Meurtres à Albi

Article publié le 24 janvier 2021


C’est l’accent qu’on assassine !

Le 23 janvier 2021, France 3 a diffusé un téléfilm tourné à Albi et dans ses environs.

Le cahier des charges de la série « Meurtres à  » a été scrupuleusement respecté : on voit beaucoup les lieux emblématiques d’Albi : la cathédrale, le Tarn, le lycée Lapérouse, et on fait un petit saut au château de Penne (pourquoi Penne ? parce qu’il fallait un lieu élevé d’où l’on puisse se suicider).

Le scénario est peu crédible, même s’il s’inspire d’une affaire réelle, la déportation d’orphelins réunionnais dans des départements du sud de la France dans les années 70.

Le film met en scène un couple d’enquêteurs improbable, tant les personnages incarnent des stéréotypes opposés. Elle, c’est la chef. Elle représente la diversité (oui, une jeune femme racisée peut devenir commissaire !). Elle arrive de Paris. Elle est sérieuse, rationnelle, bosseuse et un peu rigide. Lui, c’est le vieux briscard qui vient du terrain. Il est cool, distancié, intuitif, s’habille chez Manufrance et est un peu macho.

L’audace du réalisateur s’arrête au couple vedette (il ne faut quand même pas trop déstabiliser le téléspectateur). Leurs acolytes sont plus conformes aux standards genrés traditionnels. La policière de service est nunuche, son collègue masculin (racisé, tout de même) est viril, discret et efficace.

Sous leur carapace, nos deux héros sont des tendres. Ils vont s’épauler pour gérer leurs blessures intimes (ah les trahisons familiales …) et vont bien sûr résoudre ensemble les deux meurtres inscrits au programme.

Si je vous parle de ce téléfilm, ce n’est pas pour ses qualités cinématographiques, mais pour son intérêt sociologique. Quelque chose m’a interpelé lors de son visionnage : il se déroule à Albi, et pourtant aucun acteur, y compris parmi les faire-valoir et les seconds rôles, n’a une once d’accent (cet accent qui dérange tant Jean-Luc Mélenchon : « et alors kaisseu keu sa veu direu ? »). Le Tarn vu par France 3 (la télé des régions), c’est un peu le Xinjiang tel que le rêve le pouvoir chinois : des natives aseptisés dans un décor de carte postale.

La télévision française fait de gros efforts pour représenter la diversité, mais il lui reste encore une petite marge de progrès.

La preuve par le miel

Article publié le 17 décembre 2020


roman de Salwa al Neimi

traduit de l’arabe par Oscar Heliani et revu par l’auteur

2008 (Editeur : Robert Laffont)

L’auteur

Salwa al Neimi est une romancière et poétesse syrienne. Elle est née en 1950 à Damas où elle a fait des études de littérature arabe. Elle vit à Paris et travaille au service communication de l’Institut du Monde Arabe. Elle a publié en français une sélection de ses poèmes traduits de l’arabe, Mes ancêtres les assassins, et un roman, Presqu’ile arabe.

Le livre

La narratrice, d’origine syrienne, passe auprès de ses collègues et de ses amis pour une femme discrète, attentive, complice. Mais elle a une passion secrète : le sexe. Si elle est à l’écoute des autres, c’est pour se nourrir de leur histoire intime ; elle profite de sa fonction de bibliothécaire pour se plonger dans la littérature érotique arabe et elle exploite chaque rencontre amoureuse pour approfondir sa connaissance des hommes et du plaisir qu’ils lui donnent.

Point d’orgue de cette vie parallèle : sa relation avec un mystérieux amant, le Penseur. Avec lui, elle a pu partager sa passion et la mettre en mots. Plus qu’un initiateur, le Penseur a été un révélateur : il lui a permis de poursuivre sa quête en toute conscience.

Commentaire

La preuve par le miel renvoie par sa forme et son style aux traités érotiques qui fascinent tant la narratrice. C’est à la fois une ode au plaisir et un état des lieux de la sexualité dans le monde arabe.

Avec humour, l’auteur traque la dissimulation et la duplicité dont font preuve ses contemporains dans leur relations amoureuses. L’immoralité n’est pas dans la recherche du plaisir, mais dans les voies tortueuses qu’elle prend. Salwa al Neimi milite pour des relations sexuelles débarrassées de toute hypocrisie, obéissant au seul désir. « Mon histoire n’est pas un scandale, ni mon livre. Le scandale était dans le secret. Mais le secret n’est plus ».

La preuve par le miel est un livre insolent qui ignore superbement morale et religion. Provocation suprême : il a été écrit par une femme, directement en arabe.

Il dresse le portrait en creux d’un « don juan » féminin : une femme libre, à l’écoute de son désir mais attachée à garder le contrôle dans ses relations amoureuses (dans son récit, le mot grossier n’est pas « sexe », mais « amour » !).

L’extrait

Je passais le voir le matin, avant de partir travailler. Je montais les marches en courant. A peine avais-je sonné qu’il ouvrait vite la porte, comme s’il m’attendait, à moitié endormi. Je me mettais nue et me glissais dans le lit. Je l’enlaçais et commençais à le humer. Il écartait la couverture et ses mains me caressaient. Lentement. Il goûtait mon miel avec gravité et bonheur. Je parcourais de mes lèvres tous les lieux de son corps. Mes yeux s’ouvraient, mon corps aussi. Nous trouvions notre rythme : entre moi qui étais impatiente et lui qui savourait le plaisir. Le temps passe sans nos séparer. Sans nous arrêter. Sous lui, sur lui, sur le côté, sur le ventre, à genoux. Entre chaque position, il répétait : j’ai une idée. Il n’était jamais à court d’idées. Et moi, j’aime la philosophie, le monde des idées. Je l’ai appelé : le Penseur.

