La preuve par le miel

roman de Salwa al Neimi

traduit de l’arabe par Oscar Heliani et revu par l’auteur

2008 (Editeur : Robert Laffont)

L’auteur

Salwa al Neimi est une romancière et poétesse syrienne. Elle est née en 1950 à Damas où elle a fait des études de littérature arabe. Elle vit à Paris et travaille au service communication de l’Institut du Monde Arabe. Elle a publié en français une sélection de ses poèmes traduits de l’arabe, Mes ancêtres les assassins, et un roman, Presqu’ile arabe.

Le livre

La narratrice, d’origine syrienne, passe auprès de ses collègues et de ses amis pour une femme discrète, attentive, complice. Mais elle a une passion secrète : le sexe. Si elle est à l’écoute des autres, c’est pour se nourrir de leur histoire intime ; elle profite de sa fonction de bibliothécaire pour se plonger dans la littérature érotique arabe et elle exploite chaque rencontre amoureuse pour approfondir sa connaissance des hommes et du plaisir qu’ils lui donnent.

Point d’orgue de cette vie parallèle : sa relation avec un mystérieux amant, le Penseur. Avec lui, elle a pu partager sa passion et la mettre en mots. Plus qu’un initiateur, le Penseur a été un révélateur : il lui a permis de poursuivre sa quête en toute conscience.

Commentaire

La preuve par le miel renvoie par sa forme et son style aux traités érotiques qui fascinent tant la narratrice. C’est à la fois une ode au plaisir et un état des lieux de la sexualité dans le monde arabe.

Avec humour, l’auteur traque la dissimulation et la duplicité dont font preuve ses contemporains dans leur relations amoureuses. L’immoralité n’est pas dans la recherche du plaisir, mais dans les voies tortueuses qu’elle prend. Salwa al Neimi milite pour des relations sexuelles débarrassées de toute hypocrisie, obéissant au seul désir. « Mon histoire n’est pas un scandale, ni mon livre. Le scandale était dans le secret. Mais le secret n’est plus ».

La preuve par le miel est un livre insolent qui ignore superbement morale et religion. Provocation suprême : il a été écrit par une femme, directement en arabe.

Il dresse le portrait en creux d’un « don juan » féminin : une femme libre, à l’écoute de son désir mais attachée à garder le contrôle dans ses relations amoureuses (dans son récit, le mot grossier n’est pas « sexe », mais « amour » !).

L’extrait

Je passais le voir le matin, avant de partir travailler. Je montais les marches en courant. A peine avais-je sonné qu’il ouvrait vite la porte, comme s’il m’attendait, à moitié endormi. Je me mettais nue et me glissais dans le lit. Je l’enlaçais et commençais à le humer. Il écartait la couverture et ses mains me caressaient. Lentement. Il goûtait mon miel avec gravité et bonheur. Je parcourais de mes lèvres tous les lieux de son corps. Mes yeux s’ouvraient, mon corps aussi. Nous trouvions notre rythme : entre moi qui étais impatiente et lui qui savourait le plaisir. Le temps passe sans nos séparer. Sans nous arrêter. Sous lui, sur lui, sur le côté, sur le ventre, à genoux. Entre chaque position, il répétait : j’ai une idée. Il n’était jamais à court d’idées. Et moi, j’aime la philosophie, le monde des idées. Je l’ai appelé : le Penseur.

Le Penseur m’a écrit une lettre. Une lettre d’amour. Je me suis dit : Comment peut-il employer le mot amour ? Je l’évite autant que je peux. Avec lui comme avec les autres. Je ne connais pas l’amour, je connais le désir. L’amour appartient à un au-delà qui me dépasse, et je me refuse à lui courir après. Le désir, le mien ou celui de l’autre, je le connais, je le touche, je le vois, je le sens, je vis ses effets et ses métamorphoses. Lui seul me prend par la main pour me conduire vers mes espaces inexplorés.

L’amour est pour l’âme, le désir est pour le corps. Je n’ai pas d’âme. Cette idée me hantait avant même d’apprendre qu’il fut un temps où les femmes étaient privées d’âmes.

