La Syrie, un drame européen

Havrin Khalaf avait 35 ans. Elle co-présidait un petit parti politique kurde, « Avenir de la Syrie ». Elle a été assassinée le 12 octobre 2019 par des miliciens d’Ahrar Al-Charkiya, un groupe de djihadistes syriens à la solde de la Turquie. Ils l’ont interceptée sur l’autoroute M4 près de la ville de Derik, dans le nord de la Syrie. Son exécution a été particulièrement ignoble : son cadavre a été retrouvé avec « le visage enfoncé à l’intérieur du crâne, le scalp décollé, comme si elle avait été traînée à terre par les cheveux … » (Le Monde du 23 novembre 2019).

En ordonnant le retrait des forces américaines de Syrie en octobre 2019, Donald Trump a livré les kurdes à Erdogan et à ses tueurs (« make America great again »). Cette trahison n’est pas surprenante : elle fait suite au lâchage des révolutionnaires syriens en 2014 par Obama.

Pour les américains, le Moyen-Orient a perdu beaucoup d’intérêt depuis qu’ils ne dépendent plus du pétrole arabe grâce au gaz de schiste. Leur seule préoccupation aujourd’hui est d’assurer la protection de leurs alliés locaux, Israël et l’Arabie Saoudite, et de contrer l’Iran.

L’enjeu est tout autre pour les européens : du fait de sa proximité géographique, le conflit syrien les place sous la double menace du terrorisme et d’un afflux massif de réfugiés, avec le risque de déstabilisation que cela comporte.

Même si l’on fait abstraction de toute considération humanitaire, l’Europe a tout intérêt au règlement du conflit syrien et plus généralement au retour de la paix au Moyen-Orient ; or elle fait preuve en la matière d’une passivité dramatique.

Diplomatiquement, elle reste à la remorque des Etats-Unis malgré leur politique erratique (affrontement avec l’Iran, encouragement de l’expansionnisme israélien). Pire : elle accepte sans mot dire que Trump piétine le droit international ( son « plan de paix » pour le Moyen-Orient viole les résolutions de l’ONU sur la Palestine).

Elle se tait face aux crimes de guerre commis par les russes à Idlib et par les turcs au Kurdistan, incitant ainsi Poutine et Erdogan à poursuivre leur politique d’agression (aujourd’hui la Libye, demain Chypre ?) .

Chaque renoncement, chaque reculade de l’Europe rapproche le danger de ses frontières au lieu de l’en éloigner.

Les dirigeants européens mettent en avant leur soi-disant faiblesse pour justifier leur inaction. Ils disposent pourtant d’atouts qu’ils refusent d’utiliser par frilosité, mercantilisme et absence de vision politique.

Certes, l’Europe pèse peu militairement (même la France a besoin de l’aide logistique américaine pour intervenir hors de ses frontières), mais ce n’est pas par la force que se règlera le conflit syrien.

Aujourd’hui, chaque intervention militaire en Syrie ne fait que disséminer les métastases du djihadisme. Même si l’on considère cyniquement qu’une victoire totale du régime éteindra le conflit, le problème des réfugiés ne sera pas réglé pour autant. Les quatre millions de syriens en exil ne rentreront jamais chez eux tant qu’Assad sera au pouvoir.

En Syrie, l’arrêt des massacres et le retour des réfugiés passent par un accord global, au niveau régional, entre les principaux protagonistes (Russie, Israël, Iran, Turquie). C’est à cette seule condition que la Russie et l’Iran lâcheront le clan Assad.

L’Europe, parce qu’elle n’a pas d’enjeu territorial en Syrie, est la mieux placée pour pousser à une solution diplomatique.

Pour ce faire, les européens doivent devenir crédibles au niveau international et adopter une attitude claire, ferme et cohérente vis de chaque partie (la Turquie en particulier).

Pris ensemble, ils constituent la première puissance économique mondiale. Unis, ils pourraient peser dans des négociations en usant de pressions économiques ou plus positivement, en mettant dans la balance leur participation à la reconstruction de la Syrie ou l’ouverture de leur marché.

Ils ont en main tous les moyens pour agir au Moyen-Orient.

Le plus désespérant en définitive, ce n’est pas l’indifférence de l’Europe pour le drame syrien, mais son incapacité à se percevoir et à se comporter comme une puissance mondiale.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.