Le labyrinthe catalan

Essai de Benoît Pellistrandi
2019
(Editeur : Desclée de Brouwer)

L’auteur

Benoît Pellistrandi est agrégé d’histoire. Il a publié plusieurs ouvrages sur l’histoire de la France et de l’Espagne et il intervient régulièrement dans les médias français sur la situation politique espagnole.

Le livre

C’est un décryptage de la crise catalane fondé sur une analyse historique des relations entre Madrid et Barcelone.

L’auteur décrit d’abord la dégradation des relations entre la Generalitat et le pouvoir espagnol depuis la mort de Franco, puis fait un zoom arrière sur l’émergence et l’évolution du sentiment national catalan depuis le XIXème siècle, pour revenir enfin sur la crise et dénoncer la « déloyauté » des indépendantistes à l’égard de la démocratie espagnole.

Commentaire

Passons charitablement sur l’accusation de « dérive raciste » reprise par Benoît Pellistrandi contre les indépendantistes catalans (en la matière, les nationalistes espagnols ont dit et fait bien pire).

Benoît Pellistrandi détaille par contre à juste titre, et assez cruellement, l’irresponsabilité et l’aventurisme des dirigeants catalans, en particulier après la vraie fausse déclaration d’indépendance (Puigdemont décrivant la beauté du ciel de Barcelone depuis Bruxelles …)

Dans son analyse historique, il montre la réalité et la profondeur du sentiment national catalan, et confirme ainsi implicitement le caractère multinational de l’état espagnol.

Il fait malheureusement une description très partisane du conflit entre Madrid et Barcelone. Il braque le projecteur sur les indépendantistes en laissant le pouvoir espagnol dans l’ombre. Il dénonce la corruption de Jordi Pujol mais omet de parler de l’immense scandale financier qui a touché le « Partido Popular ». Il relate les surenchères successives des catalanistes sans dire qu’elles répondent aux provocations du pouvoir espagnol. Il minimise les violences policières lors du referendum du 1er octobre …

Au delà de son approche historique, Benoît Pellistrandi a le mérite de mettre le focus sur le rôle joué par les institutions espagnoles dans la crise, ouvrant ainsi des perspectives qu’il refuse cependant d’explorer.

Analyse

La constitution de 1978 résulte d’un accord passé au sein de la classe politique espagnole pour sortir de la dictature franquiste en douceur (cf extrait). Depuis, la situation politique a évolué, la démocratie s’est installée, et ce compromis n’a plus de justification aujourd’hui. Dans ce contexte, accuser les indépendantistes catalans de déloyauté n’a pas de sens.

La constitution de 1978 est entachée par ailleurs d’une faute originelle : « l’oubli » des crimes franquistes. L’Espagne est en train de payer cette amnésie par un retour en force de l’extrême droite. La principale menace qui pèse sur la démocratie espagnole, ce n’est pas l’indépendantisme catalan, mais l’arrivée de Vox au pouvoir.

La constitution espagnole est en fait le « noeud gordien » de la crise catalane. La sortie de la crise, une sortie par le haut, devra passer par une réforme constitutionnelle. Si les espagnols veulent que les catalans renoncent à leurs velléités séparatistes, ils devront leur proposer un nouveau contrat d’association clair, incluant, comme tout bon contrat … une clause de résiliation.

L’extrait

… D’où ce qu’on a pris l’habitude d’appeler « l’opération Tarradellas ». Adolfo Suárez décide d’accélérer les contacts avec le représentant de la Généralité en exil. Il le rencontre secrètement à Madrid fin juin. Un compromis est trouvé et rendu public, le 2 juillet 1977. Ces deux pouvoirs se reconnaissaient mutuellement. Contrairement au gouvernement républicain espagnol et au gouvernement basque en exil qui ne seront jamais entendus ès qualités dans le processus politique, le gouvernement catalan est replacé à la source d’une évidente légitimité catalane. Adolfo Suárez tente là une de ses opérations les plus audacieuses : il introduit une légitimité républicaine au cœur du processus démocratisateur. On comprend mieux la place très singulière qu’occupe alors la Catalogne dans tous l’édifice constitutionnel espagnol.

