L’Ukraine selon Mélenchon

Article publié le 17 mars 2022 – Dernière mise à jour : 7 avril 2022


Jean-Luc Mélenchon a appelé « chaque conscience de gauche progressiste, humaniste » à le soutenir : c’est audacieux, considérant son alignement sur Moscou dans le conflit ukrainien.

Déjà en 2014, il traitait les manifestants pro-européens de la place Maïdan de fascistes (c.f. son Blog du 25 février 2014) ; Poutine ne fait rien d’autre aujourd’hui quand il parle de « dénazifier » l’Ukraine.

La révolution de 2014 (qualifiée de « coup d’état » par Mélenchon) s’est traduite par l’éviction du président pro-russe Ianoukovytch, provoquant en retour l’occupation de la Crimée par la Russie. Ce n’est pas un problème pour Mélenchon, car « la Crimée est russe » (il l’a réaffirmé récemment dans un entretien avec le Monde le 17 janvier 2022) : propos étonnant pour un adepte de la gouvernance mondiale, sachant que l’intangibilité des frontières est un des principes fondamentaux de l’ONU.

Fin 2021 – début 2022, les Russes mobilisent à la frontière ukrainienne : « qui ne ferait pas la même chose avec un voisin pareil (l’Ukraine), un pays lié à une puissance qui les menace continuellement ? » déclare Jean-Luc Mélenchon au Monde le 17 janvier 2022.

Manque de chance, ce sont les russes qui attaquent. Mais si Mélenchon s’est trompé, ce n’est pas de sa faute : « Je me suis référé à ce que disaient les plus hautes autorités de mon pays. J’ai eu tort de les croire » (samedi 26 février, meeting à Saint Denis de la Réunion) : pour une fois qu’il fait confiance à Macron ….

Dans un premier temps, il ne parle que « d’escalade insupportable » on l’a connu plus virulent pour dénoncer une agression impérialiste. Il demande « un cessez-le-feu immédiat et un retrait de toutes les troupes étrangères d’Ukraine », comme s’il y avait en Ukraine d’autres troupes que russes … (le 24 février, à la Réunion).

Mélenchon ne dénonce clairement l’agression russe que début mars : « quelles que soient les causes de l’invasion de l’Ukraine, rien ne peut l’excuser ni la relativiser » (déclaration à l’Assemblée Nationale, le 1er mars 2022) ; « stop à la guerre, stop à l’invasion de l’Ukraine, à bas l’armée qui envahit l’Ukraine » (meeting du 6 mars à Lyon).

Paradoxalement, il regrette que l’Europe soit « hors jeu » et il la qualifie de « ridicule, nulle et qui ne vaut rien » (Jeudi 10 mars sur RMC) alors qu’elle a fait preuve (pour une fois) d’unité et de fermeté. Il n’a pas non plus de mot assez dur pour Emmanuel Macron (« un garçon avec ses arcs et ses flèches » – La Réunion, samedi 26 fevrier), alors que celui ci semble « faire le job », en particulier en maintenant ouvert un canal de communication avec Poutine.

Que propose-t-il donc, pour obtenir un cessez-le-feu ?

« Frapper au centre du processus », c’est à dire sur les oligarques russes. S’il était président, il aurait pris l’initiative « de réquisitionner les villas et les yachts des milliardaires russes » (déclaration le jeudi 10 mars sur RMC) : on imagine Poutine arrêtant de bombarder Marioupol pour sauver les vacances de ses amis sur la Côte d’Azur ….

Jean-Luc Mélenchon prône une solution diplomatique dans le cadre de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), car « notre plus grande force c’est la politique, la capacité des ukrainiens à résister et la capacité du peuple russe à s’opposer à la guerre » (Jeudi 10 mars sur RMC).

« Notre force », c’est surtout la volonté de résistance des ukrainiens ; les russes sont sous le contrôle étroit du pouvoir et ceux qui manifestent le font à leurs risques et périls.

Mais pas question pour autant d’aider les ukrainiens : « Au lieu d’envoyer du matériel de guerre, vous ne croyez pas que le plus urgent est le cessez-le-feu et les négociations ? » (La Réunion, samedi 26 fevrier). Mélenchon s’oppose aussi aux sanctions économiques contre la Russie : « l’embargo sur le gaz russe, ce serait une aberration ». « Les seuls qui seraient frappés par ça, c’est nous » (marche pour le climat, le 12 mars).

En clair, Mélenchon propose d’organiser une grande négociation internationale … après avoir laissé Poutine gagner la guerre.

A aucun moment depuis le 24 février, il n’a eu un mot de soutien ou de sympathie pour le président ukrainien Volodymyr Zelensky (attend-il sa liquidation par Poutine pour se manifester ?)

