Le Consentement

Roman autobiographique, de Vanessa Springora
2020
(Editeur : Grasset)

L’auteur

Vanessa Springora est née en 1972. Elle est éditrice.

« Le Consentement » est son premier livre.

Le livre

Gabriel Matzneff (G.) est une figure de l’intelligentsia parisienne : il est passé plusieurs fois à « Apostrophes » et a reçu le prix Renaudot en 2013. Pédophile militant, il a fait de sa vie sexuelle son fond de commerce, allant jusqu’à utiliser les lettres de ses victimes comme matériau pour ses livres.

Vanessa Springora (V.) l’a rencontré en 1985 alors qu’elle avait 14 ans. Elle relate dans le « Consentement » sa liaison avec l’écrivain, qui a duré deux ans.

Elle évoque l’environnement familial et les ressorts psychologiques qui ont fait d’elle une proie : parents divorcés, père absent, mère démissionnaire, solitude affective, fragilité de l’adolescence … elle décrit les jeux de séduction et de pouvoir de Matzneff. Elle révèle l’envers du décor, la vie sordide d’un écrivain qui a mis la littérature au service de son addiction avec la complicité de ses pairs. Elle raconte son désarroi et sa souffrance après avoir rompu, son incapacité pendant longtemps à établir une relation de confiance avec un homme.

Gabriel Matzneff est d’une perversité rare : il a enfermé ses victimes dans ses livres, leur enlevant toute possibilité d’oubli et de rémission. C’est ce qui a incité Vanessa Springora a écrire à son tour, en contrepoint du discours du prédateur, livre contre livre en quelque sorte.

Commentaire

Publié en plein mouvement #metoo, « le consentement » a rencontré un écho important, en particulier dans le monde des lettres (qui avait beaucoup de choses à se faire pardonner).

Le roman ne présente pas une grand intérêt littéraire : le récit est linéaire, la narratrice-sujet reste à distance et l’écriture manque de relief. Mais l’enjeu du livre n’est pas là. Vanessa Springora veut avant tout témoigner. Elle s’attache à décrire de façon clinique le modus operandi d’un pervers narcissique. Certaines scènes, racontées dans leur froide réalité, sont glaçantes.

Au delà des faits, Vanessa Springora nous interpelle : comment les adultes (parents, mais aussi médecin et policiers) ont-ils pu être complices à ce point d’un pédophile ? Comment le Tout-Paris littéraire a-t-il pu être aussi complaisant envers un des siens ? Vanessa Springora révèle au passage la bêtise de l’intelligentsia française qui a suivi Matzneff dans ses entreprises les plus tordues (*). Elle nous amène à nous interroger sur notre responsabilité individuelle et collective face aux prédateurs sexuels.

Son livre pose avec beaucoup d’acuité et de justesse la question du consentement, point nodal de la violence sexuelle. Que vaut le consentement d’un enfant ou d’un adolescent, dont l’univers psychologique est si éloigné de celui des adultes ? Que vaut un consentement donné sous emprise ou dans le cadre d’un rapport de force ?

Il ne peut y avoir de relation amoureuse fondée sur une relation de domination, même « entre adultes consentants ».

(*) En 1977 à l’instigation de Matzneff, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Louis Aragon … ont signé une lettre ouverte dans le Monde demandant la dépénalisation les relations sexuelles entre mineurs et adultes.

L’extrait

Le rôle de bienfaiteur qu’aime se donner G. dans ses livres consiste en une initiation des jeunes personnes aux joies du sexe par un professionnel, un spécialiste émérite, bref, osons le mot, par un expert. En réalité, cet exceptionnel talent se borne à ne pas faire souffrir sa partenaire. Et lorsqu’il n’y a ni souffrance ni contrainte, c’est bien connu, il n’y a pas de viol. Toute la difficulté de l’entreprise consiste à respecter cette règle d’or, sans jamais y déroger. Une violence physique laisse un souvenir contre lequel se révolter. C’est atroce, mais solide.

L’abus sexuel, au contraire, se présente de façon insidieuse et détournée, sans qu’on en ait clairement conscience. On ne parle d’ailleurs jamais d' »abus sexuel » entre adultes. D’abus de « faiblesse », oui, envers une personne âgée, par exemple, une personne dite vulnérable. La vulnérabilité, c’est précisément cet infime interstice par lequel des profils psychologiques tels que celui de G. peuvent s’immiscer. C’est l’élément qui rend la notion de consentement si tangente. Très souvent, dans des cas d’abus sexuel ou d’abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m’y reconnaître.