Pour aller plus loin …

Lire la critique de « La preuve par le miel » publiée dans le Monde (juin 2008)

Visionner l’ interview de Salwa al Neimi à France 24 à l’occasion de la sortie de son roman « Presqu’ile arabe » (avril 2013)

Le prof, le couteau, et les « antiracistes »

Samuel Paty, professeur d’histoire géographie à Conflans, a été assassiné le 16 octobre 2020 pour avoir montré une caricature de Mahomet en classe.

Cet assassinat, même s’il s’agit d’un acte individuel, s’inscrit dans la logique du terrorisme islamiste. L’école, parce qu’elle contribue à l’émancipation des individus, constitue une de ses cibles privilégiées.

Malgré cette attaque frontale contre des valeurs qui lui sont chères, la Gauche dite « radicale » refuse de s’interroger sur l’idéologie qui a motivé l’assassin ; elle persiste dans sa complaisance envers l’islamisme au nom d’un antiracisme de façade.

L’essayiste Pierre Tevanian a publié sur son site lmsi.net un texte très significatif à cet égard. Vous en trouverez la critique ci dessous.

Consulter le texte « je suis prof » de Pierre Tevanian.

Cet article a été modifié depuis sa publication.

Monsieur Tevanian,

Dans votre texte intitulé « je suis prof », vous vous interrogez sur beaucoup de choses : le rôle des enseignants, la liberté d’expression … sauf sur l’idéologie qui a inspiré les assassins de Samuel Paty. En 16 réflexions, que vous qualifiez abusivement de courtes, vous passez sans état d’âme d’un hommage à Samuel Paty à un vibrant plaidoyer pour le CCIF (1). Je veux bien croire que le CCIF n’est pour rien dans l’assassinat de Samuel Paty, mais de là à en faire un rempart de la République !

En préambule, vous rappelez pourtant – et à juste titre – ce qui devrait être une évidence pour tous :

– Samuel Paty n’a pas cherché à provoquer, insulter ou humilier quiconque : il a juste fait son travail d’enseignant et il a été tué pour cela. En montrant des caricatures du « prophète », il n’a pas exprimé une opinion personnelle mais illustré ce que représente concrètement la liberté d’expression.

– Aucun propos ne justifie le recours à la violence, physique et (j’ajoute) psychologique (harcèlement sur les réseaux sociaux et « cancel culture »). Ne l’oublions pas : Samuel Paty a été assassiné suite à une dénonciation sur internet.

Monsieur Tevanian, les choses se gâtent quand vous élargissez le champ de votre réflexion.

Vous appelez de vos vœux l’émergence d’un espace de parole d’où la violence serait exclue a priori. Rassurez-vous : cet espace existe depuis plus d’un siècle. Il est organisé par la loi, qui encadre et protège la liberté d’expression.

La question n’est donc pas là. « l’éléphant dans la pièce » autour duquel vous tournez, c’est l’instauration en France d’un délit de blasphème. C’est une des revendications des militants « décoloniaux » et de la mouvance islamiste, épaulés par une partie de la Gauche (Plenel et Médiapart en particulier). Reconnaître ce délit reviendrait à instaurer une police de la pensée. Je comprends que ce rêve puisse en hanter certains, mais le rôle du droit est de protéger les hommes et non les idées.

Au nom de la liberté d’expression dont bénéficie Charlie Hebdo, vous revendiquez le droit de vous indigner contre le caractère « odieux » de certaines de ses couvertures. Mais personne ne vous en empêche ! Vous avez toute liberté pour le faire. Par contre, les journalistes et les dessinateurs de Charlie Hebdo, eux, risquent leur peau quand ils s’expriment. Nous ne sommes pas sur le même niveau de liberté. Mais cela ne vous gène pas particulièrement.

Votre indignation, vous la réservez (je cite) : « aux débats où sont mis sérieusement à l’agenda l’interdiction du voile dans tout l’espace public, l’expulsion de toutes les femmes portant le foulard, la déchéance de nationalité pour celles qui seraient françaises, la réouverture des bagnes dans îles Kerguelen, le rétablissement de la peine de mort … ».