Concernant la sécurité de la France, Mélenchon a livré sa pensée le 26 février à la Réunion :

Il prône un « non-alignement » sur les Américains et les Russes et une sortie de l’Otan : « nous n’avons rien à faire dans un équipage pareil », car « l’Otan abandonne les gens en cours de route »… C’est la raison pour laquelle la Suède et la Finlande se préparent à y adhérer.

Mélenchon préfère s’adresser directement aux Russes pour leur demander « le retrait de tous les matériels offensifs en état de frapper la France, s’ils les installaient sur les territoires conquis ». Poutine doit être ému par autant de candeur.

Le maître du Kremlin traverse aujourd’hui des moments difficiles : son armée piétine devant Kiev. Espérons que son service de presse lui traduit régulièrement les discours du leader des insoumis, pour mettre un peu de gaité dans sa vie.

Stop Putin !

Article publié le 1er mars 2022. Dernière mise à jour : 13 mars 2022


La guerre en Ukraine nous ramène 85 ans en arrière.

Rien ne justifie l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Russes et ukrainiens ont la même culture, la même histoire : ils ont subi ensemble la répression stalinienne et les massacres nazis. Beaucoup ont de la famille, des amis, des deux côtés de la frontière.

La guerre déclenchée par Poutine est fratricide ; elle est absurde et criminelle.

Il est temps que l’Occident regarde le régime russe en face. On prête à Poutine une enfance de délinquant ; il a mis très tôt son âme de voyou au service du KGB, puis du FSB, dont il a gravi tous les échelons. Il s’est fait élire président en 2000 à la faveur de la deuxième guerre de Tchétchénie qu’il a déclenchée après une campagne d’attentats orchestrée par le FSB.

Il n’a pas lâché le pouvoir depuis, en usant de méthodes apprises dans les services secrets : manipulation de l’information, liquidation des journalistes indépendants (assassinat d’Anna Politkovskaïa en 2006) et des opposants les plus virulents (assassinat de Boris Nemtsov en 2015, tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny en 2020), musèlement des médias et des organismes non gouvernementaux (dissolution de Mémorial), criminalisation de l’opposition démocratique (qualifiée de « terroriste »), truquage des élections.

Poutine est à la tête d’une clique d’oligarques qui a fait main basse sur la rente gazière et qui rackette l’économie russe. Malgré ses richesses naturelles et le haut niveau d’instruction de sa population, la Russie (146 millions d’habitants) a le PIB de l’Espagne.

La Russie est un état maffieux, une cleptocratie.

En politique étrangère, Poutine ne connait que la force et n’hésite pas à recourir à la guerre chaque fois qu’elle sert ses intérêts : en Tchétchénie (2000), Géorgie (2008), Syrie (2017) ; aujourd’hui en Ukraine. Il combat des génocides imaginaires en commettant des crimes de guerre bien réels (bombardement massif de la population, ciblage des hôpitaux et des infrastructures civiles à Grozny, Alep, Marioupol ; utilisation d’armes chimiques en Syrie, de bombes à sous-munitions à Kharkiv…).

Dans son discours halluciné du 23 février, il a laissé tomber le masque : il veut détruire l’Ukraine en tant qu’état indépendant.

Le risque d’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine apparait du coup pour ce qu’il est : un prétexte (1). Il serait bon d’ailleurs de s’interroger pourquoi tous les anciens états de l’URSS souhaitent entrer dans l’OTAN …

Au delà du rêve fou de reconstituer l’empire de Pierre le Grand, Poutine reproche surtout à l’Ukraine d’être un état démocratique. Il veut effacer le souvenir de Maïdan. Il craint que les russes suivent l’exemple des ukrainiens et qu’une « révolution de couleur » le chasse du pouvoir à son tour.

Il faut bien sûr soutenir les ukrainiens par la fourniture d’armes et une aide économique et humanitaire massive ; il faut faire pression sur la Russie par des sanctions économiques draconiennes pour l’obliger à stopper son offensive.

Poutine hait l’Europe et le modèle politique qu’elle incarne. Aucun pays limitrophe de la Russie comportant une minorité russophone (la Géorgie, la Biélorussie, la Moldavie, les trois états baltes) ne sera en sécurité tant qu’il sera au pouvoir.

Poutine a engagé une lutte à mort contre l’Europe, ne lui laissant d’autre choix que de se soumettre ou de provoquer sa chute.

In fine, l’issue de ce conflit est entre les mains des russes : eux seuls peuvent chasser Poutine du pouvoir, d’où l’importance de les distinguer de leurs dirigeants et de les convaincre que l’Occident ne leur fait pas la guerre.