Dites lui que je l’aime

texte autobiographique de
Clémentine Autain
2019
(Editeur : Grasset)

L’auteur

A force de militantisme groupusculaire, Clémentine Autain a acquis une certaine notoriété à la gauche de la Gauche. Membre de la direction de la « France Insoumise », elle a été élue en 2017 députée de la 11ème circonscription de la Seine-Saint-Denis. Elle est par ailleurs directrice de publication de la revue « Regards ».

Le livre

Dans « Dites lui que je l’aime » Clémentine Autain s’adresse à sa mère, la comédienne Dominique Laffin, morte en 1985 (Clémentine avait alors 12 ans).

Elle lui dit combien, enfant, elle s’est sentie abandonnée par une mère égoïste et fantasque, prisonnière de ses démons, incapable de s’occuper de sa fille.

Alors qu’elle s’est construite contre elle (au point de refuser de voir ses films), Clémentine Autain a découvert, à la faveur d’une rencontre, que sa mère l’aimait profondément.

Partie à sa recherche dans les souvenirs de ceux qui l’ont connue, amis, voisine, amants, elle a découvert une jeune femme libre, attachante malgré ses fêlures, avec qui elle se sent aujourd’hui en raisonnance, en dépit des souffrances passées.

Commentaire

Clémentine Autain se livre beaucoup dans ce texte : c’est déjà une (belle) surprise ; les hommes – et femmes – politiques ne nous ont pas habitués à autant de transparence.

Par touches successives, en courts chapitres, Clémentine Autain évoque de façon émouvante, avec beaucoup de justesse, son enfance hors norme faite de solitude, d’attente, d’angoisse face à une mère solaire mais imprévisible. Elle montre comment son sentiment d’abandon s’est mué au fil du temps en colère contre la mère absente.

Son récit de la quête de Dominique Laffin (de la femme qu’elle fut) est très construit, malgré sa fluidité apparente : Clémentine Autain nous fait suivre de façon très subtile, sans nous le dire, un cheminement qui ressemble beaucoup à un parcours d’analyse.

L’âge aidant, nous sommes nombreux à nous engager peu ou prou dans une démarche similaire. A travers son histoire personnelle, Clémentine Autain nous renvoie à la notre.

En cela, elle a fait un beau travail d’écrivain. « Dites lui que je l’aime » est un petit bijou littéraire, jusque dans son écriture, à la fois simple et raffinée.

L’extrait

… Je venais d’avoir douze ans lorsque tu es morte, j’en ai quarante deux. Tu es partie il y a si longtemps que la haine s’est éteinte, évaporée avec les années. Sans doute ma colère s’est-elle simplement fracassée sur le mur de ton absence. Alors j’ai décidé de vivre avec ce mur qui s’est transformé en une sorte de mire de vieille télévision, un faux rien. Attachée à la distance qui s’est installée entre nous depuis ces trois décennies que tu n’es plus, je ne voulais pas être dérangée …

Françoise Sagan avait un fils nègre !

L’édition française vient de vivre un moment merveilleux : la conception par PMA d’un futur best-seller, un livre posthume de Françoise Sagan publié 15 ans après la mort de son auteur.

C’est le fils de Sagan, Denis Westhoff, qui a retrouvé l’embryon, « perdu dans les papiers (de succession), dans une montagne de papiers ». Le texte était « inachevé, incomplet… en état de jachère. Pas corrigé ». Denis Westhoff a rajouté « les mots qui manquaient », mis « des paragraphes à la bonne place » … Selon ses dires, le résultat concentre « toute l’écriture de (sa) mère, tout son caractère, tout son esprit, tout son talent, tout son humour et puis toute sa liberté, il a un très fort caractère saganesque » (*).

L’industrie du livre s’est mobilisée pour donner au roman l’audience qu’il méritait. Son éditeur l’a tiré à 80 000 exemplaires (en secret durant l’été pour « faire un coup éditorial » à la rentrée) . Les libraires, le réseau des critiques littéraires, les journaux, radios et télévisions ont été mobilisés pour la campagne de promotion. Le nouveau chef-d’œuvre de Sagan occupe aujourd’hui les têtes de gondole.

Ce grand moment d’édition nous console de l’enterrement précipité de l’auto-roman de Yann Moix (pourtant annoncé comme un Goncourt potentiel), suite à son euthanasie par les médias. Yann Moix est pourtant un ancien animateur télé : le monde du spectacle est vraiment versatile et cruel.

C’est à l’aune de ce type d’évènements qu’on mesure la richesse de la littérature française.

(*) Déclaration sur France Inter, le 18 septembre 2019