L’imposture intersectionnelle

Ce texte a été réécrit depuis sa première publication – dernière mise à jour : 28 septembre 2021

Un spectre hante la sphère politico-médiatique française : « l’islamo-gauchisme ».

Ce terme fabriqué par la droite à partir de ses deux démons favoris vise en fait l’idéologie woke et ses avatars : le néo-féminisme, le décolonialisme, l’indigénisme … tout un fatras d’idéologies identitaires importées des Etats-Unis et adoptées par une partie de la gauche.

Etre stigmatisé par la droite ne constitue pas pour autant une preuve d’intelligence politique. On a vu des militants woke se livrer à des actes absurdes : des « féministes » défendre le port du voile islamique (1), des « anti-racistes » déboulonner les statues de Victor Schœlcher, une journaliste faire de Voltaire un inspirateur d’Hitler (2) et des étudiants de la Sorbonne s’opposer à la représentation des suppliantes d’Eschyle sous prétexte que les acteurs ont le visage peint en noir.

Comment en est-on arrivé là ?

A l’origine de toutes ces idéologies, une doctrine : l’intersectionnalité.

L’intersectionnalité a été inventée par des féministes afro-américaines (3) pour rendre compte des discriminations spécifiques que subissent les femmes noires aux Etats-Unis, victimes à la fois du racisme et du sexisme. Des chercheurs en sciences sociales s’en sont emparé pour décrire les situations de discriminations multiples, en croisant les discriminations ethniques, de classe et de « genre ».

Le souci, c’est qu’ils ont très vite privilégié l’approche ethnique (4), en réactivant le concept de « race », banni en France du champ socio-politique depuis les années 40.

Ils l’ont fait en essayant de ne pas se référer à des critères biologiques (on se doute pourquoi) : pour les intersectionnalistes, les « races » sont des constructions sociales conçues par les sociétés occidentales à des fins de discrimination.

Afin de donner un peu de consistance à ce concept, ils ont créé la notion de « racisés », pour désigner ceux qu’ils estiment discriminés en raison de leur origine ethnique : en pratique, les non-blancs.

Définir la « race » en creux, en se référant à la « blanchité », peut paraitre astucieux, car cela permet de manipuler ce concept sulfureux sans trop y mettre les doigts. Mais ce petit tour de passe-passe ne change rien quant à l’essentiel : la « race » revisitée par les intersectionnalistes reste fondée sur la couleur de la peau. Et les questions gênantes demeurent :

– à partir de quel degré de pigmentation passe-t-on de la catégorie des oppresseurs, les blancs, à celle des opprimés, les « racisés » (autrement dit, comment détermine-t-on qu’un individu est « racisé » ou non) ?

– les juifs : que fait-on des juifs ? Comme on le sait, la question juive préoccupe beaucoup les racistes, elle tourmente aussi apparemment les « anti-racistes » intersectionnels (5).

Les « racisés » de leur côté peuvent trouver réducteur d’être tous mis dans la même case – si l’on peut dire, sous prétexte de « non-blanchité » (ce qui permet au passage d’occulter le racisme entre « racisés ») .

Les intersectionnalistes ont théorisé le racisme anti-blanc et repositionné la « race » comme marqueur social, à contre-courant de deux siècles de combat universaliste.

Passer systématiquement les sociétés occidentales au crible de la « race », c’est considérer d’office qu’elles sont racistes (et se donner pour mission de le prouver). Les intersectionnalistes fonctionnent sur la base de postulats idéologiques, à rebours de toute démarche sociologique. Prétendre que l’intersectionnalité relève d’une approche scientifique est une imposture. Le seul caractère scientifique de cette doctrine, c’est le statut professionnel de ses adeptes.

Autant le postulat de racisme structurel peut avoir du sens concernant la société américaine, résultat de la colonisation, autant il parait aberrant appliqué à la société française qui s’est structurée bien avant le XVIII ème siècle (mais les intersectionnalistes ignorent superbement l’Histoire).

Il est à noter par ailleurs que les thèses intersectionnalistes ne s’appliquent qu’aux sociétés où sévit le mâle blanc : quid par exemple du monde musulman ou de la Chine ? Ces sociétés seraient-elles exemptes de racisme ou de sexisme ?

Comme les féministes historiques l’ont fait avec le sexe, les intersectionnalistes ont cherché à analyser les relations sociales à l’aune de critères discriminatoires transversaux, sauf qu’ils se sont fondés sur des concepts foireux (la « race ») ou grotesques d’un point de vue sociologique (la préférence sexuelle et le genre).

Dans leur souci de segmenter la société sur la base de ces critères, ils en sont venu à nier l’identité individuelle, fruit de l’histoire familiale et du vécu personnel de chacun, au profit d’une identité collective, communautaire, en grande partie fantasmée.