Vous le savez pourtant pertinemment : il ne s’agit là que de propos de comptoir tenus sur des plateaux de télé. Concernant plus particulièrement le port du voile – que personne ne songe à interdire dans l’espace public – vous devriez plutôt vous préoccuper de la pression que subissent les femmes dans certains quartiers – pour le porter. Je vous rappelle au passage que vos amis « républicains » du CCIF réclament toujours l’autorisation du voile à l’école.

Cette belle indignation vous évite surtout de vous interroger sur l’islamisme.

Votre totem, c’est l’islamophobie : ce concept nébuleux permet de faire l’amalgame entre la critique d’une religion ou d’une idéologie et la haine contre les musulmans – du racisme. Il permet aux islamistes de disqualifier a priori toute critique les concernant et de souder la communauté musulmane autour d’eux.

Depuis de nombreuses années, le monde musulman est divisé entre les partisans d’un islam humaniste, respectueux des individus, et les tenants de l’islam politique. Contrairement à ce que prétendent les islamistes, la ligne de front ne passe pas entre les musulmans et les autres, mais au sein même de la communauté musulmane. En adoptant le concept d’islamophobie, vous vous rendez complice d’une imposture.

D’une manière générale, Monsieur Tevanian, l’islamisme est dans votre angle mort. Vous ne voyez pas ou ne voulez pas voir – ses manifestations, même les plus insupportables : par exemple, la mise en cause de la parole des enseignants au nom de la religion ou le développement de l’antisémitisme dans certains milieux musulmans.

Pourquoi une telle cécité ? Peut-être par esprit partisan : les islamistes sont aussi les ennemis du « système libéral » …

Dans votre catalogue d’indignations, vous ne pouviez pas ne pas évoquer la déclaration de Jean-Luc Mélenchon concernant « le problème avec la communauté tchétchène ». Cette sortie, il faut le rappeler, est le fait d’un homme qui avait défilé quelques mois plus tôt derrière des militants du CCIF scandant le célèbre slogan laïc « Allahou Akbar ». Belle illustration du confusionnisme qui règne à gauche (2).

En résumé, Monsieur Tevanian, et au vu de ce qui précède, vous conviendrez que votre indignation et vos leçons d’antiracisme prêtent à rire.

(1) CCIF : Collectif Contre l’Islamophobie en France

Pour que les choses soient claires : le CCIF est un des vecteurs de l’islamisme en France. A ce titre, il doit être combattu. Mais, jusqu’à preuve du contraire, le CCIF inscrit son action dans le cadre de loi (il n’appelle pas à la violence ni à la haine, ni ne relaie aucun appel en ce sens) ; il doit donc pouvoir continuer à s’exprimer, comme n’importe quel mouvement politique respectueux de la légalité.

(2) Le plus drôle dans cette affaire, c’est la façon dont les hiérarques de LFI ont essayé de se dégager du bourbier tchétchène. Clémentine Autain a expliqué qu’on ne pouvait pas parler vraiment de « communauté tchétchène » … pas de tchétchène, pas de problème. Alexis Corbière de son côté a assuré que Mélenchon ne pouvait pas être suspecté de « tchétchènophobie », puisqu’il militait à gauche depuis plus de cinquante ans. L’argument est effectivement imparable.

Violence et islam

Entretiens d’Adonis avec Houria Abdelouahed
2015
(Editeur : Seuil)

Les auteurs

Adonis (Ali Ahmed Saïd) est considéré comme le plus grand poète arabe vivant. Il est né en 1930 en Syrie dans une famille alaouite ; il vit actuellement en France. Son oeuvre la plus connue : « al-Kitâb » (le livre).

Houria Abdelouahed est une psychanalyste d’origine marocaine, maître de conférences à l’université Paris Diderot. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Figures du féminin en islam » (PUF, 2012).

Le livre

Sous forme de dialogue, Adonis et Houria Abdelouahed se livrent à une analyse de l’Islam institutionnel sous l’angle historique, psychologique et culturel.

Ils partent de l’échec des révolutions arabes de 2011. Pour Adonis, cet échec est dû au fait que les révolutionnaires ont voulu renverser leurs dirigeants sans remettre en cause l’ordre social. Leur lutte pour le pouvoir s’est rapidement transformée en combat religieux.