Le Penseur m’a écrit une lettre. Une lettre d’amour. Je me suis dit : Comment peut-il employer le mot amour ? Je l’évite autant que je peux. Avec lui comme avec les autres. Je ne connais pas l’amour, je connais le désir. L’amour appartient à un au-delà qui me dépasse, et je me refuse à lui courir après. Le désir, le mien ou celui de l’autre, je le connais, je le touche, je le vois, je le sens, je vis ses effets et ses métamorphoses. Lui seul me prend par la main pour me conduire vers mes espaces inexplorés.

L’amour est pour l’âme, le désir est pour le corps. Je n’ai pas d’âme. Cette idée me hantait avant même d’apprendre qu’il fut un temps où les femmes étaient privées d’âmes.

Pour aller plus loin …

Lire la critique de « La preuve par le miel » publiée dans le Monde (juin 2008)

Visionner l’ interview de Salwa al Neimi à France 24 à l’occasion de la sortie de son roman « Presqu’ile arabe » (avril 2013)

American dirt

Article publié le 25 novembre 2020


roman de Jeanine Cummins

traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché

2020 (Editeur : Philippe Rey)

L’auteur

Jeanine Cummins est une écrivaine américaine née en 1974. Elle vit aux Etats-Unis, dans l’état de New York. Elle connait avec American dirt son premier grand succès littéraire.

Le livre

Lydia vit à Acapulco, avec son mari Sebastian, journaliste, et son fils Luca, 8 ans. Elle tient une petite librairie où elle partage sa passion des livres avec quelques clients. Cette vie construite patiemment, amoureusement, s’effondre en quelques secondes, quand des tueurs font irruption dans une fête familiale et massacrent ses proches. En cause : un article de Sebastian sur le chef du cartel local.

Seule rescapée de la tuerie avec Luca, elle n’a d’autre choix, pour survivre, que de se fondre dans le flot des migrants qui traversent le Mexique pour rejoindre les Etats-Unis.

Avec son fils, elle entreprend de remonter vers le nord, clandestinement, en voyageant sur le toit de trains de marchandise. Elle doit se méfier de tous : des autres migrants qui pourraient lui voler l’argent pour le passeur ; des membres des cartels, omniprésents ; des hommes, simplement parce qu’elle est une femme …

Lydia et Luca vivent avec la hantise de tomber entre les mains de la migra, la police qui traque les réfugiés pour les expulser, les rançonner ou les livrer à des réseaux mafieux.

Ils doivent aussi composer avec la souffrance, le manque lancinant des êtres aimés et le souvenir atroce de leur mort.

Quelques moments d’humanité viennent cependant adoucir cette traversée de l’enfer : l’amitié de deux soeurs, la solidarité d’anonymes croisés sur leur route … Raisons d’espérer ou simples sursis avant une fin inéluctable ?

Commentaire

American dirt est un superbe thriller. Dès les premières lignes, on est happé par la spirale de violence qui emporte Lydia et son fils. En phrases courtes, hachées, Jeanine Cummins nous associe à leur fuite, au plus près. Elle nous projette dans un univers dont personne ne maîtrise les règles, où la moindre erreur peut être fatale : un pied qui glisse, un regard mal interprété, un sac perdu … L’angoisse est notre compagnon de voyage tout au long du livre.

Ce roman est un témoignage glaçant sur la violence de la société sud-américaine. Il décrit un monde dans lequel policiers et membres des cartels – ce sont parfois les mêmes – ont un droit de vie et de mort sur leurs semblables, un monde où même le rêve d’une vie simple est impossible.

C’est aussi un très bel hommage aux hommes et aux femmes qui refusent cette violence, qu’ils aient choisi de partir ou de rester.

Lors de la sortie du livre aux Etats-Unis, plusieurs journalistes et écrivains d’origine latina ont accusé Jeanine Cummins « d’appropriation culturelle » : n’étant pas d’origine hispanique, elle ne serait pas habilitée à parler des migrants sud-américains. Ils ont même lancé une fatwa contre elle pour dissuader les librairies de vendre son livre.

Cette accusation est grotesque : elle revient à condamner toute création littéraire (autant reprocher à Flaubert d’avoir écrit Madame Bovary). Elle parait particulièrement ridicule après la lecture de la postface du livre dans laquelle Jeanine Cummins explique pourquoi elle a écrit ce roman.

L’extrait

Luca saute. Et chaque molécule dans le corps de Lydia saute avec lui. Cette chose, cette si petite chose ramassée, ses muscles et ses os, sa peau et ses cheveux, ses pensées, ses mots et ses idées, l’immensité de son âme même, c’est tout cela qu’elle voit au moment où son corps échappe à la sécurité du pont et s’envole, juste quelques secondes, d’abord vers le haut, si grand est l’effort, jusqu’à ce que la pesanteur s’en saisisse et le projette vers le toit de la Bestia. Lydia le suit des yeux, des yeux si agrandis par la peur qu’ils lui sont presque sortis de la tête. Ensuite il atterrit à quatre pattes comme un chat, la vélocité de son saut affronte la vélocité du train, et il roule sur lui-même, une jambe s’échappe vers le rebord du toit, l’entraînant avec elle, et Lydia essaie de hurler son nom, mais sa voix s’est cassée et s’éteint et puis l’un des migrants l’attrape. Une grande main rugueuse sur le bras de Luca, l’autre qui l’empoigne par le fond du pantalon. Et Luca, en sécurité dans les bras robustes de cet étranger au sommet du train, lève la tête et cherche sa mère. Capte les yeux de sa mère. Hurle :

– Je l’ai fait, Mami ! Mami ! Saute !

Déserté de toute pensée, si ce n’est que Luca est là, Lydia saute.