à la dignité des personnes transgenres ou victimes d’inceste et qu’il était en contradiction avec la ligne du journal.

Mais alors pourquoi l’a-t-elle publié ? On peut légitimement se demander si la rédaction du Monde lit ce qu’elle publie.

Tout en cédant aux pressions, le Monde s’est défendu de censurer le dessin litigieux, avec le jésuitisme qui fait son charme. Certes, il ne l’a pas effacé du blog du dessinateur, mais il s’est bien gardé de le montrer à ses lecteurs lorsqu’il en a fait la critique.

Cette affaire décrédibilise bien sûr le journal. Elle rend ridicules ses dénonciations de la cancel culture et des pressions exercées par les réseaux sociaux sur les médias.

De toute évidence, le Monde « n’est pas Charlie ».

Pour aller plus loin …

Le Monde a consacré plusieurs articles à ce psychodrame. Voici le plus complet : « Nos explications sur le départ de Xavier Gorce du Monde » (Lire l’article)