Réactions

Message de B. Pellistrandi

« … Votre recension indique bien le biais avec lequel vous avez lu l’ouvrage. Un livre, pour paraphraser Montaigne, est « moitié à celui qui l’écrit, moitié à celui qui le lit ». Je suis désolé des contresens graves que vous avez faits… mais je n’y peux rien. Plus important est l’intérêt que vous avez bien voulu porter à cet essai informé et désormais traduit en Espagne et je vous en remercie ».

(Benoît Pellistrandi)

Faut-il sauver le soldat Felipe VI ?

Même si on le déplore, beaucoup de catalans (une petite moitié de l’électorat) ne se reconnaissent plus aujourd’hui dans les institutions espagnoles … Comment peuvent-ils croire en une autonomie qui peut être suspendue à tout moment (ou carrément supprimée, comme menace de le faire Santiago Abascal) ? Comment peuvent-ils avoir confiance dans un régime qui a jeté en prison les dirigeants qu’ils ont élus ? La crise catalane est devenue une crise institutionnelle.

(Les sentinelles)

El Reino

Thriller politique.
2019 – Espagne – 2h11.
Film réalisé par Rodrigo Sorogoyen.
Avec : Antonio de la Torre, Mónica López, Josep Maria Pou.

Synopsis

Manuel López-Vidal est ministre d’un gouvernement régional. Alors qu’il doit être promu, il se retrouve impliqué dans une affaire de corruption qui touche un de ses proches. Pris au piège, il refuse de se sacrifier pour sauver le parti.

Bande annonce du film « El Reino » (Version originale sous titrée)

Commentaire

« El Reino » est d’abord un thriller haletant : le film raconte la fuite en avant d’un politicien qui perd pied dans un monde dont il croyait pourtant détenir tous les codes.

C’est aussi une galerie de portraits hilarants d’affairistes prêts à tout pour échapper à la justice.

En dénonçant dans son film la médiocrité du monde politique et le parasitage de l’Etat par des politiciens corrompus, Rodrigo Sorogoyen n’a fait que rendre compte de la réalité : en mai 2018 s’est achevé à Madrid un procès géant pour corruption visant le Partido Popular de Mariano Rajoy (351 ans de prison infligés aux prévenus pour détournement de fonds, financement illégal de parti et blanchiment d’argent).

Sous le couvert d’un thriller, « El Reino » constitue un dynamitage en règle de la classe politique espagnole : c’est un film efficace et jouissif.

Pour aller plus loin …

Consulter le dossier de presse (notes de Rodrigo Sorogoyen, filmographie du réalisateur et des principaux acteurs) : ouvrir le fichier au format .pdf

Divorce à la catalane

Un spectre hante l’Europe : le spectre de l’indépendance de la Catalogne …

En France, la crise catalane de 2017 a dérouté les analystes politiques ; beaucoup y ont vu une manifestation de populisme à l’italienne, alors que les indépendantistes catalans sont majoritairement de gauche, pro-européens et, à la différence de la police espagnole, non-violents (*).

Pour qui a déjà mis les pieds à Barcelone, le sentiment national catalan est une évidence. Quelle que soit leur opinion politique, qu’ils soient pour ou contre l’indépendance, les catalans ont le sentiment de constituer une nation, d’avoir une langue, une culture et un destin communs.

Ce sentiment n’est pas dicté par un simple égoïsme fiscal ; disons pour faire simple qu’il est le résultat de l’Histoire.

Jusqu’à un passé récent, les idées indépendantistes étaient marginales au sein de la société catalane. Elles se sont développées à partir de 2010, en raison du blocage des négociations avec Madrid concernant l’évolution du statut d’autonomie. Face à l’intransigeance de Rajoy (qui, entre autre, a refusé aux catalans les dispositions fiscales accordées aux basques), les partis catalanistes se sont livrés à une surenchère qui a abouti à l’organisation du référendum du 1er octobre 2017.

Ce faisant, ils se sont piégés eux-mêmes …

La constitution espagnole ne prévoit pas la possibilité de sécession d’une région ; le référendum sur l’indépendance étant de ce fait illégal, il n’a pas de valeur juridique. Si les indépendantistes voulaient quitter l’Espagne de façon démocratique, ils auraient dû obtenir d’abord une modification de la constitution espagnole.