Car en terre d’islam pouvoir temporel et pouvoir spirituel sont intimement liés. L’islam exige du musulman qu’il se fonde dans la communauté des croyants (l’oumma) et qu’il fasse allégeance au détenteur du pouvoir politique, le représentant de Dieu sur terre.

Ainsi sacralisé, le pouvoir peut légitimement user de violence contre ceux qui refusent de se soumettre, les dissidents et les « mécréants ». Dans de nombreux versets, le Coran leur promet les pires supplices : « Leur asile sera la Géhenne. Chaque fois que le Feu s’éteindra, nous en ranimerons, pour eux, la flamme brûlante » [Coran 17:97].

Idéologie du pouvoir politique, l’islam l’est aussi du pouvoir de l’homme sur la femme. Celle-ci est un bien dont l’homme dispose à son gré, pour la procréation ou pour le plaisir : « vos femmes sont pour vous un champ de labour : allez à votre champ comme vous le voudrez » [Coran 2:223]. En réduisant la femme à un sexe, l’islam nie le principe de féminité et substitue à l’amour la jouissance morbide de la possession.

L’Islam considère que la vérité transmise par le prophète est une vérité ultime (« après moi nul prophète »). Rien de grand n’existait avant la révélation, et rien de supérieur ne pourra venir après. Le croyant est condamné à perpétuer le passé. Tout questionnement lui est interdit.

La civilisation arabe a pourtant produit de grands philosophes et poètes : Averroès, Avicène, Ibn Arabî… Mais ceux-ci ne se sont jamais référés à la religion et ont souvent été en délicatesse avec le pouvoir.

Adonis oppose la religion à la mystique et à la poésie. Ce sont ces dernières qui ont fait la grandeur et la richesse de la civilisation arabe. A la différence de la religion, la poésie arabe a magnifié la femme : « stérile tout lieu qui ne se féminise pas » [Ibn Arabî].

Pour Adonis, l’islam historique est aujourd’hui en fin de course avec le wahhabisme et ses avatars Daech et al Qaida. La religion relève du domaine privé et ne doit pas régir la vie sociale. Pour accéder à la modernité, le monde musulman doit accepter le libre questionnement et s’ouvrir aux autres civilisations.

Commentaire

« Violence et Islam » a fait l’objet de présentations édulcorées dans les médias lors de sa sortie : d’aucuns ont voulu n’y voir qu’une critique du fondamentalisme musulman, alors que le livre constitue une remise en cause de l’islam jusque dans son texte fondateur, le Coran.

Adonis fait une lecture décapante du dogme : il considère que la violence et son corolaire, l’asservissement de la femme, sont intrinsèques à l’islam. Pour lui, la religion est antinomique de l’idée même de progrès.

Face au fondamentalisme, il prône la laïcisation de la société musulmane et met la liberté de la femme au coeur de toute démarche émancipatrice.

L’extrait

A : Il n’existe pas un islam modéré et un islam extrémiste, un islam vrai et un islam faux. Il y a un islam. Nous avons en revanche la possibilité de faire d’autres lectures.

H : Nous avons celle des fuqahâ’ (théologiens), qui alimentent le wahhabisme et donc la charia, et il y a ceux qui ont lu la philosophie grecque ou occidentale, les sciences humaines… et qui ne peuvent plus accepter ce premier islam. Il y a ceux qui prônent la suppression des versets embarrassants. Est-ce une solution ? Soit c’est un texte divin et on fait avec, ce qui paraît difficile au XXIe siècle, soit on invente notre modernité. En fait, depuis le début, nous interrogeons les assises pulsionnelles et symboliques de notre identité.

A : Il faudrait une nouvelle lecture : libre et réfléchie. Et nous devons sortir de cet amalgame entre islam et identité. La religion n’est pas une identité. Et je rappelle ces deux faits : au moment des conquêtes islamiques, le monde était presque vide. La nouvelle religion n’avait pas en face d’elle une grande civilisation… Donc l’islam a pu tenir. Or aujourd’hui, il se trouve face à une civilisation qui a fait une rupture radicale avec le passé. Il n’a pas su dialoguer avec les avancées des civilisations modernes. A ce titre, l’islam fait partie du passé. Donc, historiquement parlant, il est fini.