Pour l’instant l’opinion publique russe semble soutenir le régime. Elle changera peut-être d’avis devant les restrictions économiques et l’accumulation des morts en Ukraine …

Emmanuel Macron l’a évoqué à demi mots : la crise qui s’ouvre sera longue et douloureuse ; nous n’en percevons pas encore toutes les conséquences : sécuritaires, économiques, politiques. En 1940, Churchill promettait aux anglais « du sang, du labeur, des larmes ». Il est à craindre que cette prédiction soit de nouveau d’actualité.



(1) Au delà de l’élargissement de l’OTAN, les occidentaux ont surtout commis l’erreur dans les années 90 de ne pas avoir aidé la Russie à se démocratiser.

Fog médiatique sur la Manche

Article publié le 12 novembre 2021 – Dernière mise à jour : 4 décembre 2021


Depuis plusieurs semaines, la France et l’Angleterre s’affrontent au sujet de l’accès des pêcheurs français aux eaux territoriales anglaises.

A en croire nos médias, les anglo-saxons refuseraient d’attribuer aux français le nombre de licences de pêche prévu dans l’accord commercial passé entre le Royaume Unis et l’Union européenne.

Mais la réalité semble être légèrement différente …

France Culture a diffusé un débat très instructif sur ce sujet le mercredi 3 novembre dans le cadre de l’émission « le temps du débat ». Y ont participé : Grégory Guida, député, assistant au ministre de l’intérieur de Jersey, Aurélien Antoine, juriste lyonnais fondateur de l’Observatoire du Brexit et Catherine Mathieu économiste à l’OFCE.

Première surprise : le traité sur la pêche est tripartite. Il inclut l’ile de Jersey, qui est quasi-indépendante (elle ne dépend de la Grande Bretagne que pour les affaires étrangères). L’ile a négocié sa partie de l’accord directement avec l’Europe.

Jersey entretient des relations économiques très étroites avec la France (80% des pécheurs qui fréquentent ses eaux territoriales sont français – les pêcheurs jerseyens commercialisent 90% de leurs production en France), et n’a donc aucun intérêt à entrer en conflit avec la France.

Dans l’accord sur la pêche, Jersey a consenti des conditions plutôt favorables aux français. Elle leur a garanti le volume de pêche antérieur (1) et s’est engagée à accorder automatiquement une licence à tout bateau pouvant prouver sa présence dans ses eaux avant le Brexit.

Pour ce faire, les pêcheurs français devaient fournir aux autorités jerseyennes une copie de leur fiche de pêche via l’administration française et l’Europe. Ce document, qui indique pour chaque jour de pêche, le lieu et le volume des prises, est obligatoire pour tous les bateaux français ; sa fourniture ne devrait donc pas poser de problème.

Ces documents ont pourtant été transmis de façon incomplète et tardive par la France, ce qui explique la non-fourniture de certaines licences.

Les autorités jerseyennes ont fait preuve de bonne volonté : elles ont instauré un moratoire pour permettre aux pêcheurs français de continuer à travailler dans l’attente de leur régularisation et ont ouvert un numéro vert pour les aider à compléter leur dossier.

Les autorités françaises ont fait courir le bruit qu’il était impossible de pêcher à Jersey sans licence à partir du 1er janvier – ce qui est faux ; Annick Girardin, ministre de la mer, a interdit aux pécheurs français de traiter directement avec les autorités jerseyennes et a même menacé début mai de couper l’électricité à Jersey.

Concernant Jersey, les blocages semblent donc être surtout le fait des français. Apparemment, les britanniques s’en tiendraient à l’application stricte de l’accord ; la France tenterait de re-négocier en sous-main le traité conclu par l’Europe, quitte à instrumentaliser ses propres pêcheurs.

Pourquoi s’intéresser précisément à ce dossier ? Parce qu’il permet de voir comment fonctionnent les médias français.

Dans cette affaire,

– ils ont ignoré Jersey – l’île n’avait pas sa place dans leur scénario de « guerre » franco-anglaise,

– ils n’ont pas cherché à connaître le contenu du traité sur la pêche ni l’interprétation qu’en faisaient les britanniques,

– ils ne se sont pas intéressés à l’action des protagonistes sur le terrain,

– ils ont pris les allégations des politiciens français pour argent comptant (y compris celles du va-t-en-guerre Xavier Bertrand).

Ont-ils cherché pour autant à manipuler l’opinion publique ? Rien n’est moins sûr. Lors du débat sur France Culture, Grégory Guida a cité Napoléon : « il ne faut pas attribuer à la malice ce qui est du à l’incompétence ». La citation semble effectivement de circonstance.


(1) A la différence de l’Angleterre, qui aurait négocié avec l’Europe une réduction du volume des prises françaises.