La Syrie, un drame européen

Article publié le 21 mars 2020


Havrin Khalaf avait 35 ans. Elle co-présidait un petit parti politique kurde, « Avenir de la Syrie ». Elle a été assassinée le 12 octobre 2019 par des miliciens d’Ahrar Al-Charkiya, un groupe de djihadistes syriens à la solde de la Turquie. Ils l’ont interceptée sur l’autoroute M4 près de la ville de Derik, dans le nord de la Syrie. Son exécution a été particulièrement ignoble : son cadavre a été retrouvé avec « le visage enfoncé à l’intérieur du crâne, le scalp décollé, comme si elle avait été traînée à terre par les cheveux … » (Le Monde du 23 novembre 2019).

En ordonnant le retrait des forces américaines de Syrie en octobre 2019, Donald Trump a livré les kurdes à Erdogan et à ses tueurs (« make America great again » ! ). Cette trahison n’est pas surprenante : elle fait suite au lâchage des révolutionnaires syriens en 2014 par Obama.

Pour les américains, le Moyen-Orient a perdu beaucoup d’intérêt depuis qu’ils ne dépendent plus du pétrole arabe grâce au gaz de schiste. Leur seule préoccupation aujourd’hui est d’assurer la protection de leurs alliés locaux, Israël et l’Arabie Saoudite, et de contrer l’Iran.

L’enjeu est tout autre pour les européens : du fait de sa proximité géographique, le conflit syrien les place sous la double menace du terrorisme et d’un afflux massif de réfugiés, avec le risque de déstabilisation que cela comporte.

Même si l’on fait abstraction de toute considération humanitaire, les européens ont tout intérêt au règlement du conflit syrien et plus généralement au retour de la paix au Moyen-Orient.

Pourtant, ils se taisent face aux crimes de guerre commis par les russes à Idlib et par les turcs au Kurdistan et ils laissent Poutine et Erdogan poursuivre leur politique agressive dans le bassin méditerranéen.

Diplomatiquement, ils restent à la remorque des américains malgré leurs intérêts divergents et malgré la politique erratique de Trump dans la région (affrontement avec l’Iran, encouragement de l’expansionnisme israélien). Pire : ils laissent Trump piétiner le droit international ( son « plan de paix » pour le Moyen-Orient viole les résolutions de l’ONU sur la Palestine).

Les européens mettent en avant leur soi-disant faiblesse pour justifier leur passivité.

Certes, ils pèsent peu militairement, mais ce n’est pas par la force que l’on peut espérer aujourd’hui régler le conflit syrien : les dernières interventions militaires en Syrie n’ont fait que disséminer les métastases du djihadisme.

On pourrait considérer cyniquement qu’une victoire totale du régime éteindra le conflit : mais le problème des réfugiés ne sera pas réglé pour autant. Les quatre millions de syriens en exil ne rentreront jamais chez eux tant qu’Assad sera au pouvoir.

Les européens se doivent d’imposer une solution négociée au conflit, fondée sur le départ du clan Assad et garantissant la sécurité de la population – et plus particulièrement celle de leurs alliés kurdes, quitte à ménager les intérêts locaux des principaux protagonistes : Russie, Iran, Israël, Turquie. Les européens disposent pour cela d’un atout majeur qu’ils refusent d’utiliser par frilosité, mercantilisme et absence de vision politique : leur puissance économique.

Le plus désespérant en définitive, ce n’est pas l’indifférence de l’Union Européenne pour le drame syrien, mais son incapacité à se percevoir et à se comporter comme une puissance mondiale.

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