Leur vision de la société comme une juxtaposition de communautés est peut-être pertinente concernant les Etats-Unis, formatés par l’apartheid, mais parait aberrante appliquée à la France, modelée par trois siècles d’universalisme républicain.

Cette approche a encouragé la constitution de sectes identitaires centrées sur des communautés plus ou moins fictives. Le phénomène est particulièrement sensible dans l’univers LGBT, où le croisement du genre et des préférences sexuelles a donné naissance à un nombre impressionnant de micro-communautés (6).

Sous couvert d’une pseudo-radicalité, l’intersectionnalité est le cheval de Troie (« l’idiot utile ») de tous les tribalismes.

Concrètement, sur le terrain, elle n’apporte rien à la lutte contre les discriminations, quand elle ne la détourne pas vers de faux combats (de la ré-écriture de l’Histoire à la traque des délits « d’appropriation culturelle » et de « blackface »).

Que propose-t-elle, en définitive ? La « déconstruction » du modèle social dominant, c’est à dire l’(auto)flagellation du mâle blanc. Péché originel, appel à la contrition et à la repentance… Tout cela sent furieusement le christianisme des cavernes (7).

Il peut paraître surprenant que cette idéologie séduise tant à gauche, alors qu’elle remet en cause le principe d’universalisme.

La gauche est aujourd’hui en pleine déconfiture. l’effondrement du bloc communiste – en brouillant les repères idéologiques – et la mondialisation – en dévoyant l’idéal internationaliste – l’ont profondément déstabilisée. Elle n’a pas vu venir la crise écologique et ne sait pas comment l’intégrer dans son schéma de pensée.

Beaucoup de ses militants (souvent passés par les universités de sciences sociales) ont renoncé à comprendre le monde, et donc à le changer. L’intersectionnalité leur fournit un projet politique de substitution : le combat communautariste en lieu et place de la révolution mondiale.

(1) Rokhaya Diallo en mars 2018 : »Je ne vois pas pourquoi marquer la féminité par un voile serait plus sexiste que de porter des talons aiguilles ou des mini-jupes. … Je suis autant solidaire de celles qui se battent contre le port du voile forcé dans des pays autoritaires que de celles qui veulent librement porter le voile dans un pays où il n’est pas obligatoire ». Les musulmanes étant libres en France de porter le voile dans la rue, elles n’ont pas besoin du soutien de Rokhaya Diallo… Je suis curieux par contre de savoir quand elle est intervenue en faveur des iraniennes emprisonnées pour avoir refusé de porter le voile.

(2) Nabila Ramdani, dans un article publié en août 2020 dans Foreign Policy. Lire l’article (en anglais)

(3) Kimberlé Williams Crenshaw en 1989

(4) Comme le dit très justement Fatiha Boudjahlat : l’intersectionnalité fonctionne comme une intersection routière : il y a toujours une priorité et un « cédez le passage ».

(5) c.f. le livre d’Houria Bouteldja (porte-parole des Indigènes de la République) : « Les Blancs, les Juifs et nous … » (La Fabrique, 2016)

(6) Les universités américaines ont dressé une cartographie minutieuse de la galaxie LGBT dans leurs « codes de langage » à destination des étudiants.

Côté non-masculin, on distingue : les AFAB (Assigned Female At Birth), les femmes qui n’ont pas encore changé de sexe – les FTM (Female To Male), celles sont en train de prendre une identité d’homme [les MTW étant les hommes qui suivent le chemin inverse].

Mais il existe aussi « des personnes non binaires », qui refusent d’être assignées à un genre précis et bien sûr des XTX, des personnes qui sont en transit d’un genre vers un autre mais qui ne veulent pas préciser lesquels.

Ces communautés peuvent être plus ou moins inclusives : il y a par exemple des féministes qui n’acceptent pas dans leurs rangs les femmes venues du camp opposé : les TERF (Trans Exclusionary Radical Feminist)…

Je vous fais grâce du volet masculin de la chose.

(7) Avec sa vérité révélée, son dogme (le fameux « sac à dos invisible des privilèges blancs ») et ses inquisiteurs adeptes de la cancel culture, l’Intersectionnalité présente tous les symptômes d’un nouveau variant du christianisme.

Pour aller plus loin …

L’intersectionnalité a fait l’objet de la part de ses partisans de manifestes assez indigestes (pas seulement à cause de l’usage systématique de l’écriture inclusive). En voici deux parmi les plus accessibles :

« L’universel lave-t-il plus blanc ? « Race », racisme et système de privilèges ». Texte publié par Horia Kebabza dans les Cahiers du CIDREF en 2006. Lire le texte.

« Cartographie du surplomb ». Texte publié par Eléonore Lépinard et Sarah Mazouz dans la revue Mouvements en février 2019. Lire le texte.

Je renvoie les amateurs de ce type de prose à la revue Mouvements qui a publié de nombreuses contributions du même tonneau. Accéder au site.

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