De plus, du fait de son déroulement, ce référendum n’a pas beaucoup de valeur : outre son sabotage par le pouvoir central, il a été organisé à la va-vite ; les opposants à l’indépendance n’ont pas pu s’exprimer et ont boycotté majoritairement le scrutin.

Ce référendum est surtout une faute politique majeure de la part des indépendantistes ; il a fracturé profondément la société catalane et compromis les chances d’une évolution du statut d’autonomie « en douceur ».

Pire, peut-être : en se livrant ainsi à une gesticulation politicienne (de leur propre aveu), les indépendantistes ont réveillé « la Bête ». les néo-franquistes de Vox ont fait une percée aux dernières élections et une alliance entre la droite et l’extrême-droite se dessine à Madrid.

L’indépendance risque bientôt de ne plus être le problème majeur des catalans.

(*) Cela n’empêche pas le gouvernement espagnol de garder en prison depuis 2017 une quinzaine de responsables indépendantistes catalans, en violation avec les principes de l’Union Européenne.

L’histoire de la Catalogne en 14 dates

801 : prise de Barcelone par Charlemagne.

878 : le comte goth Wilfred (dit le Velu) prend la tête des comtés de la marche d’Espagne. Ses successeurs s’affranchissent rapidement de la tutelle carolingienne.

1134 : union du royaume d’Aragon et des comtés catalans.

1213 : mort du roi d’Aragon Pierre II à la bataille de Muret (près de Toulouse). Cette défaite met fin aux ambitions du royaume d’Aragon au nord des Pyrénées. Au XIII et XIV siècle, les catalans se lancent dans une politique d’expansion en Méditerranée (conquête des Baléares, du royaume de Valence, de la Sicile et de la Sardaigne).

1412 : suite à l’extinction de la dynastie catalane d’Aragon, la Catalogne est rattachée à la Castille, mais garde sa langue, son droit et ses coutumes. A compter de cette date les catalans n’auront de cesse de préserver leur autonomie au sein du royaume espagnol.

1640 : révolte des catalans (guerre des faucheurs) ; ils refusent de participer à l’effort de guerre du royaume espagnol contre la France et font appel à Louis XIII. Le conflit s’achève par la conquête du nord de la Catalogne par la France et la reconnaissance des droits et institutions catalanes par le roi d’Espagne.

1714 : siège et prise de Barcelone par les français lors de la guerre de succession d’Espagne (les catalans ayant pris parti contre les Bourbons soutenus par la France). Les catalans perdent leur prérogatives (la date de la réédition de Barcelone , le 11 septembre, deviendra par la suite le jour de la fête nationale catalane).

1931 : A la chute du roi Alphonse XIII, proclamation de la République Catalane ; elle intègre la République Espagnole en contrepartie de la mise en place d’un gouvernement autonome, la Generalitat.

1936 : insurrection nationaliste et début de la guerre civile. La Catalogne se range dans le camp républicain.

1939 : victoire de Franco. De nombreux catalans prennent le chemin de l’exil. La Catalogne perd son statut d’autonomie, la langue catalane est interdite.

1975 : mort de Franco. Rétablissement de la démocratie en Espagne.

1978 : La constitution espagnole accorde une large autonomie politique à la Catalogne, rétablit la Generalitat et le Parlement catalan.

2010 : Le 3eme statut d’autonomie de la Catalogne négocié entre le gouvernement espagnol et le parlement catalan est retoqué par la Cour Constitutionnelle espagnole.

1er octobre 2017 : organisation d’un referendum sur l’indépendance de la Catalogne par la Generalitat. Le referendum est déclaré illégal par le gouvernement espagnol, qui tente d’empêcher sa tenue. Emprisonnement des principaux leaders indépendantistes pour « rébellion » ; les partis indépendantistes gardent cependant la majorité au parlement catalan lors des élections de mai 2018.

Pour aller plus loin …

Le labyrinthe catalan de Benoît Pellistrandi (2019, Desclées de Brouwer)

Cet essai, œuvre d’un historien, propose des pistes de réflexion intéressantes sur la crise catalane, malgré son parti-pris anti indépendantistes. L’auteur décrit les jeux politiques subtils entre Madrid et Barcelone qui ont conduit selon lui à la crise de 2017, fait la généalogie du nationalisme catalan et donne son analyse de la situation politique espagnole actuelle.

Lire la critique du livre