Meurtres à Albi

C’est l’accent qu’on assassine !

Le 23 janvier 2021, France 3 a diffusé un téléfilm tourné à Albi et dans ses environs.

Le cahier des charges de la série « Meurtres à  » a été scrupuleusement respecté : on voit beaucoup les lieux emblématiques d’Albi : la cathédrale, le Tarn, le lycée Lapérouse, et on fait un petit saut au château de Penne (pourquoi Penne ? parce qu’il fallait un lieu élevé d’où l’on puisse se suicider).

Le scénario est peu crédible, même s’il s’inspire d’une affaire réelle, la déportation d’orphelins réunionnais dans des départements du sud de la France dans les années 70.

Le film met en scène un couple d’enquêteurs improbable, tant les personnages incarnent des stéréotypes opposés. Elle, c’est la chef. Elle représente la diversité (oui, une jeune femme racisée peut devenir commissaire !). Elle arrive de Paris. Elle est sérieuse, rationnelle, bosseuse et un peu rigide. Lui, c’est le vieux briscard qui vient du terrain. Il est cool, distancié, intuitif, s’habille chez Manufrance et est un peu macho.

L’audace du réalisateur s’arrête au couple vedette (il ne faut quand même pas trop déstabiliser le téléspectateur). Leurs acolytes sont plus conformes aux standards genrés traditionnels. La policière de service est nunuche, son collègue masculin (racisé, tout de même) est viril, discret et efficace.

Sous leur carapace, nos deux héros sont des tendres. Ils vont s’épauler pour gérer leurs blessures intimes (ah les trahisons familiales …) et vont bien sûr résoudre ensemble les deux meurtres inscrits au programme.

Si je vous parle de ce téléfilm, ce n’est pas pour ses qualités cinématographiques, mais pour son intérêt sociologique. Quelque chose m’a interpelé lors de son visionnage : il se déroule à Albi, et pourtant aucun acteur, y compris parmi les faire-valoir et les seconds rôles, n’a une once d’accent (cet accent qui dérange tant Jean-Luc Mélenchon : rappelez -vous le « et alors kaisseu keu sa veu direu ? »). Le Tarn vu par France 3 (la télé des régions), c’est un peu le Xinjiang tel que le rêve le pouvoir chinois : des natives aseptisés dans un décor de carte postale.

La télévision française fait de gros efforts pour représenter la diversité, mais il lui reste encore une petite marge de progrès.

Les misérables

Drame.
2019 – France – 1h43.
Film réalisé par Ladj Ly
Avec : Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga.

Synopsis

Stéphane a demandé sa mutation dans la Seine-Saint-Denis pour se rapprocher de son fils. Affecté au commissariat de Montfermeil, il est intégré dans une équipe de la BAC et part immédiatement en patrouille avec deux policiers aguerris, Chris et Gwada. Il découvre effaré la vie dans les cités de banlieue et les relations particulières qu’entretiennent ses collègues avec leurs habitants.

Commentaire

Le film commence comme un banal film « de flics » : esbroufe et échanges virils. Puis le rythme s’accélère, la tension monte, la violence s’installe : on bascule dans le cauchemar.

Plus qu’un témoignage sur les banlieues, « les misérables » est une dénonciation de l’abandon des quartiers dits « sensibles », un cri d’alarme sur l’état de la jeunesse des cités.

Dans ces territoires oubliés par la République, les seules manifestations de l’Etat sont les incursions de la voiture de la BAC dans des rues hostiles, comme une patrouille en territoire occupé. Nous sommes dans un « ailleurs », avec ses centres de pouvoir informels (les trafiquants, les salafistes, un maire de quartier), administré à distance par des autorités dont la seule préoccupation est le maintien de l’ordre.

Le film se focalise sur les relations entre les jeunes et la police. Il décrit des jeunes livrés à eux-mêmes, qui, en réponse aux vexations et brutalités policières se laissent aspirer par une violence sans borne.

Le film nous fait vivre l’action aux côtés des policiers. On les découvre avec leurs faiblesses et leurs doutes, dépassés en définitive par une mission trop lourde pour eux. Le film n’en est que plus émouvant.

On sort de la projection atterré par tant de violence, atterré par le gâchis des vies, et écrasé par l’urgence et l’ampleur de la tâche.

Pour Sama

Documentaire.
2019 – Grande Bretagne / Etats Unis – 1h35.
Film réalisé par Waad al-Kateab et Edward Watts.

Synopsis

Sama (« le ciel » en arabe) est une petite fille née à Alep en janvier 2016 pendant le siège de la ville par l’armée de Bachar al-Assad. Sa mère, Waad et son père Hamza étaient étudiants en 2011 lorsqu’a éclaté la révolution syrienne. Ils se sont rencontrés dans les manifestations contre le régime. Hamza s’est improvisé chirurgien et a créé un hôpital clandestin avec ses amis étudiants. Waad a filmé leur quotidien avec son téléphone pendant 5 ans pour témoigner : l’espoir de liberté les premiers jours de la révolution, les cadavres mutilés des opposants sortis du fleuve, l’arrivée des morts et des blessés à l’hôpital après chaque bombardement ; une litanie de scènes d’horreur entrecoupée de quelques images d’intimité du couple autour de Sama, à qui est dédié le film.

Commentaire

La grande force de ce film est de montrer la guerre en Syrie du point de vue de la population ; ici pas de miliciens en armes, pas de débat idéologique, pas de géopolitique ; juste des images d’hommes, de femmes et d’enfants pris au piège dans leur ville assiégée et bombardée en aveugle par leur gouvernement. Ce film montre simplement la réalité du conflit syrien : une guerre menée par le pouvoir contre son peuple.

Certaines scènes sont insoutenables ; celles en particulier qui concernent les enfants. Il faut pourtant les voir, car elles font voler en éclat tous les discours que l’on nous sert depuis 2011 pour justifier notre passivité, notre indifférence, notre lâcheté face au drame syrien.

Ce film est terrible car en filigrane, il pose le problème de notre responsabilité, individuelle et collective.

Pour aller plus loin …

Consulter le dossier de presse (interview et biographie des réalisateurs) : ouvrir le document au format pdf